‹ RutebeufChapitre 8 sur 36 · I. S'il eut beaucoup de créanciers, nous lui · texte numérisé non relu

I. S'il eut beaucoup de créanciers, nous lui

<sons au moins un débiteur, du nom de

Brichemer, aussi mauvais payeur que lui-même, et pour cause. Il en plaisante finement dans une de ses plus charmantes pièces, le dit de Brichemer :

Rimer me faut de Brichemer, Qui de moi se joue à la briebe.

Quant à moi, je le dois aimer, Ne le trouve avare ni cbicbe.

Nul n'est si grand jusqu'outre mer, Car de promesse m'a fait ricbe :

Du froment qu'il fera semer Me fera, cet an, bonne miche.

Brichemer est de belle affaire.

N'est pas homme plein de désordre :

Dous et courtois et débonnaire Le trouve- t-on et de grand soin.

Je n'en puis tirer que promesse, Je n'y vois pas d'autre ressource :

La même attente il me faut faire Que les Bretons font de leur roi l.

Haï Brichemer, beau très dous sire, Payé m'avez courtoisement, Car votre bourse n'en est pire, Chacun le voit ouvertement.

Mais une chose vous veus dire, Qui n'est pas de grand coûtement :

Faites votre promesse écrire, Et mettre en votre testament.

Les causes de la détresse habituelle de Rutebeuf sont faciles à déterminer, surtout lorsqu'on tient

1. Arthur, roi de Grande-Bretagne, dirigea au vi* siècle la résistance des Bretons contre l'invasion anglo-saxonne. Il demeura très populaire parmi les Bretons, qui attendaient toujours son retour, et qui chantaient ses exploits. Il a dans les romans de la Table Ronde la même importance que Charlemagne dans les Chansons de geste du cycle carolingien.

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compte des ressources insuffisantes et précaires de son métier de poète. La première de ces causes, et la plus honorable, paraît avoir été sa générosité lorsqu'il lui arrivait d'avoir la bourse pleine. Joignez-y l'insouciance de son caractère, son amour de la bonne chère, dont il s'accuse, et qui devait être d'autant plus vif qu'il était plus rarement satisfait, enfin et par-dessus tout sa passion du jeu. Deux de ses pièces sont consacrées à la grièche, sorte de jeu de dés. Il commence le dit de la Grièche â! hiver par des lamentations sur son dénûment :

Pauvre sens et pauvre mémoire M'a donné Dieu, le roi de gloire,

Et pauvre rente....

Ainsi suis comme l'osier franc Ou comme l'oiseau sur la branche :

L'été, je chante; L'hiver, je pleure et me lamente, Et me défeuille ainsi que l'arbre

Au premier gel.

En moi n'ai ni venin, ni fiel :

Ne me reste rien sous le ciel.

Tout va sa voie....

Les dés que les détiers ont faits M'ont de ma robe tout défait :

Les dés m'occient, Les dés me guettent et épient, Les dés m'assaillent et défient.

C'est mon malheur!

Je n'en puis mais, si je m'effraie :

Ne vois venir avril ni mai,

Voici la glace.

Il fait ensuite le portrait du joueur : « ... En été il ne cherche pas l'ombre, ni froide chambre, car nus lui sont souvent les membres ».

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