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Ruth roman anglais M.rs Gaskell

La vieille ville de Fordham, située à l’est de l’Angleterre, avait reçu des souverains de la maison de Tudor des preuves de faveur qui lui donnèrent un degré d’importance qui nous étonne aujourd'hui. Il y a cent ans, elle présentait encore un aspect majestueux et pittoresque. Ses vieilles maisons, résidences temporaires des familles du comté qui se contentaient des amusements d’une ville de province, bordaient les rues de façades irrégulières, ornées de créneaux et de cheminées sculptées comme celles qu’on rencontre encore dans les villes de Belgique ; les balcons qui décoraient de tous côtés cent fenêtres aux formes légères rappelaient le temps où la taxe imposée par M. Pitt ne faisait pas compter le nombre des ouvertures. Les rues assombries par les balcons étaient mal pavées, sans trottoirs. Nul ne pensait à les éclairer, pendant les longues nuits d’hiver, au profit de la classe moyenne, qui n’avait ni voitures, ni chaises à porteurs. Les marchands et leurs femmes couraient grand risque, pendant le jour, d’être écrasés par les lourdes voitures qui rasaient sans cesse les murailles; les escaliers de pierre des maisons rejetaient les piétons dans le milieu de la rue et en plein danger ; et le soir, les lampes

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suspendues aux portes des gens riches donnaient juste assez de lumière pour montrer les passants aux voleurs qui les attendaient souvent à quelques pas de là.

Les petits détails des traditions des temps passés aident souvent à comprendre les circonstances qui formaient alors les caractères. La vie de tous les jours, au milieu de laquelle on est né, où l’on est entré avant de s’en rendre compte , forme des chaînes que peu de gens ont la force de mépriser et de rompre quand il en est temps, quand survient la nécessité d’une action individuelle et indépendante, nécessité supérieure à toutes les formes extérieures et de convention. C’est pour cela qu’il est bon de connaître les chaînes de la vie domestique de nos ancêtres, et les lisières qui les soutenaient quand ils ne savaient pas encore marcher seuls.

La physionomie de ces vieilles rues a disparu maintenant. Les Astleys, les Dunstans, les Waverhams, tous les grands noms du comté vont à Londres tous les ans, et ont vendu leurs hôtels à Fordbam depuis plus de cinquante ans. Et, depuis que la résidence en province a perdu ses charmes pour les Astleys, les Dunstans et les Waverhams, était-il à supposer que les Domvilles et les Beatons continueraient à venir habiter leurs maisons dans la petite ville ? Les vieux hôtels furent donc vendus à des spéculateurs qui eurent bientôt l’audace de les transformer en d’humbles demeures, propres à des gens occupés, et même (dites-le bien bas pour que l’ombre de Marrnaduke, le premier lord Waverham, ne puisse pas l’entendre) et même d’en convertir quelques-unes en boutiques !

On ne s’arrêta pas là ; les vieilles splendeurs étaient réservées à de plus rudes coups. Les marchands trouvèrent que la rue jadis à la mode était très-sombre, que la lumière n’arrivait pas à leurs étalages ; le dentiste ne voyait pas clair pour arracher les dents de ses malades ; le notaire était obligé d’allumer ses bougies une heure plus tôt que lorsqu’il demeurait dans une rue moins élégante. Bref, on abattit d’un commun accord toutes les façades gothiques pour les reconstruire dans le style

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mesquin du temps de Georges III. La masse des constructions était pourtant trop solidement grandiose pour subir de pareilles altérations; aussi était-on souvent étonné, après avoir passé par une boutique ordinaire, de se trouver sur un escalier de chêne sculpté, éclairé par des fenêtres couvertes de vitraux portant des armoiries, derniers restes d’une splendeur évanouip.

C’était un de ces anciens et magnifiques escaliers que Ruth Hilton montait lentement, un soir du mois de janvier.il serait plus exact de dire un matin , car la vieille horloge de l’église de Saint-Sauveur sonnait deux heures après minuit. Douze ou quinze jeunes filles étaient pourtant entassées dans la chambre où Ruth rentrait, assidues à coudre comme si leur vie en dépendait, sans oser s’arrêter pour bâiller ou pour montrer aucun signe de fatigue. Elles se contentèrent de soupirer quand Ruth dit à mistriss Mason l’heure qu’il était ; car elles savaient que, si tard qu’elles pussent veiller, il faudrait être à l’ouvrage à huit heures le lendemain, et les pauvres enfants étaient bien fatiguées.

Mistriss Mason travaillait aussi assidûment qu’elles ; mais elle était plus âgée et plus robuste , et d’ailleurs les profits étaient pour elle. Elle s’aperçut pourtant qu’un peu de repos était indispensable.

« Mesdemoiselles, vous pouvez vous reposer une demiheure. Sonnez, miss Sutton; Marthe montera du pain, du fromage et de la bière. Je vous prie de manger debout, sans vous approcher des robes, et de vous laver les mains avant de vous remettre à l’ouvrage. Je reviendrai dans une demi-heure, » répéta-t-elle très-haut en quittant la chambre.

Les attitudes diverses des jeunes filles étaient curieuses à observer. Une grande el grosse fille appuya sa tête sur ses bras dès que mistriss Mason fut partie, et dormit sans se réveiller pour souper, jusqu’au moment où, à travers son sommeil, elle distingua sur l’escalier les pas de mistriss Mason. Les unes, serrées près du feu, mangeaient silencieusement; les autres admiraient les belles robes de bal qu’elles allaient

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achever. Ruth Hilton bondit vers la fenêtre et se pressa contra les carreaux, comme un oiseau qui cherche à sortir de sa cage. La lune brillait de tout son éclat sur la neige épaisse qui tombait depuis la veille ; un vieux bouleau, reste des jardins attenant autrefois à la maison qu’occupait mistriss Masoo, se balançait sous ses rayons. Pauvre arbre ! Il s’élevait jadis sur une pelouse unie, et une herbe épaisse croissait à ses pieds; mais la pelouse avait été divisée en cours sombres, et les racines du bouleau étaient serrées entre des pavés. La neige s’amassait sur ses branches, puis retombait de là sans bruit sur le sol, et au-dessus de tous ces changements, de cette splendeur devenue de la misère, les cieux resplendissaient de leur magnificence éternelle. Ruth appuya son fropt brûlant contre les carreaux ; elle pensait avec quel plaisir elle mettrait un châle pour aller courir et pour jouir de la beauté de cette nuit d’hiver. Jadis elle l’aurait fait ; et les yeux de Ruth se remplirent de larmes au souvenir de la joyeuse liberté de ses hivers passés

« Ruth, ma chère, murmura près d’elle une jeune fille que sa toux incessante faisait remarquer, venez souper ; vous ne savez pas comme cela soutient pendant la nuit.

— Un souffle de cet air frais me ferait plus de bien, répondit Ruth.

— Pas pendant une nuit comme celle-ci, dit l’autre, frissonnant à cette seule pensée.

— Et pourquoi pas une nuit comme celle-ci, Jenny ? demanda Ruth. Oh ! chez nous, j’ai couru bien des fois jusqu’au moulin, seulement pour voir les glaçons sur la grande roue, et, quand j’étais une fois dehors, je ne pouvais presque pas me décider à revenir à la maison retrouver ma mère, qui était assise auprès du feu..., même retrouver ma mère, ajouta-t-elle tout bas, d’un ton profondément triste. Mais regardez donc, Jenny , reprit - elle , regardez donc ces vieilles maisons si tristes, et avouez que vous ne les avez jamais vues si près d’être jolies, et pensez à ce que doivent être les arbres, et

l’herbe, et le lierre, si cette belle neige si pure embellit même notre rue. »

Jenny ne voyait dans la nuit d’hiver que le froid perçant qui augmentait sa toux et son point de côté; mais elle mit son bras autour du cou de Ruth et resta près d’elle , heureuse de penser que l’orpheline , qui n’était pas encore accoutumée aux rudes travaux de l’atelier d’une couturière, pouvait trouver quelque plaisir à regarder par la fenêtre pendant une nuit de gelée et de neige.

Le pas de mistriss Mason se fit entendre, et les deux amies retournèrent un peu reposées à leur siège.

La place de Ruth était la plus froide et la plus sombre de la chambre ; mais elle l’aimait et l’avait instinctivement choisie pour regarder à son aise le mur en face d’elle, reste de la splendeur du vieux salon. Le panneau qu’elle admirait tant était vert d’eau, et sur cette nuance délicate le pinceau d’un peintre habile avait semé des fleurs d’une beauté merveilleuse. Les lis , les roses trémières , les branches de lilas , le houx et le lierre composaient un bouquet à travers lequel il semblait à Ruth que le vent chaud du Midi passait sans cesse pour lui apporter le parfum des fleurs. Certes, l’artiste aurait eu quelque plaisir à savoir dans son tombeau quelle puissance son œuvre, qui commençait déjà à s’efTacer, avait pour consoler le cœur d’une jeune fille , en lui rappelant les fleurs qui poussaient dans sa demeure d’autrefois.

Mistriss Mason tenait particulièrement à ce que ses ouvrières fussent actives cette nuit-là, car le grand bal de la ville devait avoir lieu le lendemain. Elle n’avait pas laissé échapper une seule robe, et elle les avait toutes promises « sans faute, a car elle craignait la couturière rivale qui venait de s’établir dans la même rue.

Elle se décida à offrir une récompense au courage abattu de ses ouvrières, et leur dit, après une petite toux préliminaire :

* Je puis aussi bien vous dire, mesdemoiselles, qu’on m’a demandé, cette année comme à l’ordinaire, d’envoyer quelques-

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unes de mes jeunes filles dans le vestibule de la salle de bal, avec des rubans, des souliers, des épingles, etc., pour réparer les accidents qui pourraient survenir aux toilettes des dames. J’enverrai quatre jeunes personnes, les plus diligentes. »

Elle appuya sur les derniers mots, mais sans beaucoup d’effet; elles étaient trop fatiguées pour se soucier des pompes et des vanités du monde, et ne soupiraient qu’après leur lit.

A la fin, la fatigue devint trop évidente pour qu’il fût possible encore d’y résister. L’ordre d’aller se coucher fut donné; on y obéit lentement, on plia lentement les robes et on monta lentement le grand escalier.

« Oh ! comment résisterai-je h cinq ans de ces terribles nuits, dans cette chambre étouffante , au milieu de ce silence où l’on entend le mouvement de toutes les aiguilles? dit Ruth en se jetant sur son lit sans môme se déshabiller.

— Voyons, Ruth, vous savez que ce ne sera pas toujours comme ce soir. Nous sommes souvent couchées à dix heures, et dans quelque temps vous ne vous apercevrez plus de la chaleur de la chambre. Vous êtes fatiguée ce soir; sans cela vous n’auriez pas fait attention au bruit des aiguilles : je ne l’entends jamais. Venez ici que je détache votre robe.

— A quoi sert-il de se déshabiller ? Il faudra être sûr pied et à l’ouvrage au bout de trois heures.

— Mais en trois heures vous vous reposerez bien , si Vous voulez vous déshabiller et vous mettre au lit. Allons , ma chère. »

Ruth ne résista pas à l’avis de Jenny ; mais avant de s’endormir elle dit :

« Je voudrais ne pas être si grognon et si impatiente. Je n’étais pas comme cela autrefois.

— Je suis sûre que non. Au commencement, presque toutes les apprenties s’iittpatientent; mais cela passe, et aü bout de quelque temps elles ne se tourmentent plus de grahd’chose. Pauvre enfant! elle dort déjà ! » se dit Jenny à elle-même.

Jenny ne dormait pas ; son point de côté la faisait souffrir

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encore plus qu’à l’ordmaire , et elle se disait qu’elle ferait mieux d’en prévenir ses parents ; et puis la pensée de la pauvreté de sa famille, des enfants plus jeunes qu’elle qui restaient à élever, la portaient à désirer d’attendre la chaleur qui lui ferait du bien, et à se soigner le plus qu’elle pourrait en attendant. Au milieu de ses pensées , elle entendit Ruth qui sanglotait en dormant ; elle la réveilla :

a Ruth ! Ruth !

— Oh, Jenny ! dit Ruth en s’asseyant Sur son lit et eh repoussant ses cheveux, j’ai cru voir maman près de mon lit, qui venait comme autrefois voir si je dormais, et, quand j’ai voulu l’embrasser, elle s’en est allée je ne sais où, et elle m’a laissée toute seule.

— C’était un rêve ; vous Savez que vous m’avez parlé d’elle, et vous êtes fatiguée d’avoir veillé si tard. Rendormez-vous je vous réveillerai si vous êtes agitée.

— Mais vous serez si fatiguée ! Oti ! mon Uiëti, mbh Dieh ! » Et Ruth se rendormit au milieu de ses soupirs.

En entrant dans la salle du travail , les élues du soir furent désignées.

« Miss Sutton , miss Jennîbgs , miss Bôoth et ftiSs Hilton , vous serez prêtes à huit heures pbtir iti’accompagnér à la salle de bal. »

Une ou deux jeunes filles parurent étonnées : mais lâ plupart savaient qu’en dépit de là récompense promiée à l’activité, la beauté et la bonne grâce étaient lâ Véritablé supériorité qui décidait le choix de mistriss Mason, et elles reçurent la nouvelle avec cette indifférence qui était deventte leur sentiment le plus habituel, espèce d’engourdïssemêht provenant dé leurs journées sans eXCrcicê et de leurs longues nuits de Veille : Ruth seule trouva inexplicable qu’on l’eût choisie. Elle avait bâillé, flâné, regâbdé le bouquet de fleurs peint Sûr là müraille ; elle s’était perdue dans les souvenirs de son enfoncé, et s’attend ai à être grohdée : âû lîeû de celà, elle était désignée comme une des plus laborieuses.

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Elle avait grande envie de voir la belle salle de bai , célèbre dans tout le comté , d’apercevoir les danseurs et d’entendre la musique ; elle avait surtout envie d'un peu de variété qui vint rompre sa vie monotone : mais elle croyait que mistriss Mason se trompait sur son compte , et elle étonna toutes ses compagnes en se levant brusquement et en disant à mistriss Mason qui finissait une robe attendue depuis deux heures :

« Pardon, madame, mais je n’ai pas été une des plus laborieuses. J’ai peur de n’avoir pas été laborieuse du tout. J’étais très-fatiguée, et je n’ai pu m’empêcher de penser; et, quand je pense, je ne fais pas attention à mon ouvrage. j

Elle s’arrêta croyant avoir suffisamment expliqué ce qu’elle voulait dire ; mais mistriss Mason ne voulait pas comprendre.

a Eh bien ! ma chère , il faut apprendre à penser et à travailler en même temps , et , si vous ne pouvez pas faire les deux, il ne faut pas penser. Vous savez que votre tuteur compte sur vos progrès, et je suis sûre que vous ne voudriez pas le désappointer. »

Ce n’était pas là la question. Ruth ne se rasseyait pas , quoique mistriss Mason eût repris son ouvrage de manière à faire comprendre aux anciennes de l’atelier qu’elle ne voulait pas continuer la conversation.

a Mais, puisque je n’ai pas été laborieuse, madame, je ne dois pas aller avec vous. Miss Wood et plusieurs autres ont beaucoup mieux travaillé que moi.

— Ennuyeuse fille , murmura mistriss Mason , j’ai envie de la laisser à la maison. »

Mais en levant les yeux elle fut frappée de nouveau de la remarquable beauté de Ruth, de sa taille flexible, de ses sourcils et de ses cils noirs , de ses cheveux châtains et de son teint éclatant. Laborieuse ou non, il fallait que Ruth Hilton fit honneur à sa maîtresse ce soir-là.

« Miss Hilton, dit mistriss Mason avecunefroide dignité, ces demoiselles pourront vous dire que je n’ai pas l’habitude de

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discuter ce que j’ai décidé. Ce que je dis, je veux le dire, et j’ai mes raisons pour cela. Asseyez-vous, s’il vous plaît, et soyez prête à huit heures. Pas un mot de plus, ajouta-t-elle, croyant que Ruth allait lui répondre.

— Jenny, c’est vous et ndn pas moi qui devriez y aller, dit Ruth très-haut à miss Wood en s’asseyant près d’elle.

— Plus bas ! Ruth. Je ne pourrais pas y aller, je tousse trop. Si j’avais à choisir, j’aimerais mieux vous céder ce plaisir qu’à toute autre. Supposez donc qu’il vous vient de moi, et vous me raconterez tout quand vous reviendrez ce soir.

— Eh bien 1 je l’aime mieux ainsi, car je ne l’ai pas gagné. Merci bien. Vous ne savez pas maintenant comme j’en jouirai. J’ai travaillé activement pendant cinq minutes hier soir, après que mistriss Mason m’eut parlé , tant j’avais envie d’y aller, mais je n’ai pas pu continuer. Quel bonheur d’entendre la musique et de voir cette belle salle de bal ! »

Mistriss Mason appela de bonne heure ses quatre jeunes apprenties pour les examiner avant de les emmener à la salle de bal. Sa manière inquiète et préoccupée de les réunir ressemblait à celle d’une poule qui appelle ses poussins, et, à en juger par l’examen qu’elles eurent à subir, on aurait cru qu’elles avaient à remplir un rôle beaucoup plus important dans la grande affaire de la soirée que celui de femmes de chambre par intérim.

* Est-ce que c’est votre plus jolie robe, miss Hilton? dit mistriss Mason en retournant Ruth de tous côtés d’un air mécontent de la vieille robe de soie noire qu’elle portait.

— Oui, madame, dit Ruth tranquillement.

— Ah! alors cela ira; la toilette, mesdemoiselles, est une considération très-secondaire. La conduite est tout. Cependant, miss Hilton, quand vous écrirez à votre tuteur, vous pourriez

lui demander de l’argent pour acheter une autre robe. Je suis fâchée de ne pas avoir pensé à cela plus tôt.

— Je ne crois pas qu’il m’en envoyât si j’en demandais, dit Ruth très-bas. 11 s’est fâché quapd j’ai eu besoin d’un châle pour l’hiver. *

Ruth rentra dans les rangs.

* Qu’est-ce que cela vous fait, Ruth? vous êtes plus jolie que toutes les autres, dit une bonne fille dont la laideur excluait toute rivalité.

— Oui, je sais que je suis jolie, dit Ruth tristement, mais je suis fâchée de ne pas avoir une plus belle robe. J’en ai honte , et mistriss Mason en a bien plus honte que moi. J’aimerais mieux rester à la maison. Je ne croyais pas qu’on fit attention à notre toilette ; sans cela, je n’aurais pas désiré de sortir.

— N’y pensez plus, Ruth, dit Jenny ; mistriss Mason vous a vue maintenant, et elle sera bientôt trop occupée pour penser à vous et à votre robe.

— Avez- vous entendu Ruth Hilton dire qu’elle savait qu’elle était jolie? murmura une jeune fille si haut que Ruth l’entendit.

— Je ne peux pas ne pas le savoir, répondit-elle simplement, car beaucoup de gens me l’ont dit. »

L'es préliminaires terminés, elles sortirent, et l’air frais ranima Ruth, qui dansait presque tout le long du chemin, sans penser qu’il y eût en ce monde une telle chose qu’uné vieille robe. La salle de bal était plus belle encore que dans scs rêves. Les vieilles peintures à demi éclairées semblaient se détacher des murailles, et les rayons de la lune , frappant les fenêtres gothiques, semblaient se moquer de l’obscurité qui régnait encore dans la salle. Quelques femmes de peine, éparses dans les salons, achevaient de mettre tout en état, et leurs vêtements en désordre faisaient ressortir l'élégance de ce qui les entourait ; les accords imparfaits des musiciens qui essayaient leurs instruments complétaient l’effet étrange et

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presque fantastique de la scène que Ruth avait sous les yeux.

Au bout d’un moment, toutes les lampes s’allumèrent, et le charme mystérieux quiretenait Ruth dans le silence fut rompu ; elle suivit mistriss Mason dans l’antichambre où la foule qui commençait à arriver leur donna bientôt assez à faire. Pendant qu’on dansait, on permit aux jeunes ouvrières de se tenir à une porte entr’ouverte pour regarder, et c’était un charmant spectacle. Des groupes de femmes belles et parées s’enlaçaient dans des mouvements pleins de grâce, sans s’inquiéter des regards attachés sur elles. Au dehors, tout était froid et uniforme, la neige couvrait tout. Dans la salle de bal, le parfum des fleurs, leur éclat dans les cheveux ou sur le sein des belles danseuses, pouvaient faire croire à l’été. Ruth ne cherchait pas à se rendre compte des détails du spectacle brillant qu’elle avait sous les yeux ; elle rêvait à la vie si facile et si heureuse de toutes ces femmes qui passaient et repassaient devant elle, et ne se souciait ni de savoir leurs noms ni même de remarquer leurs visages.

Elle retournait à son poste dans l’antichambre quand elle s’entendit appeler. Une jeune fille venâit de déchirer sa robe de gaze, que des bouquets de fleurs relevaient un moment auparavant; la chute de l’un de ces bouquets avait causé l’accident, et elle avait prié Son danseur de l’amehèr dans la chambre où se trouvaient les ouvrières pour le réparer.

a Faut-il que je vous quitte? demandâ-t-il ; mon absence estelle nécessaire?

Non, non, répondit-elle ;quelquespoints,ettoutsera réparé.

Et puis je n’oserais pas entrer dans cette chambre toüte seule.?

Elle parlait doucement, mais son ton changea en s’adressant à Ruth.

a Dépêchez-vous; il ne vous faut pasunë heure. »

Elle était très- jolie ; ses cheveux noirs et ses yëux brillants avaient frappé Ruth au moment où elle se baissait pour accomplir S a tâche. Le danseur était jeune et élégant.

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t Oh! quel charmant galop ! Que j’ai envie de le danser! En finirez-vous ? Gomme vous êtes longue ! Je meurs d’envie d’arriver à temps pour ce galop ! »

Et, comme pour montrer une impatience enfantine, elle commença à battre avec ses pieds la mesure de l’air qu’on jouait. Ruth ne pouvait pas raccommoder la robe avec ce mouvement continuel, et elle leva la tête pour le dire à la jeune fille. Mais ses yeux rencontrèrent ceux du jeune homme, et elle y vit un sourire: il s’amusait des manières de sa belle danseuse, et cela donna à Ruth elle-même une telle envie de rire qu’elle se remit vite à l’ouvrage pour la cacher. Mais ce regard avait suffi pour attirer les yeux de M. Bellingham sur la jeune fille vêtue de noir, agenouillée aux pieds de sa danseuse, et dont le noble visage formait un contraste frappant avec celui de la grande dame hautaine et affectée qui se laissait servir comme une reine sur son trône.

« Oh! monsieur Bellingham, je suis bien fâchée de vous retenir si longtemps. Je n’avais pas l’idée qu’on pût être si longue à raccommoder une petite déchirure. Il n’est pas étonnant que mistriss Mason soit si chère, puisque ses ouvrières travaillent si lentement. »

M. Bellingham avait l’air sérieux. Il vit rougir Ruth et prit une bougie sur la table pour l’éclairer. Elle ne leva pas les yeux pour le remercier, car elle étaithonteuse de ce qu’il l’avait vue sourire.

«Je suis bien fâchée d’avoir été si longue, mademoiselle, dit Ruth doucement en finissant son ouvrage et en se relevant. J’avais peur que cela ne se déchirât de nouveau, si ce n’était pas fait soigneusement.

— J’aurais mieux aimé déchirer ma robe que de manquer le galop, dit miss Duncombe en secouant sa robe comme un oiseau secoue ses plumes. Allons, monsieur Bellingham » ajouta t-elle en le regardant.

Surpris qu’elle n’adressât pas un mot de remerclment à lfc. jeune ouvrière, M. Bellingham prit un camélia que quelqu’un avait laissé sur la table.

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« Permettez-moi , miss Duncombe , d’offrir ceci en votre nom à cette jeune personne, qui vous a rendu service avec tant d’adresse.

— Oh ! comme il vous plaira, » dit-elle.

Ruth reçut la fleur en silence , inclinant gravement et modestement la tête. Ses compagnes reparurent bientôt.

« Qu’était-il arrivé à miss Duncombe ? Est-elle venue ici? demandèrent-elles.

— Sa robe était déchirée et je l'ai raccommodée, répondit

— M. Bellingham est-il venu avec elle? On dit qu’il va l’épouser. Est-il venu, Ruth?

— Oui, » dit Ruth; et elle retomba dans le silence.

M. Bellingham dansait avec miss Duncombe; mais il jetait souvent les yeux sur la porte où l’on apercevait les jeunes ouvrières, et cherchait la jeune fille aux cheveux châtains, dont la taille élancée ressortait dans une robe noire. Il vit le camélia, blanc sur son sein , et dansa plus gaiement que jamais.

Il commençait à faire jour quand mistriss Mason ramena ses ouvrières chez elle.

Les réverbères étaient éteints, mais les boutiques n’étaient , „ , , pas encore ouvertes. Chaque son éveillait des échos inconnus dans le jour. Des mendiants sans asile , assis sur les portes ; ^ -

des maisons, dormaient en frissonnant , la tête penchée sur leurs genoux.

Ruth croyait sortir d’un rêve; elle sentait qu’elle rentrait dans le monde réel. Combien se passerait-il de temps avant qu’il lui arrivât de rentrer dans une salle de bal, d'entendre un orchestre, ou de revoir cette foule brillante et heureuse, qui ne semblait connaître ni la douleur ni l’inquiétude? Qu’importait à miss Duncombe ou à ses pareilles cet hiver glacé, qui apportait la souffrance aux ouvrières comme Ruth et presque la mort à ces pauvres mendiants? Pour elles, l’hiver, c’était un temps où les fleurs étaient encore fraîches, où le feu

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brûlait gaiement dans les cheminées, un temps de plaisirs et de dissipation. Mais Roth se disait que M. Bellingham semblait en état de comprendre les souffrances de ceux qui étaient si éloignés de lui par le rang et les circonstances. Il est vrai qu’il avait levé en frissonnant les glaces de sa voiture.

Ruth l’avait donc observé.

Elle n’avait pourtant pas l’idée que la beauté de son camélia n’en fit pas tout le prix à ses yeux. Elle raconta à Jenny d’où il lui était venu , en détail, sans rougir et en regardant son amie en face.

« C’était bien aimable de sa part, n’est-ce pas? il y a mis tant de bonté ! et j’étais un peu vexée des manières de miss Duncopabe.

— C’est une bien belle fleur, dit Jenny; c’est dommage qu’elle ne sente rien.

— Je la trouve parfaite comme elle est, dit Ruth en mettant son trésor dans l’eau. Qui est ce M. Bellingham? ajouta-telle.

— C’est le fils de mistriss Bellingham du Prieuré, pour qui nous avons fait la robe de satin gris, dit Jenny en s’endormant.

— C’était avant mon temps, » dit Ruth , et elle s’endormit aussi.

La nuit précédente , elle avait pleuré en rêvant à sa mère ; cette nuit, elle souriait en rêvant à M. Bellingham. Lequel des deux était le plus mauvais rêve? Les réalités de la vie semblaient à Ruth plus cruelles que jamais; le lendemain, mistriss Mason était disposée à trouver tout le monde en faute.

C’est que mistriss Mason,quoiqu’e!le fûtla première couturière du pays , n’était qu’une femme après tout et subissait comme ses apprenties l’influence de la dissipation de la veille ; elle semblait avoir ce matin-là un parti pris de mettre en ordre le monde entier avant de se coucher, et elle commençait par redresser tous les abus de son monde à elle, en ne laissant rien

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passer. La perfection seule pouvait satisfaire mistriss Mason pour le moment.

D’ailleurs, elle avait de certaines idées de justice, peu élevées et très-fausses, et qui ressemblaient assez au système de compensation d’un épicier ; elle voulait racheter l’indulgence de la veille par une dose égale de sévérité ce matin-là, et sa conscience était parfaitement satisfaite de cette manière de réparer les erreurs passées.

Ruth n’était pas disposée à faire les grands efforts qui étaient nécessaires pour satisfaire sa maltresse. On n’entendait que des questions faites d’une voix aigre : « Miss Hilton, où avez-vous mis le taffetas bleu? Quand on ne peut pas trouver les choses, je sais que c’était le soir de miss Hilton pour mettre tout en ordre.

— Comme miss Hilton sortait hier soir, je lui ai offert de ranger à sa place. Je vais trouver le taffetas bleu, madame, répondit l’une des jeunes filles.

— Oh ! je sais bien que miss Hilton a l’habitude de rejeter son ouvrage sur celles qui sont assez bonnes pour le souffrir, » répliqua mistriss Mason.

Ruth rougit, les lames lui vinrent aux yeux, mais l’accusation était si injuste qu’elle se remit à l’instant, et lança autour d’elle un regard de fierté, comme pour en appeler à ses compagnes.

« Pourquoi les volants de la robe de lady Farnham ne sontils pas prêts? reprit mistriss Mason en regardant Ruth.

— Je m’étais trompée, madame, et j’ai été obligée de les découdre. J’en suis bien fâchée, répondit Ruth.

— J’étais bien sûre que c’était vous qui en étiez chargée. Quand l’ouvrage est mal fait ou en retard, on sait d’avance que c’est votre faute. »

Enfin, mistriss Mason fut obligée de sortir, et, Ruth, fatiguée de sa nuit d’excitation, épuisée d’avoir été grondée tout le jour, cacha sa tête dans ses mains et se mit à sangloter.

« Ne pleurez pas, miss Hilton. Ruth, ne faites pas attention

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à ce vieux dragon. Comment irez-vous cinq ans, si vous pleurez quand elle gronde? »

Telles étaient les consolations que lui donnaient ses compagnes.

« Je crois, Fanny, que si Ruth sortait à votre place pour faire les commissions, cela lui ferait du bien, dit Jenny. Vous n’aimez pas le vent d’est, et Ruth adore la neige. »

Fanny Barton ne demandait pas mieux que de rester près du feu, et d’abandonner à Ruth une promenade dans les rues glacées, par un soir d’hiver, sous le souffle du vent d’est. On ne rencontrait dehors que ceux que leurs affaires avaient absolument obligés de sortir; et d’ailleurs il était tard et les pauvres habitants de la partie de la ville que Ruth avait à traverser pour faire ses emplettes étaient rentrés chez eux pour prendre leur thé. En arrivant au haut de la rue qui descendait vers la rivière, elle vit de loin toute la campagne couverte de neige, ce qui faisait ressortir encore davantage la nuance sombre du ciel, comme si la nuit n’avait disparu qu’en partie et attendait avec impatience la fin du jour froid et terne. Près du pont, à un endroit où débarquaient les petits bateaux, quelques enfants jouaient en dépit du froid. L’un d’eux s’était emparé d’un grand baquet, qu’il faisait mouvoir à l’aide d’une rame brisée dans la petite baie à la grande admiration de ses car»" rades, qui regardaient gravement le petit héros sans bouger, quoique leurs visages fussent violets de froid et que leurs petites mains cherchassent en vain un reste de chaleur dans leurs poches. Peut-être craignaient-ils, en changeant d’attitude, de livrer passage à travers les déchirures de leurs haillons au vent cruel qu’ils défiaient en se tenant accroupis à côté les uns des autres. Enfin, l’un d’eux, jaloux de la réputation de courage qu’acquérait son compagnon, s’écria :

« Je parie, Tom, que tu n’oserais pas passer cette ligne noire qui est dans l’eau, et aller dans la vraie rivière. »

11 n’y avait pas moyen de rejeter le défi, et Tom rama vers la ligne noire au delà de laquelle commençait le courant. Ruth

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resta, comme un enfant qu’elle était, à regarder le petit téméraire, sans se douter du danger plus que les autres enfants.

Arrivé à l’endroit désigné, Tom se leva en triomphe dans son baquet pour recevoir les applaudissements de ses camarades, qui tapaient des pieds et battaient des mains sur le bord, en criant : « Bravo! bravo ! Tom. » Mais en un instant le bateau improvisé fut renversé, l’enfant tomba dans l’eau et tous deux étaient entraînés par le courant de la grande rivière qui marchait éternellement vers l’Océan.

Les enfants poussaient des cris de terreur ; Ruth vola vers la petite baie et entra dans l’eau, sans penser combien il serait plus utile d’appeler du secours. Cette pensée lui venait à l’esprit quand elle entendit le galop régulier d’un cheval dans l’eau. Elle vit le noble animal passer près d’elle comme un éclair, se mettre à la nage dans le courant; elle vit le cavalier se baisser, étendre le bras, et une petite vie était sauvée, un enfant était conservé pour ceux qui l’aimaient. Ruth, toujours dans l’eau , tremblait d’émotion , lorsqu’elle reconnut dans le sauveur de l’enfant qui arrivait près d’elle le M. Bellingham de la nuit précédente. Il portait le petit garçon devant lui, sur son cheval ; la vie semblait éteinte. Ruth sentit ses yeux se remplir de larmes, et elfe marcha dans l’eau jusqu’à l’endroit où M. Bellingham venait d’aborder.

« Est-il mort? dit-elle en tendant les bras pour recevoir l’enfant.

— Je ne crois pas, dit M. Bellingham. Est- ce votre frère? Savez-vous à qui il est?

— Voyez, dit Ruth, qui s’était assise par terre pour mieux soutenir le pauvre enfant, ses doigts remuent ; il vit, monsieur, il vit! A qui est-il? demanda-t-elle aux gens qui arrivaient de toutes parts au bruit d’un accident.

— C’est le petit-fils de la vieille Nelly Browson, dit quelqu’un. ,

— Il faut le porter tout de suite dans une maison, dit Ruth. Demeure-t-elle loin d’ici?

RUTH

i — Non, non, c’est tout près.

— Que quelqu’un aille chercher un médecin tout de suite, dit M. Bellingham d’un ton d’autorité, et qu’on l’amène immédiatement chez cette vieille femme. Vous ne pouvez pas le porter plus longtemps, continua-t-il en parlant à Ruth et en reconnaissant tout d’un coup son visage ; votre robe est déjà trempée. Voyons, que quelqu’un le prenne. »

Mais la main de l’enfant s’était crispée sur la robe de Ruth, et elle ne voulut pas le laisser déranger. Elle porta son pesant fardeau vers une misérable petite chaumière indiquée par les voisins, et en vit sortir une vieille femme infirme, tremblante d’émotion»

« Mon Dieu ! dit-elle, c’est le dernier de tous, et il s’en va avant moi.

— Bah ! dit M. Bellingham, il vit et il vivra. »

Mais la vieille femme était décidée à se désespérer, et persistait à croire que son petit-fils était mort, ce qui s’en serait suivi infailliblement si Ruth et les plus intelligentes des voisines n’avaient pas fait, sous la direction de M. Bellingham, tout ce qui était nécessaire pour faire revenir à la vie le pauvre enfant.

< Que ces gens sont longtemps à amener le médecin, dit M. Bellingham à Ruth (avec laquelle il se sentait une sorte d’intelligence, comme avec la seule personne qui pût comprendre à un degré quelconque ce qu’il disait) ; c’est si difficile de faire entrer une idée dans la tête de ces imbéciles. Ils étaient là la bouche ouverte, demandant quel médecin il fallait aller chercher, comme si cela faisait quelque chose que ce fût M. Brown ou M. Smith. Je n’ai pas de temps à perdre ici, et on y étouffe. Puis-je vous charger de voir à ce que cet enfant ne manque de rien? Me permettez-vous de vous laisser ma bourse ? continua-t-il en la remettant à Ruth, qui était trop heureuse de pouvoir satisfaire à des besoins dont elle connaissait toute l’étendue. Pourtant, elle vit de l’or à travers les mailles de la bourse, et la responsabilité de tant de richesses lui parut trop pesante.

RUTH

— Je n’ai pas besoin de tant d’argent, monsieur; j’aurai bien assez d’une pièce d’or. Voulez-vous m’en donner une, et je vous rendrai ce qui restera quand je vous reverrai? Ou bien voulez-vous que je vous le renvoie, monsieur?

— Il vaut mieux que vous gardiez tout. Que cette maison est sale! Ne restez pas là, vous y étoufferez. Si vous croyez que vingt francs vous suffisent, je reprendrai ma bourse ; seulement adressez-vous à moi s’ils ont besoin d’autre chose. »

Ils étaient debout devant la porte, et M. Bellingham allait monter à cheval. Ruth, les yeux fixés sur lui, essayait de comprendre tout ce qu’il voulait qu’on fit pour le petit garçon (sans penser un instant aux commissions de mistriss Mason); le jeune homme, de son côté, n’avait pas d’autre idée dans l’esprit, quand tout d’un coup la grande beauté de Ruth le frappa de nouveau. La veille au soir, il n’avait pas vu ses yeux, et, en les contemplant, sa physionomie changea tellement d’expression, que les paupières de Ruth se baissèrent ; mais il la trouva plus belle encore.

Un mouvement irrésistible le porta à arranger les choses de manière à la revoir encore.

« Décidément, il vaut mieux que vous gardiez ma bourse. Cet enfant peut avoir besoin de beaucoup de choses auxquelles nous n’avons pas pensé. Je crois qu’il y a soixantequinze francs et un peu de monnaie. Je vous reverrai peutêtre dans quelques jours, et s’il reste de l’argent, vous me le rendrez. Y a-t-il quelque chance que je vous retrouve une fois ici? ajouta-t-il.

— Je reviendrai quand je pourrai, monsieur; mais je ne sors que pour faire des commissions, et je ne sais pas quand mon tour viendra.

— Oh! dit-il, sans comprendre ce qu’elle voulait dire, j’aimerais à savoir ce que vous pensez de la santé de cet enfant, si cela ne vous donne pas trop de peine. Vous sortez quelquefois?

— Pas pour me promener, monsieur.

RÜTH.

— Mais vous allez à l’église, je pense? JVspère que mistriss Mason ne vous fait pas travailler le dimanche?

— Oh! non, monsieur, je vais régulièrement \ l’église.

— Eh bien ! si vous voulez me dire à quelle église vous allez, je vous retrouverai dimanche, au service de l’aprèsmidi.

— Je vais à SaintrNicolas, monsieur. Je vous dirai comment *a le petit garçon, quel médecin ils ont, et je tiendrai compte de l’argent que je dépenserai.

— Très-bien, merci. Rappelez-vous que je compte sur vous. »

Il parlait de sa promesse d’aller à l’église, mais Ruth croyait qu’il faisait allusion à l’enfant malade. Il partait, quand une nouvelle idée lui traversa l’esprit ; il rentra dans la chaumière et dit à Ruth avec un demi-sourire :

« Gomme il n’y a personne ici pour nous présenter l’un à l’autre, je m’appelle Bellingham ; et vous?

— Ruth Hilton, monsieur, « répondit-elle à voix basse, car la timidité lui revenait depuis qu’il n’était plus question du petit garçon.

Il lui tendait la main au moment où la vieille grand’mère s’approcha pour faire une question. Cette interruption l’impatienta, et l’odeur infecte de la oetite chambre le frappa de nouveaa.

« Ma brave femme, dit-il à Nelly Browson, est-ce que vous ne pourriez pas tenir votre maison un peu plus proprement? Elle a l’air d’une étable, et il y a de quoi étoulTer dans cette chambre. C’est une malpropreté honteuse. »

Et, saluant Ruth, il sauta à cheval et partit.

Alors la colère de la vieille femme éclata.

< Qu’est-ce qu’il vient faire ici, ce monsieur? Il a de bonnes manières, vraiment! Pourquoi entre-t-il dans ma maison, si c’est pour m’insulter?

— C’est M. Bellingham, dit Ruth, choquée de l’ingratitude apparente de la vieille femme. C’est lui qui a sauvé votre pe-

RUTH

tit-fils, il se serait noyé sans M. Bellingham, et j’ai bien cru un moment que le courant les emporterait tous les deux.

— Bah ! l’eau n’est pas si profonde , ou quelqu’un autre l’aurait sauvé, si ce beau monsieur n’avait pas été là. C’est un orphelin , et on dit que Dieu veille sur les orphelins. J’aurais mieux aimé qu’il fût tiré de l’eau par un autre que par quelqu’un qui n’entre dans la maison des pauvres gens que pour s’en moquer.

— 11 n’y est pas entré pour s’en moquer, dit Ruth avec douceur. Il a amené le petit Tom , et il a seulement dit que la maison pouvait être un peu plus propre.

— Ah ! vous vous en mêlez aussi. Attendez d’être une vieille femme comme moi, percluse de rhumatismes, avec un garçon comme Tom, à courir après pour le tirer de la crotte quand il n’est pas dans l’eau , et sa nourriture et la mienne à trouver, sans parler de l’eau à chercher à la rivière.... »

Elle s’arrêta pour tousser, et Ruth changea prudemment de conversation, et se mit à consulter la vieille femme sur les besoins de son petit-fils, avec l’aide du médecin qui venait d’arriver.

Quand Ruth eut pris quelques arrangements avec une voisine pour procurer à Tom les choses les plus indispensables, quand le médecin lui eut assuré que l'enfant serait remis dans un jour ou deux, elle se rappela avec terreur combien de temps elle avait passé chez Nelly Browson, et comme mistriss Mason était sévère pour les sorties de ses apprenties les jours de la semaine. Elle se hâta d’arriver dans les boutiques, s’aperçut qu’elle avait perdu ses échantillons , et reprit le chemin de sa demeure avec ses emplettes faites de travers et au désespoir de ses maladresses.

Le fait est qu’elle n’était occupée que de ses aventures de la matinée ; seulement la figure de Tom, qui était en sûreté et en train de se remettre, s’etlaçait peu à peu pour faire place à celle de M. Bellingham. L’action toute naturelle de lancer son cheval à l’eau pour sauver un enfant devenait aux yeux de Ruth un

RUTH

acte d’héroïsme; son intérêt pour Tom était pour elle une charité tendre et délicate, et sa libéralité une noble générosité, car elle oubliait que l’idée de la générosité entraîne celle du sacrifice. Elle se complaisait aussi dans la faculté qui lui était donnée de faire quelque bien et formait des plans admirables pour dépenser sagement son argent, quand la nécessité de frapper à la porte de mistriss Mason la ramena à la vie réelle et à la crainte d’être grondée.

Elle échappa cette fois aux reproches, mais elle eût mieux aimé être grondée que de trouver Jenny dans son lit. Ses étouffements avaient tellement augmenté tout d’un coup que les jeunes filles l’avaient couchée en attendant mistriss Mason, qui venait d’arriver au moment où Ruth rentrait.

Toute la maison était dans la confusion, on envoya chercher le médecin ; mistriss Mason avait bien de la peine à pardonner à Jenny, qui dirigeait d’ordinaire les travaux, une maladie qui venait si mal à propos , et se vengeait en grondant sans pitié les ouvrières effrayées. Ruth se glissa lentement à sa place , triste de l’état de son amie , et regrettant de ne pouvoir la soigner ; mais des mains moins adroites que celles de Ruth étaient bien bonnes pour remplir ce devoir en attendant que mistriss Wood, qu’on avait envoyé chercher, arrivât pour soigner sa fille. On exigea un redoublement d’activité à l’ouvrage ; Ruth ne trouva pas le temps d’aller voir le petit Tom, et fut obligée d’envoyer des secours et de demander des nouvelles par la servante de mistriss Mason.

La maladie de Jenny absorbait l’esprit de toutes les jeunes filles. Ruth raconta son aventure ; mais au milieu de son récit, au moment où l’enfant tombait dans l’eau, on apporta des nouvelles de Jenny dans la salle de travail, et Ruth abandonna son histoire en se reprochant presque de penser à autre chose qu’à la question de vie et de mort qui allait se décider dans la maison. Bientôt, une femme pâle et d’un air doux apparut dans la chambre de Jenny : c’était la mère qui venait soigner son enfant. Tout le monde l’aimait; elle donnait si peu de peine,

RUTg.

paraissait si patiente et si reconnaissante de l’intérêt témoigné à sa fille, dont la maladie devenue moins grave menaçait pourtant d’être longue et pénible. Tout le monde était encore occupé de Jenny, quand le dimanche vint. Mistriss Mason alla comme à l’ordinaire passer la journée chez son père, en faisant quelques excuses à mistriss Wood de la laisser seule avec sa fille ; les apprenties se dispersèrent chez les amies qui les recevaient en général ce jour-là, et Ruth s’en alla à Saint- Nicolas, le cœur triste de la maladie de Jenny et se reprochant de s'être chargée si légèrement d’un devoir qu’elle n’avait pas pu accomplir.

Au sortir de l’église, elle rencontra M. Bellingham. Elle reconnut son pas derrière elle , et entre le désir d’être débarrassée de sa responsabilité vis-à-vis de Tom et un autre sentiment dont elle ne se rendait pas compté, elle sentit son cœur battre, et avait envie de se sauver.

« Miss Hilton, je crois? dit-il, en la rejoignant et en la saluant, comment va notre petit marin? Bien, j’espère, d’après les symptômes de l’autre jour?

— Je crois, monsieur, qu’il est tout à fait bien maintenant. Je suis bien fâchée, mais je n’ai pas pu aller le voir. Je lui ai envoyé quelques petites choses. Je les ai écrites sur ce papier, et voilà votre bourse, car je crains bien de ne plus pouvoir rien faire pour lui. Nous avons eu des malades, et nous sommes très-pressées. »

Ruth s’attendait à quelques reproches et ne devinait guère que M. Bellingham était trop occupé à chercher une manière de la revoir pour s’inquiéter du petit garçon auquel il ne s’intéressait plus.

Elle répéta après un moment de silence :

« Je suis bien fâchée d’avoir fait si peu de chose , monsieur.

— Oh! je suis sûr que vous avez fait tout ce que vous pouviez. J’ai agi comme un étourdi en ajoutant à vos occupations.»

— Il est mécontent de moi, pensa Ruth, il croit que j’ai né-

ROTH

gligé cet enfant dont il a sauvé la vie au pèriï de la sienne. Si je lui disais tout, il verrait bien que je n’ai pas pu faire autrement, mais je ne peux pas lui raconter les chagrins et les ennuis qui ont pris tout mon temps.

— Et pourtant j’ai envie de vous donner une autre commission, et ce n’était pas abuser de votre complaisance, dit-il, frappé d’une idée lumineuse. Mistriss Mason demeure sur la place Henage, n’est-ce pas? Les ancêtres de ma mère habitaient autrefois cette maison, et elle m’y a mené une fois pendant qu’on la réparait pour me la faire voir. Il y a un vieux tableau au-dessus d’une des cheminées, une scène de chasse , je crois ; les personnages sont des portraits de mes ancêtres. J’aimerais à l’acheter s’il y est encore. Pourriezvous vous en assurer et me le dire dimanche prochain ?

— Oh! oui, monsieur, dit Ruth enchantée que cette commission fût si facile à exécuter, et désirant se faire pardonner sa négligence apparente. J’y regarderai dès que je serai à la maison, et je prierai mistriss Mason de vous en écrire.

— Merci, dit-il à moitié satisfait, je crois pourtant qu’il vaudrait mieux ne pas en parler à mistriss Mason ; cela m’engagerait, et je ne suis pas tout à fait décidé à acheter ce tableau ; si vous vouliez vous assurer d’abord s’ii y est toujours et me le dire, je pourrais y réfléchir, et m’adresser ensuite à mistriss Mason moi-même.

— Bien, monsieur, je n’y manquerai pas. » Et ils se séparèrent.

Avant le retour du dimanche, mistriss Wood avait emmené sa fille chez elle pour reprendre des forces à la campagne. Ruth la regarda s’éloigner de la fenêtre, et rentra en soupirant profondément dans l’atelier de travail d’où venait de disparaître la douce voix qui lui donnait des conseils pleins de sagesse.

• . if *

RUTH. 25

M. Bellingham assista au service de l’après-midi, à l’église Saint-Nicolas, le dimanche suivant. Il était beaucoup plus occupé de *Ruth qu’elle ne l’était de lui , quoiqu’il fût un plus grand événement dans sa vie qu’elle dans la sienne. Mais il ne comprenait pas l’impression qu’elle avait faite sur lui et jouissait des émotions nouvelles qu’elle avait excitées dans son âme.

M. Bellingham était jeune, quoiqu’il ne le fût pas si on comparait son âge à celui de Ruth ; elle n’avait pas seize ans, et il en avait vingt-trois. Fils unique et privé de bonne heure de son père, il avait été élevé par sa mère comme le sont en général les fils uniques; seulement les défauts de ce genre d’éducation s’étaient accrus par l’influence d’une mère à la fois dominante et capricieuse , qui se ressentait d’avoir été , elle aussi, un enfant unique.

En possession de la petite fortune de son père, M. Bellingham était sous la dépendance de sa mère, qui était très-riche, et qui lui passait ses fantaisies ou les lui refusait toutes, suivant ses caprices.

S’il avait usé d’un peu d’adresse avec elle, l’affection passionnée qu’elle lui portait l’aurait amenée à se dépouiller de toute sa fortune pour ajouter au bonheur de son fils. Mais, quoiqu’il l’aimât beaucoup, l’indifférence absolue pour les sentiments des autres qu’elle lui avait enseignée plus par son exemple que par ses préceptes, le portait sans cesse à faire des choses qu’elle regardait au moment môme comme des affronts mortels. Il contrefaisait le pasteur qu’elle estimait le plus : il refusait de visiter ses écoles pendant des mois , et lorsqu’il consentait enfin à y entrer, c’était pour faire aux enfants, avec une gravité imperturbable , les questions les plus absurdes qu’il pouvait imaginer.

RUTII.

Tous ces enfantillages irritaient mistriss Bellingham infiniment plus que les rapports qui lui revenaient sur la conduite de son fils à l’Université ou à Londres. Elle ne lui reprochait jamais ses fautes sérieuses, et parlait sans cesse des petites négligences envers elle dont il se rendait souvent coupable.

Parfois, néanmoins , elle avait une grande influence sur lui et rien ne l’enchantait plus que de l’exercer. Elle le récompensait libéralement du moindre acte de soumission, mais elle avait un grand plaisir à arracher à son affection, ou à son indolence, des concessions qu’elle ne lui demandait jamais au nom de la raison ou des principes, et qu’il lui refusait souvent dans le seul but de faire acte d’indépendance.

Elle désirait lui faire épouser miss Duncombe. Il s’en inquiétait peu, il serait temps dans dix ans de penser à se marier; mais en attendant il faisait parfois la cour à miss Duncombe, qui ne demandait pas mieux ; tantôt il tourmentait sa mère, et tantôt il la remplissait de joie, ne cherchant en définitive que ses propres jouissances, jusqu’au moment où il aperçut Ruth Hilton et où un sentiment nouveau, passionné, sincère, vint remplir son cœur. Il ne savait pas d’où venait le charme qui l’entraînait vers elle; elle était très-belle, mais il avait connu d’autres femmes aussi belles qu’elle, et dont les agaceries savaient relever les agréments.

Peut-être étaient-ce la grâce et la beauté de la jeunesse, combinées avec la naïveté et l’innocence d’un enfant intelligent, qui donnaient à Ruth et à ses yeux un charme infini ; il résolut d’essayer de l’apprivoiser comme il avait attiré jadis les daims du parc de sa mère.

Mais pour l’amener à le regarder comme un ami, et peutêtre comme quelque chose de plus cher encore, il ne fallait pas l’effaroucher ; dans ce but il résista au désir de l’accompagner au sortir de l’église, et après avoir reçu ses renseignements sur le tableau et l’avoir remerciée, il la salua et partit. Ruth pensa qu’elle ne le reverrait plus , et se reprocha , sans la comprendre, l’espèce de tristesse qui la saisit à cette pensée.

RUTH

Mistriss Mason était veuve et avait six enfants ; une économie rigide régnait dans sa maison ; le dimanche, elle tenait pour convenu que ses apprenties avaient des amies qui leur donneraient à dîner, et les garderaient tout le jour ; après le déjeuner elle partait avec ses enfants pour aller à la campa- . gne chez son père, et il n’y avait ni feu ni dîner dans la maison.

Que devenait Ruth, qui, 6eule parmi les ouvrières, n’avait personne dans la ville pour la recevoir ? elle se faisait acheter un morceau de pain par la servante, et en rentrant de l’église elle restait dans la chambre de travail ayant faim et froid, gardant son chapeau et son manteau pour essayer en vain de se réchauffer. Assise près delà fenêtre, elle regardait la petite cour pleine de neige jusqu’à ce que les lames lui vinssent aux yeux; puis, pour chasser des pensées et des souvenirs qui ne pouvaient lui faire que du mal, et pour se procurer d’autres idées que celles qui lui revenaient sans cesse dans cette chambre, elle allait s’asseoir, la Bible à la main, sur le vaste palier qui donnait sur la rue. De là, elle apercevait la place et les vieilles maisons, la tour grise de l’église dont la masse s’élevait au milieu des airs, et elle composait dans son esprit des romans sur la vie des rares passants qui traversaient la rue, dans l’orgueil de leurs plus beaux habits et du repos du dimanche.

Bientôt les cloches annonçaient de la tour de l’église qu’il était temps d’aller au service de l’après-midi.

La môme solitude attendait Ruth à son retour de l’église, et elle attendait à la même fenêtre que le crépuscule fût passé et que les étoiles vinssent à briller au-dessus des masses noires des maisons. Parfois elle descendait alors chercher de la lumière, et la servante lui donnait un peu de thé, maisRuth refusait souvent, parce qu’elle avait découvert que la pauvre fille partageait avec elle le maigre repas que lui avait laissé mistriss Mason. Elle essayait de lire la Bible, et de se rappeler les saintes pensées que lui inspiraient jadis les explications

RUTH

pour tous un sanctuaire de paix et de force. Mais un jour, Ruth avait alors douze ans, au moment des foins, mistriss Hilton resta seule pendant quelques heures ; cela était arrivé souvent et elle n’avait pas l’air plus faible que de coutume, mais au retour des faneurs qui venaient chercher leur dîner, M. Hilton et sa fille furent frappés du silence qui régnait dans la maison ; la douce voix qui les appelait habituellement ne se fit pas entendre, et en entrant dans la petite pièce où se tenait toujours mistriss Hilton, ils la trouvèrent morte sur le canapé : son visage était parfaitement calme, elle n’avait pas souffert : la souffrance était pour ceux qui lui survivaient, l’un d’eux y succomba. Son mari ne témoigna guère sa douleur, il semblait soutenu par la mémoire de sa femme, mais de jour en jour son esprit s’affaiblit. Il était vigoureux et sa santé resta bonne; mais il passait des heures dans son fauteuil près du feu, sans remuer, sans parler, à moins qu’il ne fût absolument nécessaire de répondre à des questions réitérées. Ruth réussissait parfois à l’entraîner dans ses champs ; il la suivait sans rien regarder, sans rien voir, sans sourire, sans que rien vint changer l’expression de son visage, pas même lorsque quelque circonstance extérieure rappelait le souvenir de sa femme. Il payait ou touchait de l’argent sans y prendre garde, les mines d’or du Potose n’auraient pu le distraire de son profond chagrin; mais au moment où ses affaires allaient le plus mal, Dieu, dans sa miséricorde, l’appela dans le lieu où se reposent ceux qui sont fatigués.

Après sa mort, les créanciers seuls parurent prendre quelque intérêt à ses affaires, et Ruth ne comprenait pas pourquoi des gens qu’elle connaissait à peine touchaient et examinaient ce qu’elle avait admiré toute sa vie. Son père avait fait son testament à sa naissance ; dans l’orgueil de son nouveau trésor, il regardait l’office de tuteur de sa petite fille comme un honneur qui eût ajouté quelque lustre aux grandeurs du lordlieutenant du comté ; mais comme il ne connaissait pas Sa Seigneurie, il avait choisi le plus gros personnage des gens de

RUTH

sa connaissance, et le plus grand brasseur de Skclton fut fort surpris de se trouver, quinze ans plus tard, exécuteur d’un testament faisant mention d’une fortune évanouie et tuteur d’une jeune fille qu’il n’avait jamais vue.

C’était un homme pratique, sensé et intelligent, comprenant qu’en dehors même de sa famille, il avait quelques devoirs ; il ne refusa point son concours, réunit les créanciers, examina et paya les comptes, vendit tout le matériel de la ferme, et huit jours après vint chercher Ruth dans son cabriolet pour la mener à Fordham, chez mistriss Mason qu’il avait choisie pour l’apprentissage de sa pupille. Il attendit la pauvre enfant pendant qu’elle emballait précipitamment ses vêtements, et s’impatientait de la voir s’interrompre pour aller, les yeux pleins de larmes, cueillir les fleurs tardives qui restaient dans le jardin. Ses leçons sur l’économie et la fermeté étaient bien inutiles; Ruth, assise à côté de lui, n’entendait rien et ne pensait qu’au moment où elle se trouverait seule pour s’abandonner à son chagrin d’avoir quitté la demeure où elle avait vécu avec ses parents, dans cette ignorance absolue de toute possibilité de changement qui est le honheur ou le malheur de l’enfance. Mais le soir, il y avait quatre autres jeunes filles dans sa chambre, et il fallut attendre qu’elles fussent toutes endormies. Alors Ruth cacha sa tête dans son oreiller, et se mit à sangloter en pensant aux jours passés dont elle faisait si peu de cas quand ils s’écoulaient dans leur douce monotonie, et qui lui coûtaient tant de regrets amers maintenant qu’ils avaient fui pour toujours, en se rappelant chaque regard et chaque parole de cette mère bien-aimée dont la mort avait été le premier chagrin de Ruth. La sympathie de Jenny, réveillée par les sanglots de Ruth, fut le premier chagrin entre elles. Mais le cœur chaud de Ruth, qui cherchait sans cesse des objets d’affection, ne trouva personne autre autour d’elle pour remplacer les liens qui lui manquaient.

Peu à peu la place vide que Jenny avait occupée dans le cœur de Ruth se remplit, elle avait trouvé quelqu’un qui écou-

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tait avec un tendre intérêt toutes les histoires de son enfance, et qui, en retour, lui racontait la sienne ; et le cheval arabe, les vieux tableaux, les arbres et les fontaines qui animaient les récits de M. Bellingham reparaissaient dans l’imagination de Ruth comme un cadre charmant qui entourait celui qui devenait de plus en plus l’objet de toutes ses pensées.

Il ne faut pas supposer que ce résultat eût été amené promptement; M. Bellingham passa deux dimanches sans revenir à Saint-Nicolas; le troisième il marcha à côté d’elle quelques minutes, puis voyant son mécontentement, il la quitta, et elle se mit h le regretter, trouva la journée bien longue, et se demanda par quelle absurde raison elle s’était imaginé qu’il n’était pas bien de marcher auprès de M. Bellingham qui était si bon pour elle. Elle se promit de ne pas faire ainsi une autre fois, de ne pas penser à ce qu’on en pouvait dire, et de jouir de son intérêt pour elle ; et puis elle pensa qu’elle ne le reverrait probablement pas, qu’elle avait été très-impolie avec lui, qu’elle aurait seize ans dans un mois, et qu’il ne fallait plus être si enfant. Le résultat de toutes ces réflexions fut que le dimanche suivant elle rougit encore plus qu’à l’ordinaire en rencontrant M. Bellingham qui la trouva encore plus belle. Il lui suggéra l’idée de revenir à la maison par les champs, au lieu de remonter la grande rue ; d’abord elle dit « non, » puis se demandant pourquoi elle refusait un plaisir si innocent, elle consentit, et quand une fois elle fut dans les prairies qui bordaient la ville, elle oublia tout, même la présence de M. Bellingham, dans le ravissement où la jetait la beauté de la campagne. C’était au milieu de février, et, parmi les feuilles sèches qui encombraient les haies, elle découvrit les premières primevères ; çà et là une violette apparaissait au bord du petit ruisseau qui murmurait près du sentier, et en arrivant au bout le plus élevé de la prairie, Ruth ne put retenir un cri d’admiration à la vue du soleil couchant qui inondait de lumière les bois sombres et dépouillés de feuilles qui resplendissaient sous ses rayons d’un éclat presque métallique. La

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promenade n’avait pas plus d’une demi-lieue, mais ils mirent une heure à la faire. Ruth se retournait pour remercier M. Bellingham de l’avoir ramenée par ce joli chemin, mais elle rencontra sur son visage une telle expression d’admiration qu’elle garda le silence et rentra précipitamment sans presque lui dire adieu. •

Son cœur battait de plaisir et d’agitation.

c Je voudrais bien savoir, se disait-elle, pourquoi cette charmante promenade me fait l’effet de ne pas être tout à fait bien? Pourquoi? je n’ai pas fait tort de montempsà mistriss Mason, je sai? que ce serait mal ; mais je vais où je veux le dimanche, j’ai été à l’église, ainsi ce n’est pas cela. Je voudrais bien savoir si j'aurais le même sentiment si je m’étais promenée avec Jenny. Il faut que le mal soit en moi, puisque je me sens si coupable sans avoir rien fait de mauvais, et pourtant je puis remercier Dieu de ma belle promenade, et maman disait que c’était une preuve que nos plaisirs étaient innocents. »

Elle ne se rendait pas encore compte du charme que la présence de M. Bellingham avait ajouté à la promenade, et au bout de quelque temps elle était trop occupée de penser à lui pour songer à un examen de conscience.

« Dites-moi tout, Ruth, comme à un frère, et j’essayerai de vous aider dans vos embarras , » lui dit-il un matin. Il tâchait de comprendre comment une personne aussi peu importante à ses yeux que mistriss Mason, la couturière, pouvait inspirer tant de terreur à Ruth. Il déclara que sa mère ne ferait plus faire ses robes à ce tyran femelle, qu’il empêcherait toutes ses connaissances de se servir d’une couturière qui rendait ses ouvrières si malheureuses. Ruth, effrayée de l’effet de son récit, intercéda pour mistriss Mason.

« J’ai eu bien tort, monsieur; je vous en prie, ne vous mettez pas en colère, elle est très-bonne pour nous, elle s’impatiente seulement quelquefois, et nous sommes trèsennuyeuses, moi entre autres. Je suis souvent obligée de dé-

RUTH

faire mon ouvrage, et vous n’avez pas d’idée comme cela abime la soie de la découdre, et c’est mistriss Mason qui est grondée. Oh ! je suis bien fâchée de vous en avoir parlé ! n'en dites rien à votre mère, je vous en prie, monsieur, mistriss Mason tient tant à la pratique de mistriss Bellingham.

— Eh bien ! passe pour cette fois, dit-il, se rappelant qu’il serait assez difficile d’expliquer à sa mère d’où lui venaient des renseignements si exacts sur l’intérieur de mistriss Mason, mais une autre fois je ne réponds pas de moi.

— J’aurai bien soin- de ne pas vous le dire, monsieur, dit Ruth à voix basse.

— Ah! par exemple, Ruth, vous n’allez pas avoir de secrets pour moi, n’est-ce pas? Rappelez-vous votre promesse de me regarder comme votre frère. Continuez, je vous prie, à me raconter tout ce qui vous arrive. Vous ne savez pas comme vos affaires m’intéressent. Je me figure parfaitement votre maison à Milham; je crois même que j’ai une assez bonne idée de la salle de travail de mistriss Mason, et certainement c’est une preuve de la vivacité de mon imagination ou de vos talents de description.

Ruth sourit.

a Oui, monsieur, car notre salle de travail ne ressemble guère à tout ce que vous pouvez avoir vu. Je pense que vous avez souvent traversé Milham en allant à Lowford.

— Alors, vous ne pensez pas que ce soit pure imagination si j’ai une idée si exacte de votre ferme. C’est à main gauche de la route, n’est-ce pas, Ruth?

— Oui, monsieur, quand on a passé le pont et qu’on monte car l’avenue de hêtres, ma chère vieille ferme est en haut; je ne la reverrai jamais.

— Jamais! Allons donc, Ruth, il n’y a pas plus de trois lieues, vous pourrez la revoir quand vous voudrez ; il n’y a pas une heure en voiture.

— Peut-être je la reverrai quand je serai vieille; je n’avais pas réfléchi à ce que veut dire * jamais ; » mais il y a bien

RUTH

longtemps que je n’y ai été, et je ne vois aucune chance d’y aller, pendant bien des années au moins.

— Mais, si vous vouliez, Ruth, nous pourrions y aller dimanche prochain. »

Elle le regarda d’un air radieux.

« Gomment, monsieur, est-ce que je pourrais y aller entre le service de l’après-midi et l’heure où mistriss Mason revient à la maison ? J’irais rien que pour un quart d’heure ; mais si je pouvais entrer dans la maison! oh I monsieur, si je pouvais voir la chambre de maman 1 »

Il retournait dans son esprit les moyens de lui donner ce plaisir qui en était un pour lui aussi. En allant en voiture, le plaisir de se promener et d’être ensemble serait perdu, et d’ailleurs l’espionnage d’un domestique serait une gêne.

* Marchez- vous bien, Ruth? Pensez-vous que vous pourriez faire trois lieues? Si nous partions à deux heures, nous pourrions arriver à quatre heures ou quatre heures et demie ; nous pourrions rester deux heures, et vous me montreriez toutes les promenades et tous les endroits que vous aimez, et nous pourrions encore revenir tranquillement à la maison. Voilà tout arrangé.

— Mais croyez-vous que ce sera bien, monsieur? Ce serait un si grand plaisir qu’il me semble que ce doit être mal.

— Et pourquoi, petite folle? Qu’est-ce qu’il peut y avoir de mal à cela?

— D’abord, je manque le service en partant à deux heures, dit Ruth un peu gravement.

— Seulement pour une fois. 11 n’y a pas de mal à manquer le service une fois. Vous irez à l’église le matin, vous savez.

— Je ne sais pas si mistriss Mason me le permettrait.

— Oh I certainement non. Mais vous ne vous laissez pas gouverner par les principes de bien et de mal de mistriss Mason. Elle n’a pas trouvé mal de traiter quelques-unes de vos compagnes comme vous n’auriez jamais pu le faire. Jugez-en vous-même, Ruth, c’est un plaisir parfaitement innocent, et

RUTH

ce n’est pas un plaisir égoïste, car j’en jouirais autant que vous. J’aimerais à voir l’endroit où vous avez passé votre enfance. »

Il avait baissé la voix et parlait d'une manière si persuasive, que Ruth, rougissant dans son bonheur, ne put parler même pour exposer de nouveau ses Scrupules; et il tint la chose pour arrangée.

Comme cette perspective la rendit heureuse tonte la semaine ! Elle était trop jeune quand sa mère était morte pour lui avoir jamais entendu parler du grand sujet de la vie d’une femme, lors môme qu’une mère sage oserait affronter le danger de donner une forme précise à ces pressentiments vagues qui planent dans la vie bien avant que nous n’apercevions leur existence. Ruth était innocente et pure comme un enfant. Elle avait entendu parler de l’amour, mais elle n’en connaissait point les symptômes, et elle y avait peu pensé. Le chagrin avait rempli sa vie et y avait laissé peu de place pour des préoccupations moins sérieuses que les devoirs actuels et les doux souvenirs du temps passé; mais le vide de son cœur, depuis la mort de sa mère, la rendait plus sensible à la sympathie qu’elle avait trouvée chez Jenny, puis chez M. Beîlingham. Revoir son ancienne demeure et la revoir avec lui, c’était un rêve de bonheur trop brillant pour en parler à personne, et qui resta sans nuages toute la semaine.

Le dimanche vint, aussi brillant que s’il n’y avait ni mort ni péché dans le monde. Une pluie d’un jour avait rafraîchi la terre, qui était éclatante comme le ciel bleu. Ruth craignait de voir le soleil se couvrir à midi; mais le beau temps dura, et à deux heures elle était dans la prairie, le cœur plein de joie.

Ils marchèrent à pas lents le long des sentiers embaumés,

RUTH

comme pour arrêter le cours du temps. Il était plus de cinq heures quand ils arrivèrent au moulin à demi encadré par les arbres; la grande roue, tout humide encore du travail de la veille, était arrêtée par le repos du dimanche- Ils montèrent la petite colline que les ormes sans feuilles n'ombrageaient pas encore complètement, et là Ruth arrêta M. Bellingham d’un mouvement de la main qui reposait sur son bras, et chercha sur son visage quel effet lui faisait la ferme de Milham enveloppée de l’ombre du soir. C’était une maison construite sans art; chaque propriétaire y avait ajouté suivant ses besoins; mais les roses qui revêtissaient les vieilles murailles, les clématites qui s’entrelaçaient à toutes les pierres saillantes, présentaient un coup d’œil plein de charmes, et donnaient l’idée d’une demeure àlaquelle le cœur pouvait s’attacher. Les vieilles gens qui habitaient la maison, en attendant qu’on pût la louer, ne se servaient pas de la grande porte, et les oiseaux avaient pris l’habitude de se percher sur les jalousies et sur le porche, et d’aller boire dans la vieille citerne de pierre.

Ruth traversa silencieusement le jardin en désordre, mais rempli pourtant des premières fleurs du printemps. Une araignée avait tissé sa toile devant la porte de la maison ; Ruth se dit que cette entrée n'avait probablement pas servi depuis que le corps de son père était sorti par là, et sans dire un mot, elle se - détourna brusquement et fit le tour de la maison pour entrer par derrière. M. Bellingham la suivit silencieusement sans comprendre son émotion, mais en admirant les mouvements de sa physionomie.

La vieille femme n’était pas encore rentrée de l’église. Son mari, trop sourd pour assister au culte, était assis dans la cuisine, lisant tout haut les psaumes du jour. Il n’entendit pas les pas légers de Ruth et de son compagnon, et ils furent frappés de l’espèce d’écho lugubre qui retentit dans les maisons inhabitées. Le vieillard disait :

« Mon âme, pourquoi t’abats-tu et pourquoi frémis-tu en moi?

RUTH. 37

« Attends-toi à Dieu, car je le célébrerai encore ; il est la délivrance à laquelle je regarde, il est mon Dieu. »

En lisant ces mots, il ferma le livre et poussa un soupir de satisfaction. Les paroles d’une sainte espérance avaient pénétré dans son âme et lui inspiraient une paix profonde, quoiqu’il ne les comprit pas complètement. En levant les yeux, il aperçut les deux jeunes gens au milieu de la chambre. Il repoussa ses vieilles lunettes et se leva pour recevoir la fille de son vieux maître et de sa chère maltresse.

« Que Dieu te bénisse, ma fille ! que Dieu te bénisse ! Je suis bien heureux de te voir encore une fois ! »

Ruth bondit en avant pour presser la main calleuse qui s’étendait pour la bénir; elle la serra entre les siennes en accumulant los questions. M. Bellingham n’était pas très à son aise en voyant celle qu’il regardait déjà comme lui appartenant en telle familiarité avec un vieux laboureur. Il s’approcha de la fenêtre et regarda la cour de la ferme ; mais il ne pouvait pas éviter d’entendre des lambeaux de conversation qui lui semblaient admettre beaucoup trop d’égalité. A la fin, le vieillard demanda :

« Et qui est celui-là? Est-ce votre amoureux? le fils de votre maîtresse, je pense? C’est un beau garçon, en tous cas. »

Tout le noble sang de M. Bellingham se révolta si bien qu’il ne put saisir la réponse de Ruth. Il entendit : « Chut! Thomas, taisez-vous! je vous en prie! » mais le reste lui échappa. L’idée de le prendre pour le fils de mistriss Mason était vraiment trop ridicule ; mais comme la plupart des choses trop ridicules, cela l’avait mis fort en colère. Il était à peine remis, quand Ruth s’approcha de la fenêtre pour lui demandertimidement s’il avait envie de voir la grande salle, que beaucoup de gens trouvaient très-jolie. L’expression du visage de M. Bellingham était dure et hautaine. Il la suivit pourtant ; mais en quittant la cuisine, il vit le vieillard qui le regardait avec un air de grave inquiétude.

RUTH

Ils traversèrent an ou deux corridors humides, puis entrèrent dans la grande salle où donnaient la plus belle chambre à coucher, la laiterie et la petite pièce qui servait de salon à mistriss Hilton et où elle était jadis presque toujours étendue, surveillant par la porte ouverte les mouvements de toute la maison. Autrefois, la grande salle était pleine de gaieté, les maîtres et les serviteurs la traversaient tout le jour, et le soir, le grand feu qui brillait dans la cheminée éclairait tous les coins sombres. Les meubles de chêne, jadis si brillants, étaient couverts de poussière ; le sol et les murs étaient empreints d’humidité. Ruth, debout dans la chambre, ne voyait point les objets présents. Elle revit son père comme dans les soirées de son enfance, assis au coin du feu, fumant sa pipe et regardant sa femme et son enfant; elle vit sa mère qui lisait- elle se vit elle-même assise sur un petit tabouret aux pieds de sa mère, écoutant la lecture. Tout cela n’était plus; mais Ruth crut un moment que c’était sa vie présente qui était un rêve. Elle entra, toujours en silence, dans le petit salon de sa mère. Là, l’air désolé de cette pièce où elle avait toujours trouvé la paix et l’amour d’une mère lui alla au cœur. Elle poussa un cri et tomba à genoux à côté du canapé, en cachant sa tête dans ses mains; tout son corps tremblait de sanglots convulsifs.

« Chère Ruth, ne vous laissez pas aller. Ce n est bon à rien, vous ne pouvez pas faire revenir les morts, dit M. Bellingham troublé de son chagrin.

Je le sais, murmura Ruth, etc’est pourquoi je pleure. Je pleure parce que rien ne peut les faire revenir. »

Elle sanglotait encore, mais plus doucement, les paroles de M. Bellingham l’avaient calmée et avaient adouci le sentiment

de l’isolement. .. .. ^ ,

« Venez je ne veux pas que vous restiez ici, cette chambre

est pleine de cruels souvenirs. Venez, Ruth, dit-il en la relevant doucement, montrez-moi votre petit jardin dont vous m’avez si souvent parlé. C’est près de la fenêtre de cette

RUTH. 39

chambre, n'est-ce pas? Vous voyez comme je me souviens bien de tout ce que vous m’avez dit. »

Il la conduisit dans le joli jardin. Il était arrangé à l’ancienne mode, les buis et les ifs taillés bordaient les allées, et elle se remit à lui raconter les aventures de son enfance et ses amusements solitaires. En se retournant ils virent le vieillard qui s’appuyait sur son bâton et les regardait du même air triste et grave.

c Pourquoi ce vieux bonhomme nous suit- il ainsi? C’est trèsimpertinent, je trouve, dit M. Bellingham assez vivement.

— Oh I ne dites pas que le vieux Thomas est impertinent. Il est si bon! je l’aime comme un père. Bien souvent, quand j’étais petite et que mon père était au marché, comme maman avait peur d’ôtre sans homme dans la maison, elle priait Thomas d’attendre que papa fût rentré, et il me prenait sur ses genoux et me racontait des histoires de la Bible, et il écoutait aussi attentivement que moi ce que maman lisait.

— Qu’est-ce que vous dites? ce vieillard vous a tenue sur ses genoux!

— Oh ! oui, bien souvent. »

M. Bellingham avait l’air plus grave que dans la chambre où Ruth avait cédé à son émotion au souvenir de sa mère. 11 oublia pourtant son indignation en suivant des yeux les mouvements gracieux de Ruth, qui passait et repassait à travers les buissons et les fleurs, cherchant celles qu’elle aimait le mieux et auxquelles se rattachait la mémoire de son enfance, sans se douter des regards attachés sur elle. Elle se baissa tout à coup pour cueillir un brin de jasmin et baisa doucement les pétales : c’était la fleur favorite de sa mère.

Le vieux Thomas, debout près de la porte, l’observait aussi attentivement, mais l’admiration passionnée de M. Bellingham et son amour même étaient môlés d’égoïsme, tandis que le vieillard la regardait avec une tendre inquiétude en murmurant :

« C’est une jolie fille, elle ressemble un peu à sa mère, et elle est toujours bonne. Cette belle couturière ne l’a pas gâtée

RUTH

Je me méSe de ce jeune homme, quoiqu’elle ait dit que c’était un monsieur, et qu’elle m’ait fait taire quand je lui demandais si c’était son amoureux. Si les yeux de celui-là ne parlent pas d’amour, j’ai oublié toute ma jeunesse. Ah! ils vont partir. Il voudrait qu’elle s’en allât sans parler au vieux Thomas, mais elle n’est pas assez changée pour cela, j’en suis sûr. »

Ruth, en effet, n’avait pas aperçu l’expression de mécontentement que l’œil perçant du vieillard avait découvert sur le visage de M. Bellingham, et elle vint en courant serrer la main de Thomas et le charger de dire bien des choses pour elle à sa femme.

« Dites à Mary que quand je serai à mon compte je lui ferai une belle robe à la mode avec des manches à gigot, elle ne se reconnaîtra plus. N’oubliez pas cela, Thomas.

— Oui, oui, ma fille, et elle sera bien contente de voir que tu n’as pas perdu ta gaieté d’autrefois. Le Seigneur te bénisse, que le Seigneur fasse lever sur toi la lumière de sa face ! i Ruth allait rejoindre M. Bellingham qui s’impatientait, quand son vieil ami la rappela. Il voulait l’avertir du danger qu’elle courait, et il ne savait comment s’y prendre. Quand elle revint à lui, tout ce qu’il put imaginer fut un passage de l’Écriture ; dès que ses idées dépassaient la vie de tous les jours, c’était le langage de la Bible qu’il employait dans toutes les émotions vives.

a Ma chère, rappelez-vous que le diable tourne autour de nous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer, rappelez- vous cela, Ruth. »

Ruth entendit, mais sans que les paroles du vieillard lui présentassent une idée nette ; elle se souvint seulement du temps où elle se figurait que le lion dont il était question dans ce verset de saint Pierre lui apparaîtrait dans un coin du bois, qu’en conséquence elle évitait toujours. Elle ne pensait guère que le sombre avertissement faisait allusion au beau jeune homme qui la regardait avec des yeux pleins d’amour et qui attira si tendrement son bras sous le sien,

ROTH

Le vieux laboureur soupira en les regardant s’éloigner.

« Dieu peut guider ses pas dans le bon chemin, il le peut. Mais j’ai peur qu’elle ne soit en danger. J’enverrai ma femme à la ville pour lui parler. Une vieille mère de famille comme Mary saura mieux s’y prendre qu’un imbécile comnîe moi. »

Le vieillard pria longtemps et avec ferveur pour Ruth ce soir-là. Je crois que Dieu a entendu ses prières pour le salut de l’âme de Ruth, car Dieu ne juge pas comme l’homme juge.

Ruth marchait sans songer au sombre avenir qui se préparait pour elle ; avec la versatilité de l’enfance, elle avait passé de la mélancolie à une douce joie. L’air du soir était si pur et le commencement de l’été si charmant, qu’elle se sentait joyeuse comme tout ce qui est jeune.

Ruth et M. Bellingham s’arrêtèrent au sommet d’une colline escarpée, au milieu des genêts en fleurs qui embaumaient la bruyère inculte. D’un côté, le terrain descendait jusqu’à une pièce d’eau claire et transparente dans laquelle se réfléchissaient les rochers qui s’élevaient derrière ; des martins-pêcheurs innombrables volaient à la surface en rasant l’eau de leurs ailes, des centaines d’oiseaux de toute espèce erraient au bord de l’étang, les linottes perchées sur les branches des genêts répondaient aux autres oiseaux cachés dans les buissons qui faisaient entendre leur joyeux chant du soir. De l’autre côté, au bas de la bruyère, près de la route, s’élevait une auberge bien située pour recevoir les voyageurs et leurs chevaux fatigués par les collines. La construction irrégulière des bâtiments, le large porche de la porte d’entrée, les bancs hospitaliers placés au-dessous annonçaient plutôt une ferme qu’une auberge. Le grand sycomore qui s’élevait devant la porte était entouré de sièges, et une enseigne suspendue à l’une de ses branches représentait le roi Charles caché dans son chêne, à ce que racontait l’explication prudemment placée au-dessous.

Près de cette paisible petite auberge, il y avait un autre étang oh les bestiaux se désaltéraient avant de retourner aux

champs; leurs mouvements étaient si lents qu’ils inspiraient l’idée d’un repos vague.

Ruth et M. Bellingham se mirent à courir à travers champs pour éviter le long détour de la route. Là, bondissant sur la bruyère épaisse, un peu plus loin foulant aux pieds le thym et les autres herbes odoriférantes, ils arrivèrent en riant et hors d’haleine jusqu’au nouveau pli de terrain où serpentait la route. Ruth s’arrêta pour contempler la vue qui se déployait devant elle ; la plaine s’étendait à cinq ou six lieues, couverte de bois revêtus déjà presque tous de leur parure de printemps; quelques retardataires, sombres encore, variaient le paysage. Les clochers des églises, les tours des châteaux et les hautes cheminées des fermes apparaissaient dans le lointain. Une colline s’élevait dans le fond pour encadrer le paysage.

La tranquillité du dimanche reposait autour d’eux, et ils restaient en silence devant la petite auberge, jouissant du bruit lointain des cloches des églises et des chants des oiseaux, quand l’horloge de l’auberge sonna huit heures.

« Est-il si tard ? demanda Ruth.

— Je ne croyais pas, répondit M. Bellingham; mais ne vous inquiétez pas, vous serez chez vous bien avant neuf heures. Attendez, je sais qu’il y a un chemin plus court à travers champs, je vais demander où il faut le prendre. »

11 quitta Ruth et entra dans l’auberge.

Une carriole montait lentement la côte ; les jeunes gens ne l’avaient pas aperçue ; elle atteignit le plateau au moment où ils se séparaient; Ruth se retourna au bruit des pas du cheval. Elle se trouva en face de mistriss Mason !

Il n’y avait pas vingt pieds entre elles. Au même moment elles se reconnurent, et les yeux perçants de mistriss Mason avaient déjà depuis un moment aperçu l’attitude de la jeune fille donnant le bras à M. Bellingham, qui retenait sa main tout en lui parlant.

Mistriss Mason s’inquiétait peu des tentations que pouvaient rencontrer ses apprenties, mais son intolérance n’avait point

RUTH

de bornes quand leur conduite se ressentait en quelque chose de la force des tentations. Ce soir là, en outre, elle était de mauvaise humeur. Son frère lui avait prouvé la mauvaise conduite de son fils aîné , qui était commis chez un marchand des environs. Le mécontentement que lui avait causé cette nouvelle, au lieu de se porter sûr son fils qu’elle adorait, tomba tout entier sur Ruth qu’elle rencontrait si loin de chez elle, à une heure si avancée, et avec un amant.

« Venez ici tout de suite, miss Hilton, » s’écria-t-elle aigre- ' ment. Puis, baissant la voix et parlant avec une colère concentrée, elle dit à Ruth qui tremblait et sentait sa faute :

t N’essayez pas de vous montrer chez moi après une pareille conduite. Je vous ai vue et votre galant aussi. Je ne veux pas de taches sur la réputation de mes apprenties. Ne me répondez pas ; j’en ai vu assez. J’écrirai à votre tuteur demain. »

Le cheval impatient partit, et Ruth resta là, pétrifiée, pâle comme si la foudre avait fendu la terre sous ses pieds. Elle se trouvait mal et parvint avec peine jusqu'au bord du fossé qui longeait la route ; elle s’y laissa tomber et couvrit son visage de ses mains.

* Ma chère Ruth, êtes-vous malade ? Parlez, ma chérie ! ma bien-aimée! parlez-moi. »

Ces douces paroles après des reproches si amers ouvrirent la source des larmes de Ruth, et elle se mit à pleurer.

a L’avez-vous vue? Avez-vous entendu ce qu’elle m’a dit?

— Elle? Qui donc, ma petite ? Ne pleurez pas ainsi, Ruth ; dites-moi qui c’est? Qui est donc venu? Qui vous a parlé pour vous faire pleurer ainsi ?

— Oh ! mistriss Mason. »

Et il y eut une nouvelle explosion de sanglots.

t Est-ce poss ble ? En êtes-vous sûre ? Je ne vous ai pas quittée pendant cinq minutes.

— Oh! oui, monsieur, c’est elle. Elle était si en colère, elle m’a défendu de me présenter chez elle. Oh ! mon Dieu, que vais-jc devenir? »

RÜTH.

La pauvre enfant regardait les paroles de mistriss Mason comme irrévocables , et il lui semblait que toutes les maisons lui seraient fermées. Elle voyait enfin tous ses torts , mais il était trop tard. Elle se souvenait de la sévérité avec laquelle mistriss Mason l’avait traitée pour des torts involontaires , et elle tremblait en pensant aux conséquences de ses fautes. Ses larmes l’aveuglaient, et elle n’apercevait pas les changements de la physionomie de M. Bellingham qui la regardait en si» lence.

<r Tout cela est bien malheureux, s dit-il enfin.

Il s’arrêta, puis reprit :

« C’est très-malheureux, car, voyez- vous, je n’avais pas voulu vous en parler auparavant; mais j’ai des affaires qui m’obligent d’aller à Londres demain , et je ne sais pas quand je pourrai revenir.

— A Londres I s’écria Ruth. Vous partez I oh! M. Bellingham ! »

Et elle se remit à pleurer en s’abandonnant à son chagrin devant lequel s’évanouit toute la peur que lui avait faite mistriss Mason. Il lui semblait qu’elle aurait tout pu supporter excepté son départ, mais elle ne pouvait parler, et au bout d’un moment il reprit d’un ton agité :

c Je ne puis pas supporter l’idée de vous quitter, ma chère Ruth. Comment vous laisser dans un tel embarras? Car je ne vois pas du tout où vous pourrez aller ! D’après tout ce que vous m’avez dit de mistriss Mason , il n’est pas probable qu’elle se relâche de sa sévérité en votre faveur. »

Point de réponse ; Ruth pleurait en silence. La colère de mistriss Mason était un mal éloigné , la séparation était une douleur présente. M. Bellingham continua :

<r Ruth, voulez-vous venir avec moi à Londres ?Ma chérie, je ne puis pas vous laisser ici sans appui ; c’est un assez grand chagrin de vous quitter, mais vous laisser, sans amis , sans refuge, c’est impossible. Venez avec moi, ma bien-aimée, et confiez-vous en moi. >

RUTH

Elle ne répondait pas. Elle était si jeune , si innocente, et sans mère ! Il lui semblait que ce serait assez de bonheur que d’être avec lui, et qu’il arrangerait et déciderait tout pour l’avenir. Près de lui, l’avenir était enveloppé dans un nuage doré qu’il lui importait peu de pénétrer ; mais si le soleil disparaissait, le nuage doré devenait un brouillard épais qui ne laissait aucun passage à l’espérance. 11 lui prit la main.

« Ne voulez-vous pas venir avec moi? ne m’aimez-vous pas assez pour vous confier en moi? Oh ! Ruth, dit-il d’un ton de reproche, n’avez-vous pas confiance en moi ? >

Elle pleurait toujours tristement.

« Je ne piiis pas supporter cela, mon amour. Votre chagrin me va au cœur ; mais ce qui me fait le plus de peine, c’est de voir combien il vous importe peu de nous séparer. »

Il laissa retomber sa main. Elle se remit à sangloter.

* Je serai peut-être obligé do rejoindre ma mère qui est à Paris; je ne sais pas quand je vous reverrai. Oh ! Ruth, Ruth, m’aimez-vous un peu ? »

Elle murmura quelques mots si bas qu’il ne put les entendre ; mais il lui reprit la main.

«Qu’avez-vous dit, ma chère? Vous m’aimez, n'est-ce pas ? Je le sens au tremblement de cette petite main, mais alors vous ne me laisserez pas partir tout seul, triste et inquiet à cause de vous. Il n’y a pas autre chose à faire , ma pauvre enfant ; vous n’avez point d’amis pour vous recevoir. Je vais aller chez moi tout de suite, et je reviendrai dans une heure avec une voiture. Vous me rendez bien heureux par votre silence, Ruth.

— Oh! que dois-je faire? s’écria Ruth.M. Bellingham, vous devriez m’aider, et, au lieu de cela, vous ne faites que me troubler.

— Vous troubler, ma chère Ruth ? et comment ? Tout cela me semble si clair. Pensez-y bien. Vous êtes orpheline, avec une seule personne au monde pour vous aimer ; vous êtes abandonnée, sans qu’il y ait de votre faute, par la seul» créa-

ture sur laquelle vous ayez aucun droit , parce que cette personne est une femme tyrannique et inflexible. Qu’y a-t-il donc de plus naturel pour vous que de vous confier à celui qui vous aime , qui passerait par le feu et l’eau pour vous , qui vous préservera de tout mal, à moins que yous n’ayez aucune affection pour lui ? S’il en est ainsi, Ruth, si vous ne m’aimez pas, je vais vous quitter ; il vaut mieux que je m’en aille, si vous ne m’aimez pas. >

Il parlait si tristement que Ruth retint la main qu’il voulait retirer de la sienne.

c Ne me quittez pas, monsieur, je vous en prie. C’est vrai, je n’ai pas d’autre ami que vous. Ne me [quittez pas , ditesmoi ce qu’il faut que je fasse.

— Voulez-vous que je vous le dise? Ayez confiance en moi, écoutez mes conseils. Voici votre position : mistriss Mason va écrire à Votre tuteur, qui ne tient pas beaucoup à vous et qui vous abandonnera ; et moi qui pourrais vous être bon à quelque chose par ma mère, qui pourrais au moins vous consoler, n’est-ce pas Ruth? je serai loin de vous pour bien longtemps peut-être. Au lieu de cela , entrez avec moi dans cette petite auberge , on nous donnera du thé (je suis sûr que vous en avez besoin), je vous laisserai là pour aller chercher une voiture, et dans une heure au plus je serai de retour. Alors nous serons ensemble quoi qu’il arrive, c’est assez pour moi et pour vous, Ruth. Dites oui , dites-le tout bas si vous voulez ; mais que je l’entende ; Ruth! dites oui. »

Le oui fatal , dont elle imaginait si peu toutes les conséquences, fut prononcé tout bas , bien doucement , avec beaucoup d’hésitation. Mais l’idée d’être aveo lui l’emportait sur tout.

« Comme vous tremblez, ma chérie, vous avez froid 1 entrons vite , je vous ferai donner du thé, et je partirai tout de suite. *

Elle se leva et entra dans l’auberge en s’appuyant sur son bras. Elle tremblait de l’émotion qu’elle venait d’éprouver. On

RUTH

les conduisit dans uue petite salle s’ouvrant sur le jardin qui 4 tait derrière la maison.

« Du thé, tout de suite, pour cette dame. » L’hôte disparut.

« Chère Ruth, il faut que je vous quitte, il n’y a pas un instant à perdre ; promettez-moi de prendre un peu de thé, car vous êtes pâle et vous tremblez de la peur que cette abominable femme vous a faite. Je pars, je serai de retour dans une demi-heure, fit puis nous ne nous séparerons plus, mon amour. »

Il l’embrassa et partit. La chambre tournait aux yeux de Ruth ; ’ la vieille demeure de son enfance, la terrible mistriss Mason, et puis la certitude d’être aimée par celui qui était le monde entier pour elle ; tout cela passait et repassait devant elle comme un rêve qui changeait sans cesse.

La fille de la maison entra en apportant le thé et des bougies; l’éclat des lumières augmenta le mal de tête de Ruth, qui cacha son front dans les coussins avec une exclamation de souffrance.

a Avez-vous mal à la tête, mademoiselle ? demanda la jeune fille. Prenez un peu de thé, cela vous fera du bien, les maux de tête de ma pauvre mère ont été souvent guéris par du thé bien fort. »

Ruth accepta et but avec avidité le thé que'lui présentait la jeune fille, maîtresse déjà de la maison par la mort de sa mère. Mais elle ne put avaler le pain et le beurre qui l’accompagnaient; elle se sentait mieux, quoique faible encore.

« Merci, dit-elle, ne restez pas avec moi ; vous avez affaire ; vous avez été bien bonne pour moi, et le thé m’a fait du bien. »

La jeune fille quitta la chambre. Ruth avait chaud ; elle entr’ouvrit la fenêtre pour respirer l’air du soir. Le parfum d’un buisson de chèvrefeuille parvint jusqu’à elle et lui rappela tout d’un coup celui qui était sous les fenêtres de sa mère, et le vieillard qui la suivait des yeux dans ce jardin même quelques heures auparavant.

48 RUTH

« Thomas et Mary me recueilleraient, je pense, et ils m atmeraient davantage si tout le monde m’abandonnait! M. Bellingham reviendrait peut-être bientôt, et il saurait où me trouver si je restais à la ferme! Oh I je crois que je ferais mieux d’y aller. Je ne voudrais pourtant pas lui faire du chagrin, il a été si bon pour moi ; mais je crois que je ferais mieux d’aller demander l’avis de Mary, il pourrait me rejoindre à la ferme, et je verrais ce que j’ai de mieux. à faire avec mes

meilleurs, mes seuls amis. »

Elle mit son chapeau et ouvrit la porte du petit salon ; mais elle aperçut l’hôte debout devant la porte de la maison, et se souvint qu’elle n’avait pas d’argent pour payer sa tasse de thé. Elle pensa à écrire à M. Bellingham pour lui dire où elle était allée et qu’elle avait laissé des dettes à l’auberge; mais la difficulté de passer à côté de l’hôte restait la même. Après avoir écrit son billet, elle resta à regarder si la porte était toujours occupée. La pipe de l’hôte lui apportait une fumée de tabac qui ramena sa migraine. Toute énergie abandonna Ruth, et elle se décida à demander à M. Bellingham de la mener à la ferme et de la laissera ses humbles amis, au lieu de l’emmener à Londres. Elle pensait dans son innocence qu’il se rendrait immédiatement à ses raisons.

Une voiture s’arrêta devant la porte, Ruth essaya d’arrêter les battements de son cœur et de sa tête pour écouter. C’était lui, elle l’entendit parler à l'hôte, le payer, une minute après il était dans la chambre et lui prenait le bras pour la mener à la vôiture.

« Oh! monsieur, je voudrais aller à la ferme, dit-elle en se reculant, le vieux Thomas me recevra.

— Oui, ma chère, nous parlerons de cela dans la voiture ; je suis sûr que vous entendrez raison. Eh bien! si vous voulez aller à Milham, il faut monter en voiture, » dit-il avec précipitation.

Elle était accoutumée à obéir et ne soupçonnait point le mal. Elle monta en voiture et partit ainsi pour Londres.

RUTH

Ruth avait passé les mois de mai et de juin à Londres avec M. Bellingham. Le mois de juillet commença par des torrents de pluie, qui attristaient fort les voyageurs retenus dans les auberges par le mauvais temps et réduits à retoucher des esquisses, et à lire pour la vingtième fois les quelques volumes qu’ils avaient apportés avec eux. Un numéro du Times, qui avait cinq jours de* date, fut en constante réquisition dans toutes les chambres d’une petite auberge du pays de Galles, par une longue matinée de juillet. Les vallées étaient couvertes d’un brouillard froid et épais qui enveloppait tout le village et cachait la belle vue. Les touristes qui remplissaient le salon se fatiguaient les yeux à chercher auprès de la fenêtre quelques objets de distraction. Que de dîners avancés d’heure ce jour-là comme ressource pour passer le temps en dépit des remontrances de la pauvre cuisinière galloise ! Les enfants même restaient dans leurs chaumières, et si l’un d’eux s’aventurait dans la région des tentations et de la crotte, une mère irritée le ramenait bientôt au bercail.

fl n’était que quatre heures, mais la plupart des habitants de l’auberge penchaient à croire qu’il était au moins six ou sept heures, tant la matinée avait semblé longue, quand une voiture du pays, attelée de deux chevaux, arriva à grand bruit devant la porte. Toutes les fenêtres de la maison s’ouvrirent et l’on vil descendre un jeune homme, puis une jeune femme soigneusement enveloppée, qu’il aida à entrer dans l’auberge, en dépit de l’hôtesse qui protestait qu’elle n’avait pas une chambre vacante.

M. Bellingham (car c’était lui) ne prêta aucune attention aux discours de l’hôtesse, fit décharger la voiture, paya le postillon, puis se retournant vers la Galloise, qui commençait à se mettre en colère, il dit :

50 ' RUTH

c Vous êtes bien changée, Jenny, si vous pouvez fermer la porte au nez d’une vieille connaissance par le temps qu’il fait.

51 j’ai bonne mémoire, Pentré-Vodas est à huit lieues d ici, et c’est la plus mauvaise route de montagnes que j’aie jamais vue.

Ah ! je ne vous avais pas reconnu, monsieur, monsieur

Bellingham, n’est-ce pas? Mais, monsieur, Pentré-Vodas n’est pas à plus de sept lieues; nous faisons payer sept lieues, ainsi ce n’est pas plus- de six lieues et demie, etpar malheur je n'ai pas de place du tout.

— Eh bien ! Jenny, pour obliger une Vieille connaissance, cherchez des logements au dehors pour quelqu’un de votre monde, dans cette maison en face, par exemple.

— C’est vrai, monsieur, cette maison est libre; si vous vouliez y loger, je pourrais prendre pour vous le meilleur appartement et vous envoyer quelques meubles, s’il en manquait.

— Non, non, Jenny, je reste ici. Vous ne me persuaderez pas de m’aventurer dans cet appartement dont je connais depuis longtemps la saleté. Ne pouvez-vous pas persuader à quelque nouvelle connaissance de déménager ? Dites, si vous voulez, que je' vous avais écrit pour retenir un appartement. Ohl vous allez m’arranger cela, je connais votre complaisance.

J 0 vais voir ce que je peux faire, monsieur ; si vous et

madame voulez entrer dans ce petit salon, il est libre, la dame a un rhume et est dans son lit, et le monsieur joue au whist au numéro trois. Je vais voir ce qu’il y a à faire.

— Merci, merci. Y a-t-il du feu? Allumez-en, s'il n’y en a

pas. Venez, Ruth, venez. »

Ils entrèrent dans une grande chambre qui paraissait sombre ce jour-là, quoique je l’aie vue éclairée par la jeunesse et par l’espérance qui y habitaient et par le soleil qui illuminait les Canes des montagnes pour descendre ensuite dans les vallées fleuries, et embellir le petit jardin plein de roses et da

RUTH

buissons de lavande qui était sous la fenêtre. Je l’ai vue, mai? je ne la verrai plus, et Ruth dit, pendant que M. Bellingham lui ôtait son manteau :

« Je ne savais pas que vous fussiez déjà venu ici.

— Oh ! oui, il y a trois ans, je suis venu avec quelques amis pendant les vacances. IJou3 sommes restés ici deux mois, retenus par l’originalité et le bon cœur de Jenny ; mais l’odieuse saleté a fini par nous chasser. Pour huit ou dix jours, cela ne fera pas grand’chose.

— Mais pourra-t-elle nous loger, monsieur? Il me semble qu’elle disait que' la maison était pleine.

— Je crois bien que oui; mais je la payerai bien, et elle trouvera quelques excuses pour envoyer quelque pauvre diable de l’autre côté, et, bien ou mal logés, le plus important est que nous ayons un abri,

— Ne pourrions-nous pas loger dans la maison en face, monsieur ?

— Et on nous apporterait notre diner à moitié froid, n’est-ce pas? et nous n’aurions personne à gronder de la mauvaise cuisine ! Vous ne connaissez pas encore ces auberges du bout du monde, Ruth,

— Non; seulement, je trouvais qu’il n’était pas très-juste....* dit Ruth doucement; mais elle ne finit pas sa phrase, car M. Bellingham se mit à siffler et s’avança vers la fenêtre pour contempler la pluie.

Le souvenir de la libéralité de M. Bellingham suggéra à Jenny Morgan les mensonges qu’elle inventa ce jour-là pour envoyer de l’autre côté de la rue un monsieur et une dame qui ne devaient rester que jusqu’au samedi suivant, en sorte que la perte ne serait pas grande, quand même ils partiraient le lendemain, suivant leur menace.

Ayant terminé ses affaires de ménage, mistriss Morgan, tout en prenant son thé dans la petite salle, se rendit compte de l’arrivée de M. Bellingham.

« Bien. sûr, ce n’est pas sa femme, se dit-elle, c’est clair

RUTH

comme le jour. Sa femme aurait une femme de chambre et aurait fait des difficultés pour les chambres, tandis que cette pauvre fille n’a pas dit un mot. Bah ! les jeunes gens sont des jeunes gens, et tant que leurs pères et leurs mères ferment les yeux, ce n’est pas mon affaire d’aller faire des questions, a

La beauté du paysage était pour Ruth une profonde jouissance. C’était la découverte d’un nouveau sens, et le ravissement vague et solennel que lui inspirèrent les montagnes .qu’elle voyait pour la première fois l’accabla presque, et la nuit elle se levait doucement pour contempler l’aspect nouveau que donnaient les rayons de la lune aux montagnes qui entouraient le petit village.

Ils déjeunaient tard, suivant les habitudes de M. Bellingham, et Ruth en profitait pour errer seule sur l’herbe mouillée de rosée, pour écouter le chant de l’alouette, et s’absorber dans la beauté et dans la grandeur de ce qu’elle voyait. La pluie même était une jouissance pour elle. Elle restait assise à la fenêtre de leur petit salon, et contemplait les changements du ciel. M. Bellingham n’aimait pas qu’elle sortit; il passait sa journée étendu sur le canapé à murmurer contre le temps, pendant qu’elle contemplait les ondées qui cachaient pour un moment le soleil, les ombres qui tombaient tout d’un coup sur les montagnes, et puis les rayons dorés qui reparaissaient après la pluie. Chaque variation de la nature apportait à Ruth une nouvelle jouissance. Mais elle aurait plu davantage à M. Bellingham en se plaignant du temps ; l’admiration et le calme de Ruth l’impatientaient, et il ne fallait rien moins que la grâce de ses mouvements, et ses tendres regards pour l’apaiser.

« En vérité ! Ruth, s’écria-t-il un jour où. la pluie les avait tenus enfermés toute la matinée, on dirait que vous n’avez jamais vu pleuvoir ; je m’impatiente de vous voir assise là à re* garder cet affreux temps d’un air si calme ; depuis deux heures vous n’avez pas dit autre chose que : « Ah ! que c’est beau ! » ou bien : » Voilà un autre nuage qui passe sur Moël-Wynn. »

Ruth prit doucement son ouvrage, en se reprochant de n’être

RUTH. 53

pas plus amusante. Qu’est-ce qui pourrait occuper M. Bellingham ? Il reprit :

« Quand nous étions ici, il y a trois ans, nous avons eu ce temps-ci pendant huit jours ; mais Howard et Jonhson jouaient parfaitement au whist , et Wilbrabam pas mal ; en sorte que nous venions à bout de passer la journée. Savez-vous jouer à l’écarté ou au piquet, Ruth?

— Non, monsieur ; j’ai quelquefois joué à la bataille, » répondit Ruth humblement.

Il murmura quelques mots d’impatience, et il y eut un nouveau silence. Au bout d’une demi-heure, il sonna violemment.

« Demandez à mistriss Morgan un paquet de cartes. Ruth, je vais vous apprendre l’écarté, » dit-il.

Mais Ruth était stupide, elle ne valait pas un mort, et les cartes volèrent sur la table, par terre, n’importe où. Ruth les ramassa en soupirant un peu de ne savoir ni occuper ni amuser celui qu’elle aimait.

« Vous êtes pâle, ma chérie, dit-il en se repentant à demi de sa colère. Sortez avant le dîner, puisque le mauvais temps ne vous fait rien, et revenez avec beaucoup d’aventures à me raconter, allons, petite sotte, embrassez-moi et partez. » ,

Elle quitta la chambre avec un sentiment de soulagement, et le grand air la ranima bientôt. La pluie avait cessé, mais les gouttes d’eau tremblaient encore sur toutes les feuilles. Ruth descendit à la chute d’eau que formait la rivière en passant sur les rochers ; après l’avoir admirée, elle voulut passer de l’autre côté, et se mit à chercher les pierres qui formaient en général un petit gué, à l’ombre des grands arbres, à quelque distance de la chute d’eau. Le courant était rapide, mais Ruth s’avança sans crainte jusqu’au milieu de la rivière. Là, elle s’arrêta uu instant, il y avait un grand saut à faire, l'une des pierres avait été emportée, elle n’entendait que les eaux qui se précipitaient à ses pieds, et tressaillit en voyant quelqu’un à côté d’elle sur l’une des pierres, et en s’entendant offrir du secours.

Elle leva les yeux, et vit uu homme déjà âgé et de la taille

RDTH.

d’un nain ; un second regard lui apprit qu’il était contrefait. Sa compassion dut se montrer dans ses yeux, car le monsieur infirme rougit légèrement, en répétant ;

« Le courant est très- rapide; puis-je vous offrir la main? Peut-être pourrai-je vous aider? »

Ruth accepta l’offre et ils traversèrent en un moment ; il la laissa passer devant lui, et ils entrèrent dans le bois. En sortant, Ruth se retourna et fut frappée de la noble et douce expression du visage de son compagnon; quoique la maladie et l’infirmité y eussent laissé des traces profondes, il y avait dans ses yeux un peu enfoncés un éclat d’intelligence , la bouche exprimait une sensibilité qui donnait un attrait tout particulier à sa physionomie.

« Voulez-vous me permettre de vous accompagner, si vous faites le tour par Lam-Dhu? La balustrade du petit pont a été enlevée par l’orage, le bruit de l’eau pourrait vous étourdir, et il est dangereux de tomber là, le courant est très-rapide. »

Ils marchaient sans parler ; elle se demandait qui pouvait être son compagnon, il ne demeurait pas à l’auberge, car elle l’aurait vu ; il parlait anglais trop purement pour être du pays de Galles, et pourtant il connaissait trop bien tous les sentiers pour ne pas demeurer dans le village.

« Je ne suis venu dans cet endroit-ci qu’hier, dit-il ; hier soir, je suis monté aux cascades : elles sont superbes.

— Vous êtes sorti malgré la pluie ? dit Ruth timidement.

— Oh ! oui. La pluie ne m’empêche jamais de me promener, et d’ailleurs elle ajoute à la beauté de ce pays-ci. En outre, j’ai si peu de temps à passer ici que je ne puis pas perdre un seul jour.

— Vous ne vivez donc pas ici? demanda Ruth.

— Non, je vis dans un endroit bien différent, dans une ville pleine de commerce et d’ouvriers. Mais j’ai tous les ans un congé, et je le passe en général dans le pays de Galles et souvent dans cet endroit.

— Je comprends votre choix, répliqua Ruth, c’est un beau pays.

RUTH

— C’est vrai, et un vieil aubergiste de Conway m’a inspiré un grand goût pour les habitants, leur histoire et leurs traditions. J’ai assez appris leur langue pour comprendre les légendes, et il y en a de très-belles. »

Ruth était trop timide pour soutenir la conversation, mais la douceur de ses manières était un grand attrait.

t Par exemple, dit-il en touchant une longue branche de digitale qui croissait près de la haie , chargée de boutons et de quelques fleurs écarlates, je suis sûr que vous ne savez pas pourquoi cette digitale se balance si gracieusement. Vous pensez qu’elle est courbée par le vent, n’est-ce pas ? »

Il la regardait avec un grand sourire qui n’égayait pas ses yeux pensifs, mais qui donnait un charme inexprimable à son visage.

c J’ai toujours cru que c’était le vent, dit Ruth innocemment. Qu’est-ce que c’est?

— Oh ! les Gallois vous diront que cette fleur est consacrée aux fées, et qu’elle les reconnaît quand elles passent, et que c’est pour les saluer qu’elle se balance. Le nom gallois signifie le gant des fées.

— C’est une jolie idée, » dit Ruth qui désirait continuer la conversation, mais n’osait pas parler.

Ils étaient arrivés au pont de bois ; il la conduisit à l’autre bord, la salua et prit un autre sentier avant que Ruth eût eu le temps de le remercier de ses soins.

C’était une aventure à raconter à M. Bellingham, et il s’en amusa jusqu’à l’heure du dîner, après quoi il sortit pour fumer.

i Ruth, dit-il en revenant, j’ai vu votre petit bossu. Il ressemble à Riquet à la Houppe. Ce n’est pas un homme de bonne compagnie. Sans sa bosse, je ne l’aurais pas reconnu d’après votre description.

— Et pourquoi, monsieur? dit Ruth.

— Oh ! jamais un homme de bonne compagnie n’aurait été Vêtu ainsi, et d’ailleurs le palefrenier m’a dit qu’il loge au-

RUTH

dessus de cette boutique de fromage et de cnandelle qui empeste l’air à vingt pas à la ronde ; c’est un artiste ou un commis-voyageur.

— Avez-vous vu sa figure, monsieur? dit Ruth.

— Non; mais le dos d’un homme, sa tournure suffisent pour reconnaître son rang.

— Il a une figure remarquable, bien belle, » dit Ruth tout bas; mais comme ce sujet n’intéressait pas M. Bellingham, elle le laissa tomber.

Le temps était éclatant le jour suivant, c’était une vraie fête donnée par le ciel à la terre, et tout le monde sortait pour jouir de la beauté de la nature. Ruth ne s’était jamais doutée qu’on pût la remarquer, et en passant rapidement devant les fenêtres de l’auberge, elle n’avait jamais levé les yeux sur les curieux qui n’épargnaient les commentaires ni à sa personne ni à sa position.

« Elle est bien jolie, dit un monsieur en se levant de table pour la regarder passer, rentrant après sa promenade du matin; elle n’a pas plus de seize ans, elle a l’air très-modeste et très-innocent avec cette robe blanche. *

Sa femme, occupée à faire déjeuner un beau petit garçon, répondit sans voir les yeux baissés et l’air doux et timide de la jeune fille :

« C’est une honte de permettre à ces gens-là d’habiter ici f Venez, mon ami, et ne l’enorgueillissez pas par vos atten- ; tions. »

Le mari obéit et se remit à déjeuner; les œufs et le jamboi ~ étaient un grand attrait ajouté aux ordres de sa femme. Peutêtre serez-vous plus habile que moi, et pourrez-vous démêler , quel fut le stimulant le plus actif pour sa soumission.

< Maintenant, Henry, allez voir si la nourrice et la petite

RUTH. ' 57

sont prêtes à sortir avec vous ; il ne faut rien perdre de cette belle matinée. »

Ruth n’avait pas trouvé M. Bellinghamau salon, et elle était sortie de nouveau ; en errant dans le village pour apercevoir les points de vue qui apparaissaient de temps en temps entre les maisons blanches, elle passa devant la petite boutique et aperçut la nourrice, la petite fille, et son frère qui en sortaient. L’enfant reposait sur les bras de la nourrice avec une expression de calme profond qui est la dignité de Cet âge. La beauté de son teint attira Ruth qui aimait les enfants, et elle se rapprocha d’elle pour jouer et lui sourire, et elle allait l’embrasser, quand Henry, qui avait roùgi à l’approche de Ruth, leva le bras, et donna un grand coup de poing à Ruth dans la figure.

« Fi donc ! monsieur, dit la nourrice en retenant son bras, qu’est-ce que cela signifie de frapper cette dame qui a la bonté de parler à votre sœur?

— Ce n’est pas une dame, dit-il avec indignation, c’est une méchante fil'e, maman l’a dit, et je ne veux pas qu’elle embrasse ma sœur, *

La nourrice rougit, elle savait bien ce que l’enfant avait entendu, mais cela était difficile à expliquer en face à une dame élégante.

c Les enfants ont de si étranges inventions, madame, ditelle en s’excusant h Ruth, qui était devenue toute pâle, et dont une nouvelle idée avait traversé l’esprit.

— Ce n’est pas une invention, c’est vrai, nourrice, et je vous l’ai entendu dire aussi ; allez-vous-en, vilaine femme, » dit-il k Ruth dans un accès de colère enfantine.

Au grand soulagement de la nourrice, Ruth s’éloigna humblement, la tête baissée et d’un pas incertain. En se retournant, elle vit le visage doux et triste de son ami le bossu qui était assis à une fenêtre ouverte au-dessus de la boutique ; son regard exprimait un profond chagrin. Condamnée ainsi par l’enfance et par la vieillesse, elle rentra timidement dans l'au-

RÜTH.

berge. M. Bellingham l’attendait; la beauté du temps lui avait rendu tout son entrain, et il parla gaiement tout le temps du déjeuner sans attendre de réponses, heureusement pour Rulh, qui essayait tout en faisant le thé, de calmer l’agitation qu’avaient fait naître dans son cœur les nouvelles idées qu’elle venait de concevoir. Mais le peu de mots qu’elle prononça étaient dits d’un ton si triste que M . Bellingham en fut enfin frappé, et mécontent de ce qu’ils n’indiquaient pas une situation d’esprit conforme à la sienne :

« Que vous arrive-t-il donc ce matin, Ruth? vous êtes bien impatientante ; hier, quand tout était triste, moi entre autres, vous éties dans le ravissement, et aujourd’hui que toutes les créatures qui sont sous le ciel se réjouissent, vous avez l’air profondément lamentable ; vous devriez bien apprendre un peu la sympathie. »

Les larmes coulaient le long des joues de Ruth, mais elle ne répondit pas, elle ne pouvait exprimer par des paroles le sentiment qu’elle commençait à voir de l’estime qu’on ferait d’elle à l’avenir; elle pensait qu’il souffrirait autant qu’elle de ce qu’elle avait entendu le matin ; elle craignait de perdre dans son esprit en lui disant comment d’autres la considéraient, et d’ailleurs il eût été peu généreux de s’étendre sur des souffrances qui venaient de lui.

« Je ne veux pas, pensa-t-elle, empoisonner sa vie, je tâcherai d’être gaie ; il ne faut pas tant penser à soi-même. Pourvu que je puisse le rendre heureux, qu’importent quelques paroles en l’air? »

En conséquence, elle fit tous ses efforts pour paraître aussi gaie que lui ; mais involontairement les pensées se pressaient dans son esprit ; et M. Bellingham eut quelque droit de trouver qu’elle n’était pas d’aussi agréable compagnie qu’à l’ordinaire*

Ils sortirent pour se promener ; le sentier qu’ils suivaient les conduisit bientôt à l’entrée d’un bois sur le penchant de la colline, et ils y pénétrèrent pour jouir de l’ombre des arbres. Pendant les premiers pas, ce n’était qu’un bosquet ordi-

RÜTH.

naire, mais ils arrivèrent bientôt à une descente rapide, et du sommet où ils se trouvaient, .ils distinguaient à leurs pieds les sommets des arbres qui se balançaient doucement. Ils prirent le sentier qui descendait tout droit, presque comme un escalier taillé dans le rocher, ils bondissaient de marche en marche, et finirent par courir avant d’arriver en bas. Les arbres entretenaient là une espèce d’obscurité; il était midi, le silence y régnait, et les petits oiseaux se reposaient sous leurs abris verts. Ils firent quelques pas et arrivèrent au bord d’un petit étang ombragé par les arbres ; l’eau venait à ras de terre ; un héron était debout sur la rive, il s’envola lentement en les apercevant, et s’éleva au dessus des arbres pour se perdre à leurs yeux dans les nuages qui semblaient toucher le sommet des chênes. Des fleurs de toute espèce couvraient le bord de l’eau, quoiqu’au premier abord on les découvrit à peine, tant il faisait sombre dans cette retraite. Au milieu de l’étang, le ciel se réfléchissait et donnait à l’eau sa teinte bleu foncé.

« Oh ! voilà des lis d’eau, dit Ruth, il faut que j’aille les chercher.

— Non; je vais y aller, le sol est marécageux par là; asseyez- yous, Ruth, cette touffe d’herbes sera un très-bon siège. »

Elle s’assit et l’attendit tranquillement; quand il revint, il lui ôta son chapeau, et sans rien dire, commença à arranger les fleurs dans ses cheveux. Elle le regardait tendrement et le laissait faire; elle voyait à sa manière qu’il était content, comme un enfant d’un nouveau jouet, et elle ne pensait pas à te qu’il faisait. Quand il eut fini, il dit :

* Maintenant, Ruth, regardez-vous dans l’eau, là où il n’y a pas de mauvaises herbes ; venez ici. »

Elle obéit, et ne put s’empêcher de voir sa propre beauté ; elle eut tin moment de plaisir comme en contemplant une belle statue, mais elle ne fit aucun retour sur elle-même,' sa beauté était pour elle quelque chose d’abstrait, elle vivait pour sentir, pour penser et pour aimer.

RUTH

Cette beauté était tout ce que M. Bellingham comprenait d’elle, et il en était fier. Sa robe blanche se détachait sur les arbres qui l’entouraient, les grandes fleurs blanches qui tombaient des deux côtés de son beau visage faisaient ressortir l’éclat de son teint, et ses cheveux châtains, un peu en désordre, ajoutaient au charme de toute sa personne ; elle lui plaisait encore plus par sa beauté que par tous ses tendres efforts pour répondre à sa disposition du moment.

Mais quand ils eurent quitté le bois, et que Ruth eut ôté, ses fleurs et remis son chapeau, la seule pensée de lui faire plaisir ne suffit plus pour assurer la paix de Ruth ; elle retomba dans la rêverie, sans pouvoir retrouver la gaieté.

« Vraiment, Ruth, dit-il dans la soirée, vous devriez bien tâcher de ne pas vous laisser aller ainsi à la mélancolie ; vous avez soupiré vingt fois depuis une demi-heure. Rappelez-vous que je n’ai pas d’autre compagnie que vous dans ce lieu sauvage.

— J’en suis bien fâchée, monsieur, » dit Ruth, et ses yeux se remplirent de larmes, en pensant combien il avait dû s’ennuyer seul avec elle, qui avait eu le cœur si gros tout le jour. Elle reprit comme en s’excusant doucement : « Seriez- vous assez bon pour m’apprendre un de ces jeux de cartes dont vous parliez l’autre jour? Je ferai tout ce que je pourrai pour comprendre. ï

Les cartes vinrent, et il oublia bientôt tout ennu,i en apprenant à cette belle ignorante les mystères des cartes.

a En voilà assez pour une leçon, dit-il enfin ; savez-vous, petite folle, que grâce à toutes vos maladresses, j’ai tant ri que j’ai horriblement mal à la têtel »

11 se jeta sur le canapé, elle s’approcha de lui.

« Laissez-moi mettre mes mains fraîches sur votre front, dit-elle, cela faisait du bien à maman. »

Il restait tranquille, la tête tournée du côté du mur et sans parler. Bientôt il s’endormit. Ruth éteignit les bougies et resta près de lui patiemment pendant longtemps, dans l’espérance

RUTH

qu’il serait mieux en s’éveillant. L’air de la nuit commençait à pénétrer dans la chambre, mais Ruth ne voulait pas troubler un sommeil qui lui semblait profond et rafraîchissant. Elle le couvrit de son châle qu’elle avait laissé sur une chaise en rentrant de la promenade. Elle avait tout le temps de penser, mais elle tâchait de chasser ses pensées. Au bout d’un moment, la respiration de son ami devint si rapide et si inégale, que Ruth prit sur elle de le réveiller. Il avait le frisson et semblait étourdi ; l’inquiétude de Ruth augmentait : toute la maison dormait profondément, à l’exception d’une servante, trop fatiguée pour se souvenir du peu d’anglais qu’elle savait dans la journée, et hors d’état de répondre autre chose que : « Oui, vraiment, madame, j à toutes les questions que lui faisait Ruth.

Elle passa la nuit assise à côté du lit de M. Bellingham, qui parlait sans suite et ne cessait de gémir. Les souffrances de la veille disparaissaient aux yeux de Ruth, le présent était tout. Dès qu’elle entendit remuer, elle alla chercher mistriss Morgan, dont les manières brusques, qu’aucun respect pour la pauvre fille ne venait adoucir, effrayaient Ruth, même lorsque M. Bellingham était là pour la protéger.

« Mistriss Morgan, dit-elle en s’asseyant dans le petit parloir de l’hôtesse, car ses forces l’abandonnaient, mistriss Morgan, je crains que M. Bellingham ne soit bien malade, »

Là-dessus elle fondit en larmes, puis se contenant :

« Que dois-je faire? je crois qu’il ne m’a pas reconnue pendant toute la nuit, et il a l’air si troublé et si étrange ce matin! » et elle regardait mistriss Morgan comme si elle avait affaire à un oracle.

« Yoilàqui est bien contrariant, mademoiselle..., madame; mais ne pleurez pas, cela n’est bon à rien du tout; je vais monter chez ce pauvre jeune homme, et voir s’il n’a pas besoin d’un médecin. »

Ruth suivit mistriss Morgan ; en entrant dans la chambre elles virent le malade assis sur son lit et regardant avec effroi autour de lui; dès qu’il les aperçut, il s’écria :

RUTH

— Cette apparence de force rendra très-probablement la maladie plus violente ; mais qui est-ce qui le soignera, mistriss Morgan? Il aura besoin d’être bien soigné : cette jeune dame est-elle sa sœur? elle a l’air trop jeune pour être sa femme.

— Non, en vérité. Vous devez savoir, monsieur Jones, que nous ne pouvons pas regarder de si près à la conduite des jeunes gens qui viennent chez nous ; je n’en suis pas moins très-fâchée pour elle, car c’est une bien bonne fille. Je suis toujours un peu roide quand des créatures semblables viennent loger ici, mais j’ai bien de la peine avec elle : elle est si douce ! »

Elle allait continuer ses réflexions morales, que M. Jones, absorbé dans ses ordonnances, n’écoutait guère, quand on entendit frapper doucement à la porte.

c Entrez ! » dit mistriss Morgan brusquement.

Et Ruth entra. Elle était pâle et tremblait : mais elle était pleine de cette dignité que donne une émotion vive contenue par un grand effort.

« Je voudrais, morisieur, que vous fussiez assez bon pour me dire très- clairement ce qu’il faut faire à M. Beliingham. Tous les ordres que vous me donnerez seront très-soigneusement exécutés. Vous avez parlé de sangsues. Je puis les mettre et y veiller. Dites-moi tout, monsieur, je vous prie. »

Ses manières étaient calmes et sérieuses et prouvaient que le fardeau n’était pas au-dessus de ses forces. M. Jones lui parla avec un respect qu’il ne lui avait pas montré même quand il la croyait la sœur du malade. Ruth écouta gravement, répéta quelques-unes des ordonnances pour s’assurer qu’elle les avait bien comprises, puis fit la révérence et sortit.

« Ce n’est pas une personne ordinaire, dit M. Jones; mais elle est trop jeune pour avoir la responsabilité d une maladie aussi grave. Savez-vous où demeurent les amis de ce jeune homme, mistriss Morgan?

— Oui, monsieur. Sa mère, qui est une dame bien fière, à

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c’était cette mère à l’opinion de laquelle M. Bellingham attachait tant de prix.

« Que faut-il que je fasse? Est-ce qu’elle se fâchera contre moi? » dit-elle en retombant dans sa confiance enfantine envers les autres, et sentant que même mistriss Morgan était un appui pour elle vis-à-vis de mistriss Bellingham.

L’hôtesse était fort embarrassée; ses idées de moralité étaient un peu blessées par la pensée qu’une grande dame comme mistriss Bellingham pût découvrir qu’elle avait toléré les rapports entre son fils et Ruth ; aussi encouragea-t-elle celle-ci dans son désir de ne pas se montrer à mistriss Bellingham, désir inspiré plutôt par une timidité naturelle que par un sentiment net d’une faute. Mistriss Bellingham entra majestueusement dans la chambre-de son fils, Comme si elle ignorait absolument qui l’avait soigné jusque-là; et Ruth se cacha dans une chambre inoccupée pour y pleurer toute seule. Son empire sur elle-même céda tout à coup, et elle fondit en larmes si amères, qu’épuisée enfin par ses pleurs et par les veilles, elle s’ehdormit sur le lit. La journée s’écoula tout entière dans cesommeül, que nul ne vint troubler, et elle se réveilla le soir avec le sentiment d’avoir mal fait de dormir aussi longtemps. Sa responsabilité lui pesait encore. Elle attendit que le jour fût tout à fait tombé, puis elle descendit dans le petit parloir de mistriss Morgan.

« Puis-je entrer? » dit-elle.

Jenny Morgan était occupée des hiéroglyphes qu’elle appelait ses comptes, et elle répondit « oui » assez aigrement. Ruth entra.

* Dites-moi comment il est? Pensez-vous que je puisse retourner dans sa chambre?

— Non, en vérité. Personne d’ici n’est assez bon pour le servir. Mistriss Bellingham a amené sa femme de chambre, et le valet de chambre de M. Bellingham, et une garde, et des paquets sans fin ; et il arrive demain un médecin de Londres et des lits élastiques, comme si M. Jones et des lits de

RUTH

plume n’étaient pas aussi bous ! Je vous demande un peu si vous avez aucune chance d’entrer ? »

Ruth soupira.

t Comment est-il? reprit-elle après un moment.

— Je n’ep sa ^ s rien , puisque je ne peux pas le voir. M. Jones dit que ce soir est un moment décisif; mais je n’en crois rien, parce que les malades n’ont jamais de changements que les jours impairs; il n’y aura de crise que 4 e W a i n s °i r ) j’en réponds, et leur beau médecin de Londres en aura tout l’honneur, et le brave M. Jones sera mis de côté. Du reste, je ne crois pas, quant à moi, qu’il s’en tire. Le chien ne hurle pas ainsi pour rien. Allons, boni qu’est-ce qui vous arrive? JN’allez pas vous trouver mal, au moins. »

La voix aigre de mistriss Morgan rappela Ruth à elle-même; elle s’assit ; mais la tête lui tournait, et elle était si pâle que mistriss Morgan en fut touchée.

« Je parie que vous n’avez pas eu de thé I Toutes ces filles sont si négligentes! »

Elle sonna énergiquement et se mit en outre à appeler du seuil de la porte Nest et Gwen, et trois ou quatre autres bonnes grosses servantes.

On lui apporta du thé et tout ce qu’il fallait pour la rassasier, si la vue de tant de mets n’avait pas suffi à elle seule. Mais la bienveillance de la jeune servante qui la pressait de manger, et l’humeur de mistriss Morgan en voyant qu’elle ne touchait pas au pain grillé, couvert d’une couche épaisse de beurre, qu’elle lui avait fait préparer, contribuèrent plus que le thé à donner un peu de courage à Ruth. Elle commença à espérer et à attendre avec impatience le moment où l’espérance pourrait devenir une certitude. En vain on lui dit que la chambre où elle avait passé la journée était à son service, elle ne répondit pas. Comment se coucher cette nuit-là, cette nuit qui devait décider entre la vie et la mort? Elle rentra dans sa chambre jusqu’à ce que tout bruit fût apaisé dans la maison ; elle entendit des pas rapides dans cette chambre

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où elle ne pouvait pénétrer, elle distingua des voix impérieuses, jusque dans leur murmure, donner des ordres innombrables. Enfin il se fit du silence, et quand elle pensa que tout le monde dormait, excepté ceux qui veillaient le malade, elle sortit doucement de sa chambre et se glissa dans la galerie. Les deux fenêtres qui l’éclairaient s’ouvraient dans un mur épais, et des géraniums croissaient sur les bords. La fenêtre qui était près de la chambre de M. Bellingham était ouverte; un vent doux et parfumé se faisait sentir pa» 1 moments, ppis tout se taisait. C’était l’été. L’obscurité n’était pas profonde, la lumière s’était adoucie et les objets avaient perdu leurs couleurs distinctes, mais on pouvait reconnaître leur forme. Les barreaux des fenêtres se distinguaient par l’ombre projetée dans le corridor, et des nuances plus sombres faisaient ressortir les contours des plantes, lluth s’accroupit dans un coin obscur, près de la porte ; toute son existence se concentrait dans les sons qu’elle saisissait. Mais tout se taisait, elle n’entendait que son cœur qui battait vite, comme le bruit d’un marteau, et qu’elle aurait voulu arrêter. Elle entendit le bruissement d’une robe de soie, et elle se dit qu’un tel vêtement ne valait rien dans une chambre de malade. 11 semblait que ses sens se fussent confondus avec ceux de son amant, et qu’elle ne sentit que ce qu’il sentait. Probablement, le petit bruit venait d’un mouvement de la personne qui veillait, car le silence s’était rétabli. Le vent sifflait doucement à travers les replis des moptagnes, puis il se perdit et on ne l’entendit plus. Mais le cœur de Ruth battait fort. Elle se leva aussi légèrement qu’un fantôme, et se glissa vers la fenêtre ouverte pour tâcher de calmer l’inquiétude nerveuse qui lui faisait écouter le bruit intérieur. Au loin, dans le ciel pur, s’élevaient les grandes montagnes voilées d’un léger brouillard, enfermant le petit village comme dans un nid. Elles étaient là, comme des géants, attendant en silence la fin de la terre et du temps. Çà et là une ombre noire rappelait à Ruth quelque petite vallée où elle avait ciré, dans son bonheur, avec celui qui l’aimait; elle croyait

RÜTH.

alors que la terre était un paradis d’amour et de joie, et que dans ce beaû lieu aucun malheur ne pouvait pénétrer, qu’il disparaîtrait devant les nobles montagnes que Dieu avait mises là comme des gardiens. Elle comprenait enfin que !a terre n’a point de barrière contre l’angoisse de l’âme, qui vient tout droit du ciel dans la chaumière des montagnes et dans la mansarde des villes, dans le palais et dans la cabane. Le jardin était là, sous la fenêtre, et malgré le peu de soins qu’on y donnait, il était bien joli le jour, car tout prospérait dans ce terrain. Les roses blanches se laissaient distinguer dans l’obscurité, mais les ombres de la nuit cachaient les roses rouges. Entre le jardin et les montagnes, s’étendaient des prairies vertes; Ruth suivait de l’œil tous les contours des haies. Elle entendit un petit oiseau matinal chanter de son nid dans le lierre, sur les murs de la maison ; mais la mère le couvrit de ses ailes, et il rentra dans le silence. Bientôt pourtant d’autres petits oiseaux commencèrent à pressentir le matin, à remuer dans les feuilles et à gazouiller. A l’horizon, le brouillard se changeait en un nuage gris d’argent; puis il devint d’un blanc éclatant, il se teignit d’une nuance dorée, et le sommet des montagnes s’éclaira et sembla s’élancer dans le ciel pour jouir de la présence de Dieu. Le soleil étincelant apparut tout d’un coup, et des milliers de petits oiseaux chantèrent de joie, et des sons confus et joyeux s’élevèrent de la terre ; les zéphyrs quittèrent leurs retraites dans les fentes des rochers, et se mirent à errer au milieu des arbres et des plantes, pour réveiller les fleurs pour un nouveau jour.

Ruth se dit que dans un moment elle saurait si c’était la vie ou la mort. Son cœur battait à peine ; un moment encore, et elle n’aurait pas pu résister au désir d’entrer dans la chambre. Elle entendit des mouvements, mais ils étaient lents; rien ne semblait indiquer un événement, puis tout se tut. Il fallait attendre encore. Elle était accroupie, la tête contre le mur, et ses mains pressaient ses genoux. Le malade, pendant ce temps, sortait d’un long et profond sommeil.

RUTH

3a mère l’avait veillé toute la nuit et se permettait pour la première fois de changer de position ; elle donnait même quelques ordres à voix basse à la vieille garde qui avait sommeillé dans un fauteuil, prête à obéir aux ordres de sa maîtresse. Mistriss Bellingham s’avança sur la pointe du pied vers la porte, en tse reprochant le léger bruit que ses membres roidis par la fatigue ne lui permettaient pas d’éviter. Elle soupirait après un peu d’air frais pour se reposer de cette nuit d’attente. Elle sentait que la crise était passée, et le soulagement de son esprit lui permettait de sentir une fatigue physique qu’elle n’avait pas soupçonnée pendant ses inquiétudes.

Au premier mouvement du loquet, Ruth bondit. Il lui semblait qu’elle ne pouvait plus parler. Elle se trouva en face de mistriss Bellingham.

a Gomment est-il, madame? »

Mistriss Bellingham, stupéfaite un moment à la vue de ce fantôme blanc qui semblait sortir de terre, comprit vite ce qu’il en était. C’était donc la jeune fille qui avait entraîné son fils, qui avait empêché son mariage avec miss Duncombe, et qui était la cause de son danger et de tant d’inquiétudes ! Un moment mistriss Bellingham fut tentée de commettre, pour la première fois de sa vie, l’impolitesse de ne pas répondre à une question. Ruth ne pouvait pas attendre.

« Pour l’amour de Dieu, madame, répondez-moi. Comment est-il? Vivra-t-il? a

Il fallait répondre : cette fille était capable de se précipiter dans la chambre, a II a bien dormi, il est mieux.

— Oh! mon Dieu! je te remercie, » dit Ruth en s’appuyant contre le mur.

C’en était trop d’entendre cette misérable fille remercier Dieu de la vie de son fils, comme si elle avait quelques droits sur lui. Mistriss Bellingham regarda Ruth avec un tel mépris qu’elle recula en frissonnant.

* Jeune femme, s’il vous reste aucun sentiment de pudeur,

70 RUTH

j’espère que vous n’aurez pas l’audace d’entrer de force dans sa chambre, a

Elle attendait une réponse de dépit, mais elle ne comprenait pas Rnth. La pauvre enfant se disait que s’il vivait, tout était bien. Quand il aurait besoin d’elle, il l’enverrait chercher, il la demanderait, et tout le monde céderait à'sa volpnté ; elle pensait que pour le moment il était trop faible pour savoir qui le soignait, et quelque satisfaction qu’elle eût éprouvée à ne pas le quitter, elle pensait à lui et non à ellemême. Elle se retira doucement de côté pour laisser passer mistriss Bellingham.

Un moment après, mistriss Morgan monta. Ruth était toujours près de la porte ; elle ne pouvait pas s’en arracher.

« Allons donc, mademoiselle, ne restez pas là, ce ne sont pas de bonnes manières. Mistriss Bellingham vient de gronder en bas, et vous perdrez la réputation de mon auberge. Je vous ai donné une chambre, restez-y et qu’on ne vous aperçoive pas. Ne vous ai-je pas dit comme mistriss Bellingham était difficile? et vous venez vous mettre sur son chemin! Ce n’est pas bien, et ce n’est pas reconnaissant envers moi, Jenny Morgan. Et voilà ce que j’ai à dire. »

Ruth s’en alla comme un enfant qu’on gronde. Mistriss Morgan la suivit en grommelant jusqu’à sa chambre, et finit par ajouter plus doucement :

<r Soyez bonne fille et restez là. Je vous enverrai à déjeuner et je vous ferai dire de temps en temps comment il va. Vous pouvez sortir si vous voulez. Seulement, j’aimerais bien que vous sortissiez par la porte de derrière, celp. éviterait le scandale. »

Ce jour-là et bien des jours après, Ruth resta enfermée dans la chambre que lui accordait mistriss Morgan ; mais la nuit, quand la maison était tranquille et que les petites souri elles-mêmes avaient ramassé les miettes, puis étaient rentrées dans leurs trous, elle se glissait jusqu’à la porte de M. Bellingham pour entendre sa voix chérie ; elle distinguait à ses ac-

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cents Comment il allait, aussi bien que ceux qui le veillaient. Elle tâchait de prendre patience, en se disant que, quand il pourrait sortir de sa chambre, il l’enverrait chercher, et qu’elle lni dirait alors tout ce qu’elle avait supporté pour l’amour de lui. Mais l'attente était longue, même avec Cette espérance.

Pauvre Ruth ! dans sa confiance elle élevait des châteaux dans lès airs: ils montaient jusqu’aux deux, il est vrai, mais ce n’étaient que des rêves !

Si M. Bellingham se remettait lentement, c’était plutôt à cause de la mauvaise humeur et des fantaisies qui venaient de sa faiblesse, que par aucun symptôme défavorable. Mais il refusait avec mépris toute nourriture, dégoûté par le peu de soin apporté à la préparer, qui lui déplaisait déjà quand il se portait bien. En vain on l’assurait que Simpsbh, la femme de chambre de sa mère, avait présidé à la confection de chaque plat; il l’offensait en découvrant dans ses mets lés plus délicats quelque objet de répugnance, et mistriss Morgan murmura plus d’une fois des imprécations qûe mistriss Bellingham prit soin de ne pas entendre tant que son fils n’était pas eü état de voyager.

« Je crois que vous ôtes mieux aujourd’hui, dit sa mère en le faisant étendre sur le canapé près de là fenêtre. Vous pourrez descendre demain.

— Si c’était pour m’en aller, je descendrais aujourd’hui même; mais je suis destiné à rester prisonnièr ici à jamais, il me semble. Je ne me remettrai jamais ici, j’en suis sûr. »

Il retomba sur son canapé avec impatience. Le médecin en ira et répondit favorablement aux questions empressées que lui fit mistriss Bellingham sur la possibilité du départ de son fils, car il avait entendu exprimer le même désir par mistriss Morgan. Quand il Se fût retiré, mistriss Bellingham toussa

72 RUTH

deux ou trois fois, prélude que son fils connaissait depuis longtemps et qui l’impatientait toujours :

« Henry, je suis forcée de vous parler d’une affaire trèsdésagréable, mais la jeune fille m’y a obligée ; vous devez comprendre ce que je veux dire sans me donner la peine de m’expliquer. » , * ,

M. Bellingham se tourna brusquement du côté du mur et se prépara à un sermon en cachant son visage ; mais sa mère était trop agitée pour y faire attention. •

« J’ai naturellement fait ce que j’ai pu pour fermer les yeux à toute cette histoire, quoiqu’il ne soit question que de cela dans Fordham, tant mistriss Mason en a fait de bruit; mais il ne pouvait pas m'être agréable, il n’était même pas convenable pour moi de savoir qu’il y avait sous le même toit une créature d’une réputation si.... Pardon, mon cher Henry, que disiez-vous?

— Ruth n’a pas une mauvaise réputation, ma mère; vous êtes injuste pour elle!

— Mon cher enfant, vous ne prétendez pas qu’elle soit un modèle de vertu?

— Non, ma mère, mais je l’ai entraînée au mal, j’ai....

— Ne discutons pas les causes et les raisons de sa réputation actuelle, je vous prie, » dit mistriss Bellingham avec le ton d’autorité calme qui avait conservé depuis l'enfance une certaine influence sjir son fils.

Son fils ne lui résistait que lorsqu’il était en colère, et il était encore trop faible pour disputer le terrain pied à pied.

« Je vous ai déjà fait entendre que je ne me souciais pas de savoir vos fautes; mais, d’après ce que j’ai vu un matin, je suis convaincue qu’elle a perdu tout sentiment de honte et même de modestie.

— A quoi faites-vous allusion? dit M. Bellingham brusquement.

— Eh bien! le jour où vous étiez le plus mal et où je vous avais veillé toute la nuit, j’étais sortie un moment le matin

RUTH

pour respirer l’air frais, cette fille s’est présentée devant moi et a insisté pour me parler. J’ai été obligée de lui envoyer mistriss Morgan avant de pouvoir rentrer dans votre chambre. Je n’ai jamais vu des manières plus insolentes.

— Ruth n’est ni insolente ni corrompue, elle est ignorante, et elle peut vous avoir offensée sans le savoir. »

Il était las de la discussion et souhaitait qu’elle n’eût jamais commencé. Depuis l’arrivée de sa mère, il avait senti l’embarras dans lequel le plaçaient sès relations avec Ruth, et plusieurs projets avaient traversé son esprit, mais il avait renvoyé ces réflexions au moment où il aurait repris ses forces. Les difficultés que lui apportait cette affaire l’avaient mal disposé à l'égard de Ruth et avaient laissé dans son esprit une impression de colère. 11 aurait voulu ne l’avoir jamais vue, c’était un vœu languissant comme il souhaitait toujours ce qui ne touchait pas à ses plaisirs. Pourtant, malgré cet ennui et cette contrariété, il ne pouvait supporter d’entendre mal parler d’elle; sa mère le sentit et changea son plan d’attaque.

c Au fond, peu m’importent les manières de cette jeune femme; mais je pense que vous ne comptez pas défendre vos rapports avec elle; je suppose que vous n’avez pas tellement perdu tout sentiment des convenances que vous trouviez bon que votre mère loge sous le même toit que cette misérable fille, pour courir le risque de la rencontrer dix fois par jour. »

Elle attendait une réponse, mais son fils garda le silence.

t Je vous fais une simple question : Est-ce ou n’est-ce pas convenable?

— Je suppose que non, répondit-il avec impatiënce.

— Et je suppose, d’après vos manières, que vous pensez que ce qu’il y aurait de mieux à faire, pour trancher la question, serait de m’en aller et de vous laisser ici avec votre malheureuse compagne? »

Point de réponse ; l’impatience de M. Bellingham augmentait et il s’en prenait à Ruth de tous ses ennuis.

* Ma mère, dit-il enfin, vous ne m’aidez pas h me tirer

RUTH

d’embarras. Je n’ai aucun désir de vous chasser ni de vous faire de la peine après tous les soins que vous avez eus pour moi. Ruth n’a pas eu tous les torts que vous vous imaginez; mais je ne tiens pas à la revoir, si vous pouvez arranger cette affaire honorablement. Seulement, épargnez-moi cette fatigue, je m’en remets à vous. Renvoyez-la, puisque vous le voulez; mais que les choses soient faites libéralement, et que je n’en entende pius parler. Que je sois tranquille au moins pendant •que je suis enfermé ici, et que je sois à l’abri des sermons, puisque je n’ai aucun moyen de me distraire des pensées désagréables.

— Mon cher Henry, comptez sur moi.

— N’en parlons plus, ma mère, c’est une vilaine affaire, et je ne puis pas m’empêcher d’avoir des remords.

— Ne vous faites pas trop de reproches pendant que vous êtes si faible, mon cher Henry ; il est bon de se repentir, mais je suis sûre que cette fille vous a entraîné par ses artifices; depuis que je l’ai vue.... Eh bien! n’en parlons plus, puisque cela vous déplaît; je ferai tout libéralement, et je remercie Dieu de ce que vous reconnaissez vos fautes. »

Elle prit son écritoire et commença une lettre. Son fils s’agitait péniblement.

« Ma mère, dit-il, cette affaire m’ennuie à la mort. Je ne puis pas la chasser de mes pensées.

— Soyez tranquille, j’arrangerai tout cela d’une manière satisfaisante.

— Est-ce que nous ne pourrions pas partir ce soir? Je ne serais pas poursuivi par cette contrariété dans un autre endroit. Je redoute de la voir, parce que je crains une scène, et je crois pourtant que je ferais mieux de lui expliquer les choses.

— N’y pensez pas, Henry, dit-elle avec effroi. Il vaut mieux partir dans une demi-heure, et essayer d’arriver à Pentré- Vodas ce soir. 11 n’est pas trois heures et les soirées sont trèslongues. Ma femme de chambre finirait les malles et nous re-

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joindraità Londres. Croyez-vous pouvoir supporter huit lieues ce soir ? »

11 se sentait prêt à tout supporter pour échapper à sa conscience qui lui reprochait de se conduire mal envers Ruth. L’idée de la véritable justice ne lui traversa pas une seule fois l’esprit; d’ailleurs, il savait que sa mère était toujours libérale en fait d’argent, et il se promettait d’écrire à Ruth pour lui expliquer sa conduite. Il consentit donc à partir et oublia un peu ses remords de conscience en regardaat le mouvement des préparatifs de départ.

Jluth, pendant ce temps, retirée dans sa petite chambre, passait de longues heures d’attente à se représenter le moment de la réunion. Sa chambre donnait sur le derrière et était située dans une aile écartée des principaux appartements, elle n’entendit donc ni le bruit des derniers arrangements ni le fouet des postillons ; mais elle aurait entendu qu’elle n’aurait pas compris: son amour, à elle, était fidèle.

Il était plus de quatre heures quand on lui remit un billet que mistriss Bellingham avait laissé pour elle en partant. La composition de cette lettre avait coûté quelque peine à mistriss Bellingham ; elle contenait ce qui suit:

a Mon fils, en entrant en convalescence, a, grâce à Dieu, le sentiment du péché qu’il a commis en vivant avec vous. Selon son désir exprès et pour éviter de vous revoir, nous allons partir à l’instant même ; mais je veux vous exhorter à la repentance et vous rappeler que vous êtes responsible, non-seulement de vos propres fautes, mais aussi de celles des jeunes gens que vous pouvez entraîner au mal. Je demande à Dieu que vous reveniez à une vie honnête, et je vous engage fortement, si vous n’êtes pas morte dans vos fautes et vos péchés, à entrer dans un pénitentiaire. Suivant le désir de mon fils, je joins ici la somme de quinze cents francs. ®

Était-ce là la fin? Était-il véritablement parti ? Elle adressa cette question à la servante, qui , devinant à demi le contenu du billet, en attendait curieusement l’effet.

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e Oh! oui, mademoiselle , la voiture venait de partir quand je suis montée. Vous pourriez la voir sur la route d’Ypsytty si vous vouliez venir à la fenêtre du n° 24. »

Ruth se précipita sur les pas de la servante et aperçut en effet la voiture qui semblait se mouvoir à pas de tortue sur la route escarpée.

L’idée de le rejoindre, de lui dire un mot encore, d’imprimer son visage dans son cœur par un dernier regard, lui traversa rapidement l’esprit ; peut-être en la voyant reviendraitil h elle et ne la quitterait-il pas pour toujours. Elle vola dans sa chambre, prit son chapeau, descendit l’escalier en nouant les cordons de ses mains tremblantes, et sortit par la première porte venue sans s’inquiéter de la colère dont mistriss Morgan, plus irritée par les reproches de mistriss Bellingham que satisfaite de sa libéralité, fut saisie en la voyant passer par la sortie interdite.

Ruth était bien loin avant que mistriss Morgan eût achevé de parler ; elle volait sur la route, et toutes ses pensées se perdaient dans la rapidité de sa course. Qu’importait que son cœur et sa tête battissent si violemment, pourvu qu’elle atteignit la voiture ? Mais, comme dans un rêve l’objet de nos désirs s’éloigne sans cesse de nous, la voiture gagnait à tout moment du terrain. A chaque fois qu’elle l’apercevait, elle était plus loin ; mais Ruth ne voulait pas le croire. Une fois en haut de cette terrible montagne, il lui semblait qu’elle l’atteindrait dans un moment, et en courant elle priait dans son angoisse, elle demandait de le revoir encore une fois, quand elle devrait mourir en le regardant. C’était une de ces prières que Dieu est trop miséricordieux pour exaucer ; mais Ruth y mettait tout son cœur et la répétait à tout moment.

De colline en colline, le sol montait toujours ; enfin, Ruth atteignit un vaste plateau qui s’étendait plus loin que ne pouvaient porter ses regards ; la voiture et le visage qu’elle cherchait avaient disparu. Il n’y avait point là d’êtres humains : quelques moutons qui paissaient tranquillement, comme s’il y

RUTH

avait longtemps que le passage d’une voiture les eût dérangés, étaient la seule trace de vie qu’on aperçût sur la bruyère.

Elle se jeta sur le bord de la route. Sa seule espérance était de mourir, et elle se croyait mourante. Elle ne pouvait pas penser, elle sentait seulement que la vie était un horrible rêve, et que Dieu, dans sa miséricorde, la réveillerait. Elle ne se repentait pas, elle n’avait le sentiment d’aucune faute ; elle savait seulement qu’il était parti, et pourtant, bien longtemps après, elle se souvenait du mouvement d’un scarabée vert qui se balançait à ses pieds sur une branche de thym, et du chant d’une alouette qui se reposait dans son nid, au milieu de la bruyère. Le soleil baissait ; elle se rappela tout à coup la lettre qu’elle avait jetée loin d’elle, sans l’avoir seulement à moitié comprise : * Peut-être pensa-t-elle, ai-je été trop vive. 11 y a peut-être quelques mots de lui de l’autre côté delà page, et, dans mon angoisse, je n’ai pas regardé s’il n'y avait pas d’explication ; je vais aller voir. »

Elle se leva avec peine de son lit de bruyère; elle chancela d’abord en marchant, mais au bout d’un moment son pas devint rapide et précipité, comme si elle eût voulu échapper aux pensées qui la poursuivaient. Elle arrivait sur la route au moment où les promeneurs du soir rentraient lentement chez eux, le cœur joyeux et léger, le sourire sur les lèvres, en s’entretenant de la beauté de la soirée.

Depuis son aventure avec le petit garçon et sa sœur, Ruth avait évité de rencontrer les mortels plus heureux qu’elle. Même alors, par un sentiment habituel de son humiliation, elle s’arrêta et aperçut en se retournant d’autres personnes qui débouchaient sur la route par un sentier ; elle ouvrit une barrière et entra dans une prairie pour se cacher derrière la haie, jusqu’à ce que les passants eussent disparu. Elle s’assit sur le gazon au pied d’une aubépine qui croissait dans la haie ; elle n’avait pas versé une larme, ses yeux étaient brûlants, les rires des promeneurs, les chants des enfants, le mugissement des vaches qu’on allait traire, la poursuivaient jusque danssa

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retraite. Quand donc le monde sera-t-il silencieux et sombre comme elle le désire dans son abandon ? Même dans sa retraite elle ne fut pas longtemps en repos : les yeux malins des petits enfants l’avaient découverte, et ils s’étaient rassemblés près de la barrière des quatre coins du hameau; bientôt l’un d’eux, plus hardi que les autres, entra dans le champ en criant: « Donnez-moi un sou. » Ses camarades imitèrent bientôt son exemple, et tandis qu’elle était là assise sur la terre, soupirant après le refuge qu’elle ouvre à ceux qui sont lassés, les enfants venaient la relancer en riant, en courant, en se poussant les uns les autres. Pauvres petits, ils ne comprenaient pas encore la douleur ! Ils ne savaient pas une autre phrase d’anglais que leur éternel : « Donnez-moi un sou, » et Ruth ne pouvait pas les supplier de la laisser en paix : elle sentit qu’il n’y avait de pitié nulle part. Tout d’un coup, au moment où elle doutait ainsi de Dieu, elle aperçut une ombre à ses pieds ; elle leva les yeux et reconnut le vieillard infirme qu’elle avait déjà vu deux fois. Les cris des enfants l’avaient attiré. Il leur avait adressé la parole en gallois ; mais, ne comprenant pas leurs réponses, il avait obéi à leurs signes et était entré dans le champ à leur suite. Là, il vit la jeune fille dont il avait admiré d’abord l’innocente beauté, à laquelle il avait fait attention plus tard à cause de ce qu’il avait appris sur elle ; il la vit là, accroupie comme une biche qu’on poursuit, portant dans ses yeux un tel désespoir que son beau visage devenait presque farouche, ses vêtements souillés, son chapeau déformé par ses mouvements désordonnés ; il la vit, pauvre créature, errante et perdue, et en la voyant il eut compassion d’elle.

Il y avait dans ses yeux une pitié céleste qui arriva jusqu’au cœur engourdi de Ruth ; elle lui dit en le regardant toujours comme si cela lui faisait du bien :

« II m’a quittée, monsieur ; il est parti, et il m’a quittée ! » Avant qu’il eût pu dire up mot pour la consoler, elle éclata en cris et en sanglots : la vérité réduite en paroles lui avait percé l’âme ; il restait là, silencieux auprès d’elle, le cœur dé-

RUTH

chiré par ses larmes et ses gémissements, mais sans pouvoir décider ce qu’il valait mieux dire, lors même qu’elle eût pu l’écouter. Lorsqu’elle s’arrêta, épuisée par ses larmes, elle l’entendit se dire à lui-même :

« Mon Dieu ! pour l’amour du Christ, aie pitié d’elle ! j>

Ruth leva les yeux, et une vague idée de la signification de ses paroles lui traversa l’esprit. Elle le regardait avec des yeux vagues, comme si on avait touché une corde dans son cœur et qu’elle eût entendu un écho. Il lui semblait qu’elle était agenouillée auprès de sa mère, comme dans son enfance, et elle éprouva un ardent désir de lui tout raconter.

Il attendait patiemment, lui laissant prendre son temps, parce qu’il sentait instinctivement que la plus tendre patience était nécessaire, et que d’ailleurs les circonstances où il se trouvait et ce triste et pâle visage tourné vers le sien l’émouvaient profondément ; mais tout à coup l’angoisse de son âme devint trop présente, elle bondit, le repoussa et se précipita vers la barrière du champ. Il ne pouvait pas marcher aussi vite que • les autres hommes, mais il se hâtait le plus possible. Il la suivit à travers la route, puis sur la bruyère rocailleuse, mais, en avançant péniblement dans une demi-obscurité, il trébucha et tomba sur une pierre pointue. La douleur aiguë qu’il ressentit lui fit jeter un cri : et quand le silence de la nuit pèse sur toute 1$ nature, la voix de la souffrance retentit au loin. Ruth se hâtant dans son désespoir, entendit ce son perçant, elle s’arrêta tout court ; ce cri fit sur elle ce qu’aucune remontrance n’aurait pu faire, il la tira d’elle-même. Son cœur était tendre encore même à cette heure où tous les anges semblaient l’avoir abandonnée. Jadis, elle n’avait jamais pu voir souffrir la plus petite des créatures de Dieu sans lui porter secours, et au moment où elle courait à la mort terrible du suicide , la même pitié l’arrêta, et elle retourna sur ses pas pour voir d’où venait ce cri d’angoisse.

Il était étendu par terre, souffrant trop pour se remuer, mais troublé surtout par la pensée que sa chute lui enlevait

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