Où le maillet enfonce le coin
Aura ma femme.
Bien pourra son ûihe sauver :
Qu'elle jeûne pour douce Dame !
Loisir en a...,.
Par le Seigneur qui tout gouverne, Quand je la pris j'avais bien peu,
Et elle moins.
Je ne suis ouvrier des mains.
L'on ne saura où je demeure,
Trop pauvre suis!
Point ne sera ma porte ouverte, Car ma maison est trop déserte
Et pauvre et nue.
Souvent n'y a ni pain ni pâte ; Ne me blâmez si je n'ai hâte
D'aller chez moi, Car je n'y aurai bel accueil :
L'on ne m'a pas pour bienvenu
Si je n'apporte ; C'est ce qui plus me déconforte, Que je n'ose entrer en ma porte
A vides mains. Vous savez comment est ma vie :
L'espérance du lendemain,
Ce sont mes fctes.
Rutebeuf se compare ensuite aux martyrs, qui ont été rôtis, lapidés, écartelés, mais « dont la peine fut tôt finie », tandis que la sienne durera toute sa vie, et en terminant il prie Dieu de lui compter ses misères comme autant de pénitences pour gagner le paradis. Amen.
En entendant la plainte touchante de Rutebeuf sur Taccueil qui Taltend à la maison quand il y revient les mains vides, on se rappelle les vers célèbres d'un de ses contemporains. Colin Muset, s'adressant au seigneur devant lequel il a « vielle » :
HOTEBEUF.
Sire comte, commandei De moi votre Tolonté.
Sire, s'il vous vient it gté, Uu beau don me donnerci
Par courtoisie.
Désir ai, n'en douiez mie,
Quand vais bourse dégarnie,
En quel terre avez été,
De par la ville I
Voyci, votre malle plie :
Elle est bien de vent farcii Honni soit qui a envie D'être en votre compognic
le pièce qui est comme la suite de la prct qui porte le titre de Complainte de Hiitelète revient sur la misère qui a été la conie son mariage, et il en plaisante avec une jue peu amère. Pour comble de malheur, l'œil droit, « dont il voyait le mieus », et s'est brisé la jambe. Sa femme est accoumdant ce temps il était lui-même malade lans un autre lit. Il a mis ses meubles en
oit pas d'argent, menace de rapporter le I à la maison. Son propriétaire réclame le 1 loyer, et le pauvre Rutebeuf, mal rétabli, urces, sans bois pour son hiver, presque lenls, est abandonné de ses anciens amis, sa complainte au comte de Poitiers, frère
de saint Louis, qui l'a aidé jadis, et dont il espère un nouveau secours. Il est d'ailleurs plein de bonnes intentions, et promet de devenir sobre et sage. Il demande à Dieu de l'aider à nourrir l'enfant « qu'il a fait naître », et à mieux conduire sa maison. Ce qui lui brise le cœur, c'est l'abandon de ses amis :
Les maus ne savent seuls venir :
Tout ce qui pouvait m'avcnir
Est avenu.
Que sont mes amis devenus, Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Je crois qu'ils sont trop clair semés :
Ils ne furent pas bien semés,
Point n'ont levé.
De tels amis m'ont bien trahi, Que, tant que Dieu m'a assailli
De tous côtés, N'en vis un seul en ma maison.
Le vent, je croîs, les m'a ôtés :
L'amour est morte.
Ce sont amis que vent emporte, Et il ventait devant ma porte :
Sont emportés !
Si, comme on l'a dit, Brunetto Lalino faisait allusion à Rutebeuf quand il écrivait dans son Livre du Trésor : « Le rire, le jeu, voilà la vie du jongleur, qui se moque de lui-même, de sa femme, de ses enfants, de tout le monde », c'est sûrement à la Complainte de Rutebeuf qu'il pensait. Mais on sent que les larmes sont près du rire.
Quelques années plus tard, à l'époque de la croisade de Tunis, les affaires de Rutebeuf allaient plus
ntTEfiBUF.
mal encore. Cette fois, ce n'est |>lus au frère du roi, "'""t à saint Louis lui-même qu'il adresse sa requête, ; le titre de : la Pauvreté de Rutebeuf.
Pour parler de ma panvrclé !
Pour Dieu tous pri(e), franc roi de France,
Que me donniez quelque chevance.
Voua Terez grande charité....
Sire, je tous fais ù savoir ;
Je n'ai de quoi du pain avoir.
A Paris sais entre tous biens,
N'est aucun d'eus qui soit à moi.
n ne veut plus lui faire crédit parce qu'il est ttté. Le roi, avec ses deux croisades, a éloigné bonnes gens. « Je tousse de froid, de faim je e.... Je suis sans matelas et sans lit, n'y a si fre jusqu'à Senlis. » Il n'a que de la paille dans lit, et « lit de paille n'est pas lit ». Il se souvient de saint Peu [saint Paul) que d'aucun autre re.
serait injuste de reprocher à Rutebeuf d'avoir i tendu la main. Pendant longtemps les dons et pensions des rois et des puissants ont été la cipalc ressource des poètes qui n'étaient pas grands seigneurs. Relisez les dédicaces de Core! Et Corneille n'avait pas, comme Rutebeuf, ;u8e d'une extrême misère, ni le mérite de la are dans l'éloge. L'attitude j)olitique de Rute- , telle qu'elle ressort de ses poésies, a toujours l)arfaiteinent digne. On ne peut lui imputer
VIE DE nUTEBEUF. 29
aucune palinodie. Besogneux corame il l'était, il lui fallait quelque courage pour soutenir dans la disgrâce Guillaume de Saint-Amour contre les plus puissants, contre le roi lui-même. Et lorsqu'il déclare, à la fin du dit de Guillaume de Saint-Amour, qu'il mourrait pour la défense de sa cause, on sent qu'on peut l'en croire sur parole.
Nous ignorons si saint Louis fut généreux. Mais Rutebeuf se plaint doucement, dans le dit de la croisade de Tunis, que les deux fils du roi, Philippe et Tristan, et leur cousin le « bon » comte d'Artois mettent peu d'empressement à le secourir. Son protecteur le plus assidu paraît avoir été le comte de Poitiers; dans la complainte composée à l'occasion de sa mort, Rutebeuf rappelle délicatement ses bienfaits :
Parce qu'il me fit tant de biens, Veus retracer un peu des siens.
Quel est l'ami dont il est question dans la Prière de Rutebeuf 1 II est impossible de le deviner.
J'avais un bon ami en France, Or Tai perdu par malechance ; De toutes parts Dieu me guerroie.
S'il l'a perdu, c'est au figuré. Cet ami est arrivé aux honneurs :
Quand le moyen devient grand sire,...
Lors est perdu jouer et rire....
Le pauvre ami en route reste :
s'il vient ù cour, chacun l'en chasse*
, quand I
!, doit-on \ plus la lumi
e est pri
mi dans une position 1 qu'il l'y maintienne. ) de nous, mieus nous
■té faite»
certain nombre s apprend lui-
s dû Rutebeuf, i
commande. Il i
l'Erard de Valéry, connétable ■
li avait commandé la Vie de sainte Ëlïsa-
longrie pour la femme du roi Thibaut V de
Isabelle, fille aînée de saint Louis. On peut
aussi que plusieurs des comptai/nés qu'il
nsacrées aux morts illustres de son temps,
nment la complainte du roi de Navarre Thi-
V, lui ont été payées par les familles. C'étaient
s aubaines rares. Ses ressources ordinaires
iit celles de tous les trouvères et ménestrels du
n âge. Il nous raconte qu'il se rendît un jour
cennes pour assister à la noce d'un cousin de
gume, pancticr du comte do Poitiers, et qu'il
va en com])agnie de Chariot le Juif, l'un des
lénestfels de son temps dont il ait cité le
I vivait bien pendant quelques jours; puis, en
congé du héros de la fêle, on recevait de lui
cadeau ou une somme d'argent, soit une
! recommandation pour quelque parent riche,
.parfois peu généreux.
; avons des raisons de croire que, dans la
fortune, Rutebeuf n'était pas avare de ses