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toute espérance de la sauver. Un sentiment inexprimable de reconnaissance lui remplit le cœur en la voyant de loin s’arrêter, puis revenir à pas lents, comme si elle cherchait quelque objet égaré. Il pouvait à peine parler, mais il poussa un gémissement ; elle vint à lui.
« Je souffre, ne me quittez pas, » dit-il.
Et accablé par la souffrance et par l’émotion qu’il venait d’éprouver, il s’évanouit. Ruth courut vers la rivière où elle voulait, un moment auparavant, chercher l’oubli ; elle apporta de l’eau dans ses mains et la jeta au visage de son compagnon. Il revint à lui, et pendant qu’il hésitait sur ce qu’il fallait lui dire, elle murmura :
c Êtes-vous mieux, monsieur? souffrez-vous beaucoup?
— Moins, je suis mieux. Tout mouvement rapide me fait perdre mes forces, et je suis tombé sur ces pierres aiguës. Dans un moment je pourrai marcher, et vous m’aiderez à retourner chez moi, n’est-ce pas?
— Oh 1 oui. Pouvez-vous marcher à présent? Je crains que vous ne souffriez de l’humidité. »
Il fit un effort pour se lever, afin de ne pas épuiser son attention pour lui, de peur qu’elle ne pensât de nouveau à ellemême ; mais elle vit que sa douleur était trop vive.
« Ne vous pressez pas, monsieur, je puis attendre. »
Et l’idée de l’affaire qu’elle remettait lui passa par l’esprit ; mais les quelques mots qu’ils avaient échangés semblaient l’avoir tirée de son délire. Elle s’assit à côté de lui, et, couvrant son visage de ses mains, pleura amèrement. Elle oublia sa présence; seulement, elle sentait que quelqu'un avait besoin d’elle et qu’il fallait attendre. Cette pensée, toute vague qu’elle était, la calmait peu à peu.
« Pouvez-vous m’aider à me lever, maintenant? » dfc-il au bout d’un moment.
Elle ne répondit pas, mais elle le souleva, et il s’appuya sur elle, tandis qu'elle le conduisait doucement par les sentiers les plus unis, où le gazon croissait en touffes épaisses à
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travers les pierres. Ils cheminaient lentement au clair de lune.
Il lui fit prendre les allées les moins fréquentées pour arriver à la petite maison qu’il habitait, et éviter la vue de l’auberge éclairée. Il s’appuya pesamment sur son bras, en attendant qu'on ouvrît la porte.
« Entrez, » dit-il sans la lâcher, mais sans oser pourtant la retenir tout à fait de peur qu’elle ne sentit la contrainte et ne vint à s’échapper de nouveau.
Ils entrèrent lentement dans le petit parloir, derrière la boutique. La bonne hôtesse, mistriss Hughes, se hâta d’allumer la bougie, et ils se virent alors face à face ; le monsieur infirme était très-pâle, mais l’ombre de la mort planait sur Ruth.
Par les soins de mistriss Hughes, qui s’empressait auprès de lui avec des exclamations de sympathie prononcées tantôt en mauvais ;,nglais , tantôt en gallois, langage qui devenait presque aussi musical que l’italien quand il était articulé par sa douce voix, M. Benson, car c’était le nom du petit bossu, fut bientôt étendu sur le canapé et entouré de tout ce qui pouvait le soulager ; il y avait trois ans qu’il venait loger chez elle, et elle le connaissait et l’aimait.
Ruth resta debout près de la petite fenêtre, regardant le ciel. Les nuages se succédaient avec rapidité, passant sur la lune, traversant le ciel bleu ; ils étaient irréguliers dans leurs formes et dans leurs mouvements, comme si l’esprit de l’orage les appelait. L’œuvre qu’ils avaient à faire était sans doute éloignée, le grand lieu du rendez-vous était à l’orient à . bien des lieues, et ils se précipitaient se chassant l’un l’autre, tantôt couvrant d’une ombre noire la terre silencieuse, tantôt bordés d’un filet d’argent, tantôt ils laissaient apercevoir la lune brillant comme l’espérance au milieu de leurs plis sombres, puis, rentrant dans l’obscurité et semblant planer tou-
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jours plus bas, ils disparaissaient derrière les montagnes inébranlables ; ils volaient sur le chemin que Ruth avait suivi quelques heures auparavant ; ils allaient passer sur le lieu où celui de qui elle était uniquement préoccupée dormait ou pensait à. elle. L’orage était dans son âme, et ses plans changeaient sans cesse comme les nuages qu’elle contemplait. Il lui semblait que, si elle pouvait comme eux franchir l’horizon, elle le rejoindrait bientôt.
M. Benson la regardait attentivement et comprenait à. peu grès ses pensées. Il vit qu’elle aspirait à la liberté, et pensa que la voix de sirène des eaux l’attirait encore. Il l’appela en demandant à Dieu de prêter la puissance à sa voix.
« Ma chère enfant, j’ai beaucoup de choses à vous dire, et Dieu m’a ôté ma force au moment où j’en avais le plus grand besoin. Oh ! j’ai tort de parler ainsi ; mais, pour l’amour de lui, je vous conjure de rester ici au moins jusqu’à demain matin. » Il la regarda, mais son visage était inflexible et elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas abandonner son espoir, son salut, sa liberté jusqu’au lendemain.
« Dieu ait pitié de moi 1 dit-il tristement ; mes paroles ne la touchent pas 1 »
C’était vrai ; le saint nom dont il se servait pour la supplier ne trouvait point d’écho dans son cœur, la tempête y régnait, et le démon lui persuadait qu’elle était abandonnée de Dieu, et répondait en blasphémant :
« Qu’y a-t-il entre toi et moi, Jésus, fils de Dieu? j M. Benson repassait dans son esprit toutes les saintes influences qui agissaient sur son propre cœur ; mais il les rejetait comme inutiles. Enfin la voix intérieure parla et il dit :
« Au nom de votre mère, qu’elle soit morte ou vivante, je vous ordonne de rester ici jusqu’à ce que je puisse vous parler. »
Elle s’agenouilla au pied du canapé et l’ébranla par ses sanglots. Son cœur était touché. M. Benson osait à peine reprendre la parole ; il dit pourtant :
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« Je sais que tous ne vous en irez pas ; vous ne le pouvez pas, pour l’amour d’elle. Voua ne vous en irez pas r n’est-ce pas?
— Non, » dit Ruth. Et il se fit un grand vide dans son cœur. Elle avait abandonné toutes ses chances. Elle était calme parce qu’elle n’avait plus d’espérance.
« Et vous ferez ce que je vous dirai , » dit- il doucement, mais sans le savoir lui-môroe , du ton de celui qui aurait découvert un charme pour soumettre les esprits.
Elle dit lentement; « Oui ; * mais elle était domptée.
Il appela mistriss Hughes ; elle sortit à sa voix de la boutique.
« Vous avez une chambre à coucher qui donne dans la vôtre et où couchait votre fille autrefois ; voulez-vous me faire le plaisir de permettre à cette jeune dame d’y coucher cette nuit? Aile?, ma chère, je me fie à votre promesse. »
Ruth se leva et le regarda à travers ses larmes. Elle vit qu’il priait et comprit que c’était pour elle.
Pendant toute la nuit, quoique le repos allégeât ses souffrances, il ne pouvait dormir, et les événements se déroulèrent devant lui dans une espèce de fièvre sous les formes le? plus fantastiques. U lui semblait rencontrer Ruth eu divers lieux, et il lui parlait de toutes les manières imaginables pour essayer de l’émouvoir et de la ramener au repentir et à la vertu. Vers le matin il s’endormit, mais les mômes pensées le poursuivaient dans ses rôves ; il essayait de parler, et sa voix restait muette, et Ruth fuyait sans l’écouter vers l’étang sombre et profond.
Dieu agit à sa manière. Il fut réveillé par UU COUP donné à la porte par mistriss Hughes.
* Je crains, monsieur, que cptte pauvre jeune dame ne soit bien malade ; voulez- vous venir la voir?
— Qu’a-t-elle donc? répondit-il très-alarroé-
— Elle est fort tranquille, monsieur, mais je crois qu’elle est mourante ; vpilè tout i monsieur.
— Je vais vous rejoindre, » dit-il avec chagrin.
RUTE.
Au bout d’un moment, il était dans la chambre de Ruth. Elle était étendue sur le lit, immobile comme une morte, ses yeux étaient fermés, et son pâle visage exprimait une profonde angoisse. Elle ne leur répondit pas, quoiqu’elle semblât faire un effort, fout pouvoir de se remuer et de parler l’avait abandonnée. Elle n’avait quitté aucun des habits qu’elle portait la veille , excepté son chapeau , quoique mistriss Hughes l’eût pourvue de tout ce qui était nécessaire pour la nuit ; les vêtements étaient là sur la petite commode servant de toilette. M. Benson lui prit la main pour lui tâter le pouls, et son bras retomba comme si elle était déjà morte.
« Vous lui avez donné à manger, n’est-ce pas? dit-il avec anxiété.
— Je lui ai offert tout ce que j’avais de mieux à la maison; mais la pauvre enfant a secoué sa jolie tête et m’a demandé si je voudrais seulement lui donner un verre d’eau. Je lui ai pourtant apporté du lait, et je crois qu’elle aurait mieux aimé de l’eau ; mais pour me faire plaisir elle a bu un peu de lait. »
Et mistriss Hughes se mit à pleurer.
* Quand le médecin vient-il ici ?
— Presque tous les jours ; il y a tant de monde à l'auberge.
— Je vais aller le chercher. Tâchez de la déshabiller et de la mettre au lit. Ouvrez la fenêtre, et si elle a froid aux pieds, mettez-lui une bouteille d’eau chaude. »
Dans leur tendre charité , ils ne pensaient ni l’un ni l’autre à regretter que cette pauvre jeune créature leur fût ainsi tombée sur les bras. Mistriss Hughes disait, au contraire, que c’é tait une bénédiction.
Le mouvement était grand à l’auberge. M. Benson eut à attendre longtemps dans le petit parloir de mistriss Morgan avant qu’elle pût venir lui parler, et il s’impatientait déjà, quand elle parut pour entendre son histoire.
RUTH
On peut dire beaucoup de choses sur le peu de respect que rencontre la vertu quand elle n’est pas accompagnée par les avantages extérieures du rang et de la fortune ; mais je crois pourtant qu’on trouvera, en fin de compte, qu’une vertu simple et vraie reçoit une véritable récompense de respect et d’égards de la part de ceux dont l’estime a quelque valeur. Il est vrai qu’elle n’est pas payée des révérences et des compliments qui appartiennent dans le 'monde aux avantages du monde ; mais les plus nobles qualités de tous les cœurs s’éveillent à son approche , et sont prêtes à rendre hommage à sa pureté, à sa simplicité et à son oubli d’elle-même.
M. Benson pensait peu pour le moment à des signes extérieurs de respect, et mistriss Morgan n’avait pas de temps à perdre, mais son air affairé disparut quand elle apprit qui l’attendait, car M. Benson était bien connu dans ce village de montagnes où il venait passer ses congés d’été depuis plusieurs années, demeurant toujours au-dessus de la boutique et dépensant rarement un sou à l’auberge.
Mistriss Morgan écouta patiemment,... au moins pour elle.
t M. Jones viendra ici ce matin. Je n’ai pas eu grand temps hier, mais je me suis doutée que quelque chose allait de travers, et Gwen vient de me dire que le lit n’avait pas été défait. C’est une honte que vous soyez chargé d’une pareille créature. Ils étaient si pressés de partir que le jeune homme était épuisé en arrivant à Pentré-Vodas. Il n’était pas en état de voyager, et William Wynn, le postillon, dit qu’ils seront obligés d’y rester deux ou trois jours avant de pouvoir aller plus loin. En tout cas la femme de chambre part ce matin avec le bagage pour les rejoindre , et William Wynn a dit qu’ils l’attendraient. Vous feriez bien de leur écrire , M. Benson , et de leur dire en quel état elle est. J’enverrai la lettre par elle , et le postillon rapportera la réponse. »
L’avis était bon, quoiqu’il ne fût pas agréable. Il venait d’une personne de grand bon sens, quoique peu cultivée, et habituée à se décider promptement dans toutes les circonstances de la vie.
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Le fait est qu’elle était si peu accoutumée à voir disputer son autorité, qu’avant que M. Benson eût pu prendre un parti, elle avait tiré de son bureau des plumes, de i’encre et du papier, les avait posés devant lui et allait quitter la chambre.
< Laissez la lettre sur cette étagère. Je vous réponds qu’elle partira par la femme de chambre. Le garçon qui la conduit dans la carriole rapportera la réponse. »
Elle était partie avant que M. Benson eût pu assez reprendre ses sens pour se rappeler qu’il n’avait pas la moindre idée du nom des gens auxquels il avait à écrire. Le calme et le repos du petit cabinet où il vivait chez lui l’avaient habitué à la rêverie et à de longues réflexions, comme la position de mistriss Morgan dans son auberge l’avait obligée d’apprendre à se décider promptement.
L’avis d’écrire était bon sous quelques rapports, mais désagréable sous d’autres. 11 est vrai qu’il était nécessaire que les amis de Ruth fussent instruits de son état ; mais ceux auxquels il allait écrire étaient-ils ses amis ? 11 savait qu’il s’agissait d’une mère riche et d’un fils beau et élégant. Il avait aussi quelque idée des circonstances qui pouvaient atténuer un peu leurs torts envers Ruth. Il avait assez de sympathie avec toutes les situations pour comprendre la difficulté de la position d’une mère se trouvant sous le môme toit que la femme qui vivait avec son fils. Il lui était pourtant désagréable de lui écrire ; il était encore plus impossible d’écrire au fils, cela semblerait le rappeler. Mais ce n’était que par eux qu’il pouvait arriver à savoir à qui s’adresser pour découvrir les amis de Ruth. Il écrivit enfin :
« Je vous écris , madame , pour vous parler de l’état de la pauvre jeune femme qui accompagnait votre fils quand il est arrivé ici, et qu’il a laissée en parlant hier. Elle est chez moi , très-malade , et si vous me permettiez de vous donner un avis , il me semble qu’il serait bon que votre femme de chambre vint la soigner jusqu’à ce qu’elle fût assez bien re-
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mise pour retourner chez ses amis s’ils ne peuvent pas venir eux-mêmes prendre soin d’elle.
« Je suis, madame, votre très-humble serviteur,
« Thürstan Benson. »
Le résultat de tant de réflexions n’était pas très-satisfaisant, mais il ne pouvait rien trouver de mieux à dire. Il demanda à un domestique qui passait le nom de la dame, mit l’adresse, et la déposa sur l’étagère indiquée. Il retourna ensuite chez lui pour y attendre l’arrivée du médecin et le retour du postillon.
Ruth n'avait pas ouvert les yeux, elle n’avait pas bougé, elle respirait à peine, un petit mouvement des lèvres quand on lui donnait à boire était le seul signe de vie qu’elle donnât. Le médecin vint et secouà la tête en la voyant frappée d’une prostration complète des forces, causée par une grande secousse nerveuse ; prescrivit du repos et de3 remèdes mystérieux, tout en avouant que le résultat était douteux, très-douteux. Après son départ, M. Benson prit sa grammaire, il essaya de venir à bout d'apprendre les règles embrouillées du changement des lettres en gallois, mais ce fut en vain, et ses pensées revenaient toujours à la situation entre la vie et la mort de cette jeune créature pleine, si peu de jours auparavant, de vie et de bonheur.
La femme de chambre et le bagage, la carriole et le postillon étaient arrivés avant midi au terme de leur voyage, et la lettre avait été remise à son adresse. Mistriss Bellingham en fut fort ennuyée. C’était le pis de ces sortes de liaisons, il n’y avait pas moyen d’en calculer les éternelles conséquences. Il en résultait toute espèce de droits et toute sorte de gens pour s’en mêler. Quelle dée que d’envoyer sa femme de chambre ! Mais Simpson n’irait pas quand elle le lui demanderait. Telles étaient les réflexions qu’elle faisait tout haut en lisant la lettre ; en la terminant elle se tourna tout à coup vers sa femme de chambre favorite qui n’avait pas perdu un mot de toutes ces remarques.
« Simpson, est-ce que vous consentiriez à aller soigner cette créature, comme ce monsieur.... Benson le propose.
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— Moi, madame? Ohl madame n’attendrait pas cela de moi, je n’aurais plus le front d’habiller madame.
— Oh! ne vous effrayez pas, j’ai besoin de vous. A propos, regardez donc le lacet de ma robe, la servante de cette auberge l’a noué et cassé hier soir. C’est ennuyeux, pourtant, dit-elle en pensant à la position de Ruth.
— Mais madame a mis, je crois, un billet de banque dans sa lettre à cette jeune femme, et ce petit monsieur bossu ne le savait pas quand il a écrit-sa lettre, ni mistriss Morgan non plus, car j’ai trouvé le billet de banque jeté par terre comme un morceau de papier, dans la chambre de cette créature. Cette fille-était sortie comme une folle après le départ de madame.
— Bien, c’est bien, ceci change fa question; au fait, cette lettre n’est alors qu’une sorte de demande au nom de cette jeune personne ; c’est juste, mais j’y avais pensé ; et qu’est devenu l’argent?
— Oh ! cela va sans dire, madame. Je l’ai ramassé, et je l’ai remis à mistriss Morgan en dépôt pour cette jeune personne.
— Ah! c’est bien. A-t-elle des amis? Mistriss Mason vous en a-t-elle jamais parlé? Peut-être faudrait-il leur faire savoir où elle est?
— Mistriss Mason m’a dit, madame, que c’était une orpheline; que son tuteur, qui n’était pas de ses parents, s’en était lavé les mains depuis son départ. Mistriss Mason a été au désespoir, car elle craiguait de perdre votre pratique et que vous pensiez qu’elle ne l’avait pas assez surveillée; elle dit que ce n’était pas sa faute, mais que cette fille était hardie, se vantait toujours de sa beauté, et essayait de se faire admirer, par exemple, un soir à un bal du comté; et mistriss Mason a découvert qu’elle avait des rendez-vous avec M. Bellingham chez une vieille sorcière qui demeure au bas de la ville dans le plus mauvais quartier.
— C’est bien, en voilà assez, » dit mistriss Bellingham sèchement, car la femme de chambre avait manqué de t:;ct dans
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son bavardage, et son désir de défendre la réputation de son amie mistriss Mason en détruisant celle de Ruth lui avait fait oublier qu’elle compromettait un peu le fils de sa maltresse que son orgueilleuse mère n’aimait pas à voir môlé à des récits d’yne partie de la ville misérable et mal habiîée.
t Si elle n’a point d’amis et qu’elle soit une créature de cette espèce, comme je suis portée à le croire d’après mes propres observations, ce qu’il y a de mieux pour elle c’est d’entrer dans un pénitentiaire. L’argent que j’ai laissé lui suffira jusqu’à ce qu’elle soit remise, si elle est vraiment hors d’état de remuer, et payera le voyage ; quand elle sera de retour à Fordham, je la ferai entrer tout de suite au pénitentiaire si elle veut.
— Elle est bien heureuse d’avoir à faire à une dame qui veut bien s’intéresser à elle après ce qui est arrivé. »
Mistriss Bellingham demanda son pupitre, et écrivit à la hâte par le postillon qui allait partir :
a Mistriss Bellingham présente ses compliments à son correspondant inconnu M. Benson et se permet de l’informer d’une circonstance qu’il ignorait, à ce qu’il parait, en écrivant la lettre que mistriss Bellingham a reçue, c’est qu’une somme de quinze cents francs a été laissée à l’auberge pour la malheureuse jeune fille dont il est question dans la lettre de M. Benson. Cette somme est entre les mains de mistriss Morgan, ainsi qu’un billet de mistriss Bellingham pour cette misérable fille, dans lequel elle lui propose de la faire entrer dans le pénitentiaire de Fordham, seul lieu de refuge pour une personne qui, par son inconduite, s’est aliéné le seul ami qui lui restât. Mistriss Bellingham réitère sa proposition, et l'es meilleurs amis de cette jeune femme seront ceux qui l’encourageront à suivre cette ligne de conduite. »
— Ayez soin que M. Bellingham n’entende pas parler de la lettre de M. Benson, dit-elle en remettant son billet à sa femme de chambre ; cela l’agiterait très-inutilement. »
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Vous connaissez la lettre qu’on remit entre les mains de M. Benson au moment où les ombres fraîches du soir com- • mençaient à obscurcir le ciel étincelant. Après l’avoir lue, il se hâta d'écrire quelques lignes avant le départ de la poste. Le facteur faisait résonner son cor dans le village pour prévenir les habitants de fermer leurs lettres, et il était heureux pour M. Benson qu’il eût pris son parti pendant ses longues méditations du matin pour le cas où il recevrait de mistriss Bellingham une réponse comme celle qui venait de iui être remise. Sa lettre contenait ce qui suit :
c Ma chère Foi, il faut que vous veniez ici immédiatement, j’ai grand besoin de vous et de vos conseils; je me porte bien, ne vous inquiétez donc pas. Je n’ai pas le temps de vous donner des explications, mais je suis sûr que vous ne me refuserez pas ; je compte donc sur vous pour samedi au plus tard. Vous savez le moyen de transport que j’ai employé, c’est le moins cher et le plus rapide. Chère Foi, ne me manquez pas.
c Votre frère affectionné.
* P. S. J’ai peur que vous ne soyez à court d’argeût; que cela ne vous arrête pas, portez mon Facciolati chez Salomon, il vous avancera quelque chose là-dessus. Vous le trouverez au troisième raDg, à l’étagère d’en bas. Venez, je vous en prie. »
La lettre partie, il avait fait tout ce qu’il pouvait faire, et les deux jours suivants se passèrent comme un long rêve de soins, d’inquiétude, de réflexions, sans être troublés par aucun événement, à peine par la succession de la nuit au jour, que la lune à son plein rendait presque imperceptible. Le samedi matin la réponse arriva.
« Cher Thurstan, votre incompréhensible lettre vient d’arri-
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ver, et je vous obéis, prouvant par là mes droits à mon nom de Foi. Je serai avec vous presque aussitôt que ma lettre ; je ne puis m’enpêcher d’être inquiète et très-curieuse. J’ai assez d’argent, et c’est heureux, car Sally, qui garde votre chambre comme un dragon, aimerait mieux me voir faire tout le chemin à pied que de me laisser toucher à un de vo3 livres.
« Votre sœur affectionnée,
« Foi Benson. »
M. Benson se sentit très-soulagé par l’idée que sa sœur se* rait bientôt avec lui. Il avait l’habitude, depuis son enfance, de compter sur son bon sens et sur la promptitude de son juge ment, et d'ailieurs raistriss Hughes, surchargée d’autres devoirs ne pouvait suffire à soigner Ruth nuit et jour.
Il sortit pour aller à la rencontre de sa sœur, accompagné d’un petit garçon qui devait porter le bagage, tandis que la bonne hôtesse veillait sur Ruth. Ils furent bientôt au bas de la montagne au pied de laquelle passait la diligence, mais il était trop tôt, et l’enfant commença à faire des ricochets dans l’endroit le moins profond du ruisseau qui coulait là paisiblement, et M. Benson s’assit sur une grosse pierre au pied d’un arbre qui croissait au bord de l’eau sur les limites de la prairie. Il jouissait de se retrouver en plein air loin du spectacle et des pensées qui le harassaient depuis trois jours. Il découvrait une nouvelle beauté à chaque objet, depuis les montagnes bleues qui se dessinaient à l’éclat du soleil, jusqu’à la riche et paisible vallée reposant dans l’ombre, où il se trouvait. Les cailloux blancs parsemés sur le bord du ruisseau lui semblaient même doués d’une sorte de beauté.
La calme beauté du paysage qui l’entourait agit sur lui, et il se mit à réfléchir, plus tranquillement qu’il n’avait pu le faire depuis trois jours, à l’étrange histoire qu’il avait à raconter à sa sœur pour lui expliquer pourquoi il l’avait fait venir. Il se trouvait seul ami et seul protecteur d’une pauvre jeune fille malade, dont il ne savait même pas le nom; tout ce
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qu’il savait, c’est qu’elle avait été la maltresse d’un homme qui l’avait abandonnée, et que, à ce qu’il croyait, elle avait eu l’intention de se tuer. Le péché de la pauvre Ruth était de nature d'ailleurs à exciter peu de pitié dans le cœur de miss Benson, quelque bonne qu’elle fût. II. n’avait d’autre ressource .que de faire appel à l’affection de sa sœur pour lui, et c’était une manière deprocéder peu satisfaisante ; il aurait voulu que l’intérêt qu’elle prendrait à Ruth fût fondé sur sa propre raison ou sur quelque autre argument moins personnel que le désir de son frère.
Au milieu de cette perplexité, la diligence arriva à grand bruit; miss Benson était sur l’impériale, elle descendit vivement et embrassa affectueusement son frère. Elle était grande, et devait avoir été très-belle; ses cheveux noirs formaient deux épais bandeaux, et ses yeux expressifs, et son nez aquilin conservaient encore des traces de la beauté de sa jeunesse. Peut-être était-elle plus âgée que*son frère , mais, dans tous les cas, ses manières envers lui avaient,’ probablement à cause de son infirmité, quelque chose de la tendresse d’une mère.
« Thurstan, vous êtes bien pâle! vous avez beau dire, je ne puis pas croire que vous soyez bien. Souffrez-vous de votre douleur dans le dos?
— Non.... un peu.... ne pensez pas à cela, ma chère Foi; asseyez-vous là pendant que ce petit garçon portera votre malle. »
Et avec quelque désir de montrer sa science à sa sœur, il donna ses ordres en gallois, mais avec une correction si savante, que le petit garçon le pria de les répéter en anglais.
a Maintenant, Thurstan, me voilà assise ; ne mettez pas ma patience à une trop longue épreuve, dites-moi pourquoi vous m’avez fait venir. »
Là était la difficulté, et M. Benson souhaitait d’avoir la langue d’un séraphin et la même puissance de persuasion ; mais
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il n’y avait point là de séraphin pour l’aider : rien que le ruisseau qui coulait en murmurant doucement comme pour disposer miss Benson à écouter avec bienveillance le récit d’une aventure qui n’intéressait pas directement le bien-être de son frère et qui l’avait amenéédans cette belle vallée.
« Ce n’est pas facile à expliquer, Foi ; mais il y a chez moi une jeune fille malade, et j'ai besoin de vous pour la soigner! »
Il crut voir un nuage sur le visage de sa sœur, et distingua un léger changement dans sa voix.
« Rien de très-romanesque, j’espère, Thurstan ; vous savez que je ne suis pas pour les romans, je m’en méfie toujours.
— Je ne sais pas ce que vous appelez des romans ; cette histoire n’est que trop vraie, et j’ai peur que ce cas ne soit pas rare. »
Il s’arrêta, le défilé n’était pas franchi.
« Dites -moi tout de suite ce qui en est, j’ai peur que vous ne vous soyez laissé attraper, ou que votre imagination ne vous ait emporté ; mais n’abusez pas de ma patience, vous savez que je n’en ai pas beaucoup.
— Eh bien ! voilà le cas • cette jeune fille a été amenée ici par un homme qui l’a abandonnée ; elle est très-malade , et elle n’a personne pour la soigner ! »
Miss Benson avait certaines habitudes masculines, une entre autres qui consistait à siffler tout bas quand elle était étonnée ou mécontente : elle se mit à siffler; son frère aurait mieux aimé qu’elle parlât.
« Avez-vous écrit à ses amis? dit-elle enfin.
— Elle n’en a pas. »
Le sifflet reçommença, mais plus bas et plus doux.
t Est-elle bien malade, qu’a-t-elle?
— Elle est tranquille comme si elle était morte, elle ne parle pas, elle ne se remue pas, elle ne soupire même pas.
— Ce qu’il y aurait de mieux pour elle serait de mourir tout de suite, il me semble.
-Foi! »
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Ce seul mot la fit rentrer en elle-même. Ce ton-là agissait toujours sur elle, tant il était plein de surprise, de tristesse etde reproche. Elle gouvernait habituellement son frère, grâce à son caractère décidé, et peut-être au bout du compte grâce à sa santé plus robuste ; mais parfois la pureté et la simplicité de la nature de M. Benson prenaient le dessus, et elle se soumettait volontiers. Elle était trop droite et trop bonne pour cacher ce sentiment ou pour en vouloir à celui qui le lui faisait éprouver. Au bout d’un moment elle dit :
« Mon cher Thurstan, allons la voir. »
Elle l’aida tendrement à monter au haut de la montagne ; mais en approchant du village, ils changèrent instinctivement de rôle, et elle s’appuya en apparence sur son bras. Il se redressa et prit une allure pins fière en approchant des demeures des hommes.
Us se parlaient peu. M. Benson fit quelques questions sur plusieurs membres de sa congrégation, car il était ministre dissident dans une ville éloignée ; mais ni l’un ni l’autre ne dit un mot de Ruth tout en ne pensant qu’à elle.
Ils trouvèrent le thé qui les attendait. M. Benson s’impatienta un peu en voyant la nonchalance avec laquelle sa sœur buvait et mangeait, s’arrêtant à tout moment pour lui raconter de petites affaires qu’elle avait oublié de lui dire.
« M. Bradshaw a défendu à ses enfants d’aller chez les Deans, parce qu’ils ont joué un soir des charades en action-
— En vérité !, Voulez-vous encore un peu de pain et de beurre, Foi?
— S’il vous plaît. Cet air de montagne donne de l’appétit. Mistriss Bradshaw paye le loyer de la vieille Maggie, pour qu’elle n'aille pas à l'hôpital.
— C’est bien. Voulez-vous une autre tasse de thé?
— J’en ai déjà pris deux ; mais j’en veux bien une autre. »
M. Benson poussa un léger soupir en versant le thé de sa
sœur. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais eu si grand’faim de sa vie, et il ne comprenait pas qu’elle prolongeât le repas
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pour éloigner une entrevue qui lui déplaisait. Mais toutes choses ont une fin, et le thé de miss Benson eut la sienne.
« Maintenant, voulez-vous aller la voir?
— Oui. »
Ils trouvèrent Ruth toujours étendue sur son lit, pâle et sans mouvement, à l’ombre du morceau de percale verte que mistrissHughes avait attaché à la fenêtre enguise destore. Malgré ce que son frère lui avait dit, miss Benson ne s’attendait pas à cette immobilité de mort, et une profonde pitié la saisit pour cette pauvre créature frappée et renversée. Elle ne put plus croire qu’elle avait affaire à quelqu’un d’endurci ou de menteur; une telle prostration dans la douleur éloignait toute idée de ce genre. M. Benson regardait sa sœur, il lisait sur son visage comme dans un livre.
Mistriss Hughes était là qui pleurait.
M. Benson toucha le bras de sa sœur, et ils sortirent ensemble de la chambre.
« Croyez-vous qu’elle vive? demanda-t-il.
— Je n’en sais rien , dit miss Benson doucement ; mais comme elle a l’air jeune! C’est une enfant! Quand le médecin doit-il venir? Parlez-moi d’elle, Thurstan, vous ne m’avez donné aucuns détails! »
M. Benson aurait pu dire qu’elle n’y avait pas mis grand intérêt jusqu’alors, mais il était trop heureux de voir s’éveiller la sympathie dans le cœur de sa sœur pour lui reprocher quoique ce fût. 11 raconta l’histoire de Ruth de son mieux, il était profondément ému, et son récit s’en ressentit; quand il regarda sa sœur en finissant, les yeux de tous deux étaient pleins de larmes.
« Et que dit le médecin? demanda-t-elle après un moment de silence.
— Il insiste sur le repos, il ordonne divers remèdes et du bon bouillon. Je ne sais pas tout ce qu’il a recommandé ; mistriss Hughes vous le dira ; elle a été parfaitement bonne, elle a fait le bien sans rien attendre en retour.
RDTH.
— glle a l’air très-doux. Je veillerai cette nuit et je vous enverrai coucher, et mistriss Hughes aussi; vous semblez épuisés tous les deux. Êtes-vous sûr que vous ne vous sentiez plus de cette chute? Vous ne souffrez plus dans le dos? Après tout, je dois quelque reconnaissance à cette pauvre fille qui est revenue sur ses pas pour vous aider. Êtes-vous sûr qu’elle allait se noyer ?
— Je ne puis pas en être sûr, je ne lui ai point fait de questions, elle n’était pas en état de répondre, toutefois je n’en fais pas un doute. Mais vous ne pouvez pas veiller après votre voyage, chère Foi !
— Répondez-moi, Thurstan , souffrez-vous encore de cette chute?
— Non, à peine. Foi, ne veillez pas cette nuit !
— C’est inutile d’en parler, Thurstan, je suis décidée, et si vous continuez à me résister, je vous attaquerai à mon tour et je vous mettrai un vésicatoire sur le dos. Qu’est-ce que signifie cet à peine ? D’ailleurs, pour vous mettre l’esprit en repos, je vous dirai que je n’avais jamais vu de montagnes, et qu’elles m’oppressent au point que je ne pourrais pas dormir; il faut que je veille cette première nuit, pour m’assurer qu’elles ne tomberont pas sur la terre pour l’écraser. Mais répondez à mes questions ! ï
Miss Benson était du nombre des gens qui font toujours leur volonté, elle était pleine de bon sens et d’énergie, et on lui cédait sans savoir pourquoi. Avant dix heures, elle régnait seule dans la chambre de Ruth. Rien ne pouvait lui inspirer plus d’intérêt pour la malade que cette dépendance absolue. Vers le matin, elle crut apercevoir quelque amélioration dans l’état de Ruth, et elle éprouva un peu de satisfaction de ce progrès survenant pendant son règne dans la chambre de la malade. L’amélioration était certainement sensible, les yeux reprenaient plus d’intelligence, quoique la physionomie conservât les traces d’une profonde souffrance, qui se manifestait par des regards effrayés et inquiets. Il faisait grand jour
ruth,
quoiqu’il fût à peine cinq heures quand miss Benson vit les lèvres de Ruth se mouvoir comme si elle voulait parler, elle se pencha pour écouter.
« Qui êtes-vous? demanda Ruth d’une voix faible.
— Miss Benson, la sœur de M. Benson, » répondit-elle.
Ces paroles ne disaient rien à Ruth ; mais, faible de corps et d’esprit comme un petit enfant , ses lèvres commencèrent à trembler et ses yeux exprimèrent la terreur d’un enfant au berceau qui, se réveillant, voit près de lui un étranger, et cherche en vain, pour se rassurer, les traits connus de sa mère ou de sa nourrice.
Miss Benson. prit la main de Ruth dans les siennes, et lui dit tendrement :
« N’ayez pas peur, ma chère, je suis une de vos amies, et j e viens vous soigner. Voulez-vous un peu de thé, mon amour ?»
Miss Benson sentait son cœur s’ouvrir à la pitié en prononçant ces douces paroles. Son frère eut toutes les peines du monde à l’envoyer se coucher pendant deux heures après le déjeuner, et elle lui fit promettre de la faire appeler quand le médecin viendrait. La malade, pendant ce temps, rentrait en possession de ses facultés, et ce mieux s’exprimait par les larmes qui coulaient sans cesse sur ses joues pâles, sans qu’elle eût la force de les essuyer.
Le médecin vint tard. Miss Benson entra avec lui dans la chambre de Ruth. En l’attendant, M. Benson, plus tranquille sur Ruth depuis qu’il l’avait remise aux soins de sa sœur, se mit à repasser dans son esprit tout ce qu’il savait sur elle. Il se rappelait le premier soir où il l’avait vue se balançant sur les pierres glissantes du ruisseau, en souriant à demi de son propre embarras, les yeux brillants d’un éclat qui semblait le reflet des eaux qui scintillaient à ses pieds. Puis il se rappela le regard d’elfroi qu’elle lui avait jeté après la petite scène avec • l’enfant, et comment cet incident avait achevé l’histoire à laquelle miss Hughes avait fait allusion tristement comme une chrétienne qui ne veut pas croire le mal. Il revit cette terrible
RtJTH. .
soirée où il l’avait arrachée ati suicide, et le sommeil fatal qui l’avait suivie. Et maintenant elle était perdue, abandonnée, sauvée de la mort depuis un moment, et elle dépendait complètement de lui et de sa sœur, qui lui étaient étrangers huit jours auparavant. Qu’était devenu son amant? Pouvait-il être paisible et heureux? Pouvait-il reprendre ses forces et sa santé avec de si grands péchés sur la conscience?... Mais avait^il une conscience?
M. Benson se perdait dans les labyrinthe» des quesrtions Sociales, quand sa Sœtir entra brusquement dans la chambre.
« Que dit le médecin? Est-elle mieux?
—Oh! oui, elle est mieux,» répondit Miss Benson sèchement.
Son frère la regardait avec stupeur. Elle s’assit d’un air fâché ert garda le aliénée pendant quelques minutes, Seulement elle sifflait tout bas.
« Qu’y a-t-il, Foi ? Vous dites qu’elle est mieux ?
— Eh bien ! Thurstan, il arrive quelque chose de si inconvenant, que je ne sais comment vous le dire. »
M. Benson changea de couleur. Toutes les choses possibles et impossibles lui traversèrent l’esprit, tout, excepté la vérité. J’ai dit toutes les choses possibles , je me trompe : il ne crut pas un moment que Ruth fût plus coupable qu’elle ne le semblait.
« Foi, je voudrais que vous dissiez ce qu’ll'en est, au lieu de me troubler en Sifflant, dit-il avec impatience.
— Je Voüs demande pardon, mais je ne sais comment vous dire ce qù’il en est.... C’est si inconvenant.... Elle aura un enfant, le médecin l’a dit. *
Son frère la laissa siffler sans y faire attention pendant un moment; il ne répondit pas. A là fin, elle fit appel à sa Sympathie.
c C’est terrible, n’est-ce pas, Thtrfstan ? On aurait pu me jeter parterre avec une chiquenaude, quand il me Pa dit.
— Le sait-elle?
— Oui, et je ne sais pas si ce n’est pas ce qtfiï y a de pis dans l’âffâire.
RtJTH.
-**■ Comblent ! que voulez-vous dire?
— Oh ! je commençais à avoir bonne opinion d’elle ; mais j’ai peur qu’elle ne Soit bien corrompue. Quand le médecin a été parti, elle a tiré son rideau et avait l’air de vouloir me parler. (Je ne sais pas comment elle peut avoir entendu, car nous êtiôhs près de la fenêtre èt notrs parlions très-bas.) Alors, je me suis approchée d’èlle, malgré tout mon dépit, et elle m’a dit très-vivement : «Il a dit que j’aurais un ènfant? » Naturellement, je ne pouvais pas le lui cacher; mais j’ai cru de mon devoir d’avoir Pair aussi froid et aussi sévère què j’ai pu. Elle n’a pas paru comprendre; il semblait qu’elle avait le droit d’avoir un enfant. Elle a dit : « Oh ! rûon Dieu ? je tè remercie, «jete Servirai !» Je me suis impatientée et j’ai quitté la chambre.
— Qui est avec elle?
— Mistriss Hughes. Elle ne voit pas non plus la chose à un point de vue moral, Comme je l’espérais. *
M. Benson retomba dans le silence. Au bout d'un moment, il féprit :
* FOi, je ne suis pas de votre avis dans cette affaire, et je crois que j’ai raison.
— Vous m’étonne*, mon frère ; je ne vous comprends pas.
— Attendez, je voudrais vous expliquer très-eliiremént ce que j’éprouve ; mais je t»e sais comment m’y prendre.
— Le fait est que c’est un étrange sujet de conversation pour nous ; mâis si je suis une fois débarrassée de cette fille, je me lave les mains de toute aventure de oe genre. »
Son frère ne l’écôtrtait pas, il réduisait ses idées en paroles.
« Foi , savez-vous que je me réjouis dé la venue de cet enfant?
— Que Dieu vous pardonne, Thurstan ! Mais vous ne savez pas ce que VOUS dites. C’est une tentation, mon cher Thurstan.
— Je ne crois pas que ce soit une erreur. Le péché me parait parfaitement indépendant de ses conséquences.
— Ce sont des sophismes et des tentations, dit nettement miss Benson.
RUTH
— Non, répondit son frère ; aux yeux de Dieu, elle reste la môme que si la vie qu’elle a menée n’avait point laissé de traces. Nous connaissions ses fautes, chère Foi.
— Oui, mais ce gage de sa honte !
— Foi I Foi! je vous en prie, ne parlez pas ainsi de cet innocent petit enfant qui peut être le messager de Dieu pour la ramener à lui. Pensez à ses premières paroles, à l’élan de la nature dans son cœur ! Ne s’est-elle pas tournée vers Dieu? n’a-t*elle pas fait alliance avec lui : « Mon Dieu ! je te ser- « virai ! * Si sa vie a été égoïste et légère, cet enfant l’amènera à s’oublier elle-même pour penser à lui. Enseignez-lui (et Dieu le lui enseignera bien, si les hommes ne viennent pas entre elle et lui) à respecter son enfant, et ce respect éloignera le péché et purifiera son âme. »
11 s’animait en parlant de manière à en être étonné luimême, mais toutes ses pensées et ses réflexions du matin avaient préparé son esprit à envisager ainsi la question.
« Ce sont des idées nouvelles pour moi, dit miss Benson froidement. Vous êtes, je crois, la première personne que j’aie entendue se réjouir delà naissance d’un enfant illégitime. Cela me parait, je l’avoue, d’une moralité un peu douteuse.
— Je ne me réjouis pas. J’ai déploré toute la matinée le péché qui a flétri cette jeune créature je craignais qu’en revenant à la vie elle ne retombât dans le désespoir. J’ai pensé à toutes les paroles saintes, à toutes les promesses faites au repentir, à l’amour qui a ramené la Madeleine. Je me suis reproché la timidité qui m’avait éloigné de tout rapport avec les misères de ce genre. Ohl Foi, je vous en supplie, ne m’accusez pas d'une moralité douteuse, lorsque j’essaye plus que jamais d’agir comme mon Sauveur l’aurait fait. »
Il était très-agité. Sa sœur reprit plus doucement et en hésitant:
« Mais, Thurstan, on aurait pu faire tout ce qu’il fallait pour ramener au bien cette pauvre fille, sans cet enfant, ce misérable rejeton du péché.
RUTH
— Le monde, en effet, a souvent rendu bien misérables les enfants nés dans cette position, quelque innocents qu’ils fussent; mais je ne crois pas que ce soit la volonté de Dieu, à moins que ce ne soit la punition du péché des parents, et même alors la dureté du monde a souvent changé l’amour maternel en une sorte de haine. La honte, la crainte de la colère des amis, rendent une femme folle et souillent ses instincts les plus purs. Quant aux pères, que Dieu leur pardonne I je ne le peux pas, au moins dans ce moment-ci. »
Miss Benson réfléchissait. Elle reprit enfin :
t Mais, Thurstan, quoique je ne sois pas convaincue, comment voudriez-vous que cette fille fût traitée, d’après votre théorie?
— Il faudra du temps et beaucoup d’amour chrétien pour trouver la meilleure voie. Je sais que je n’ai pas beaucoup de sagesse, mais il me semble que ce qu’il y aurait de mieux à faire serait.... i II s’arrêta un instant, réfléchit encore, puis continua:
c Nous reconnaissons tous deux qu’elle a encore une grande responsabilité.
a II me semble que , puisqu’elle va devenir mère et avoir la direction d’une petite vie, la responsabilité doit être assez grande, sans qu’on la change en un fardeau si lourd que la nature humaine recule devant son poids. En travaillant à fortifier en elle le sentiment de la responsabilité, je voudrais lui faire sentir aussi que cette responsabilité peut devenir une bénédiction.
— Que les enfants soient légitimes ou non? demanda miss Benson sèchement.
— Oui, dit son frère avec fermeté. Plus j’y pense, plus je crois que j’ai raison. Personne, ajouta-t-il en rougissant, ne peut avoir plus d’horreur de l’inconduite que moi. Vous ne pouvez pas avoir plus de regret que moi du péché de cette jeune fille. Mais il ne faut pas confondre le péché avec ses conséquences.
— Je ne comprends pas la métaphysique.
ROTH
— Il n’sst pas question do métaphysique- Te crois gpe si nous savons mettre à profit l’occasion présente, tout ce qu'il y a ds bon en elle peut se développer et arriver à pne sainteté que Dieu seul peut mesurer, et que tout ce qu’il y a de mauvais en elle peut disparaître par la bénédiction d e Dieu devant la pureté de son petit enfant! Oh! Père, écoute ma prière, et que son salut date de ce moment I Aide -nous à lui parler dans l’esprit d’amour de ton saint Fi)* J »
Ses yeux étaient plains de larmes. Il tremblait d’émotion’. Il était épuisé par la vivacité de ses impressions et par le peu d’effet qu’il faisait sur sa sœur. Elle était ébranlée pourtant; elle reprit après un long silence :
« Le pauvre enfant! le pauvre enfant! quelles luttes et quelles souffrances il aura à soutenir I Vous souvenez-vous de Thomas Wilkins? vous rappelez- vous comment il yoqs a jpté au visage son acte de naissance et de baptême? Il a refusé la position qu’on lui offrait, il s’est embarqué et U a été se poyer plutôt que de montrer le témoignage de sa boute-
— Je me le rappelle. Ce souvenir m’a souvent poursuivi. Il faudra qu’elle apprenne à son enfapt à regarder à Dieu plutôt qu’à l’opinion des hommes. Ce sera sa pénitence. Il faqt qu’il ne compte que sur lui-même, humainement parlant.
t-i Mais, après tout, dit miss Beosop, qui avait estimé 1? pauvre Thomas Wilkins et regretté sa mort prématurée , après tout, on pourrait le cacher j l’enfant môme pourrait ignorer son origine !
rr- Commept 4U son frère.
— Mais nous savons bien peu de chose sur elle, vous m’avez dit qu’elle n’avait pas d’amis; dans quelque autre endroit ne pourrait-on pas la faire passer pour veuve? »
Ah I le tentateur I C’était un moyen d’épargner beaucoup d'épreuves à un pauvre petit enfant : M- Bensop n’y ayait pas pansé ; c’était une décision de laquelle dépendaient Jes apnées à venir, et malheureusement elle fut mauvaise. Pour lui-méme M. Benson aurait eu le courage de dire la vérité ; mais pour
RUTH
cette petite créature innocente et sans force, il fut tenté d’éviter la difficulté : il oublia tout ce qu’il avait dit sur le devoir de la mère de préparer son enfant à supporter avec l’aidp de Dieu les conséquences de sa propre faiblesse.
De souvenir de Thomas Wilkins fut le plus précis : il se rappelait le regard farouche qu’ii avait jeté sur l’acte de naissance qui constatait qu’il entrait dans le monde pour y trouver tous les hommes en armes contre lui.
« Comment cela pourrait-il se faire, Foi?
— ûb! il faut savoir des choses qu’elle seule peut nous dire, ayant que je puisse voir comment il faudra faire. C’est certainement ce qu’il y a de mieux.
— Peutréjxe, » dit son frère d’un air pensif, mais sans décision. Et la conversation tomba.
Ruth écarta son rideau quand miss Benson entra dans sa chambre; elle ne parlait pas, mais elle sembla désirer qu'elle s’approchât d’elle. Miss Benson s’assit au pied du lit; Ruth lui prit la main et la baisa, puis, comme si elle était fatiguée de ce faible mouvement, elle s’endormit
Miss Benson prit son ouvrage et pensa aux arguments de son Ifère; elle frétait pas convaincue, mais elle était touchée et troublée.
Miss Benson demeura dans l’indécision pendant deux jours, mais le troisième elle dit à son frère en déjeunant :
« Cette jeune fille s’appelle Ruth Hilton.
— Comment le save&-vous? dit^il.
— Elle me l’a dit. Elle est beaucoup mieux; j’ai couché dans sa chambre la nuit dernière, et le matin je me suis aperçue qu’elle était éveillée longtemps avant de me décider à lui parler ; quand j’ai commencé, je ne sais pas ce que j’ai dit qui l’a amenée à parler d’elle-même, mais je crois que cela lui a fait du bien. Elle s’est endormie à force de pleurer, et elle dort encore.
RUTH
— Que vous a-t-elle raconté ?
— Oh ! pas grand’chose ; c’est un sujet qui lui est évidemment très-pénible. Elle est orpheline, elle n’a ni frère ni sœur, et elle n’a vu son tuteur qu’une seule fois. 11 l’avait mise en apprentissage chez une couturière après la mort de son père. Ce M. Bellingham a fait connaissance avec elle, et ils se voyaient dans la journée du dimanche. Un jour la couturière les a rencontrés par hasard sur la route : elle s’est naturellement mise fort en colère ; la jeune fille a été effrayée par ses menaces, et son amant lui a "persuadé de partir sur l’heure avec lui pour Londres ; au mois de mai, je crois. Voilà tout.
— A-t-elle exprimé quelque repentir de sa faute?
— Non, pas en paroles; mais sa voix était brisée par ses sanglots. Au bout d’un certain temps elle a commencé à parler de son enfant, mais très-timidement et avec beaucoup d’hésitation. Elle m’a demandé combien elle pourrait gagner comme couturière en travaillant beaucoup, et c’est ce qui nous a amenées à parler de son enfant. J’ai pensé à ce que vous m’aviez dit, Thurstan, et j’ai essayé de lui parler comme vous l’auriez fait. Je ne suis pourtant pas sûre d’avoir eu raison.
— Soyez-en sûre, Foi! Ma chère Foi! je vous remercie de vos bontés.
— Il n’y a vraiment pas de quoi me remercier. Il est près que impossible de ne pas être bon pour elle ; elle est si douce, si patiente et si reconnaissante !
— Qu’est-ce qu’elle compte faire?
— Pauvre enfant! elle compte prendre une chambre bien bon marché, dit-elle, et là travailler jour et nuit pour gagner la vie de son enfant, « car, me disait-elle sérieusement, il ne « faut pas qu’il connaisse le besoin, quoi qu’il m’arrive. J’ai « mérité de souffrir, mais mon petit chéri sera si innocent! » Je crains qu’elle ne puisse pas gagner plus de neuf ou dix francs par semaine; et elle est si jeune et si jolie 1
RUTH
— Il y a ces quinze ôents francs que mistriss Morgan m’a apportés avec ces deux lettres. Lui en avez-vous parlé?
— Non, j’ai mieux afmé attendre qu’elle fût un peu plus forte. Oh! Thurstan ! je voudrais qu’il n’y eût pas d’enfant en perspective ; je ne puis pas m’empêcher de le regretter. Sans cela j’entrevois une manière de lui être utile.
— Que voulez-vous dire? •
— Oh ! maintenant c’est impossible ! Nous aurions pu l’emmener avec nous et la gardet jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un peu d’ouvrage dans lacongrégation ; mais ce malencontreux petit enfant gâte tout. Il faut que vous me laissiez grogner avec vous, Thurstan. J’ai été très-sage avec elle, et j’ai parlé de son enf ant avec le même respect que s’il était à la reine et né en légitime mariage.
— C’est bien, ma chère Foi. Grognez avec moi tant que vous voudrez, je vous pardonne pour votre bonne pensée de la prendre chez nous; mais croyez-vous que sa position soit un empêchement insurmontable?
— Mais si insurmontable, Thurstan, qu’il me semble qu’il ne peut plus en être question.
— Ce m’est pas une réponse, c’est rentrer dans votre objection.
— Mais s’il n’y avait pas eu d’enfant, nous aurions pu lui donner son véritable nom, miss Hilton, voilà une raison; et puis, pensez à un petit enfant dans la maison. Mais Sally en deviendrait folle !
— Ne vous occupez pas de Sally. Si elle était une parente orpheline, veuve? continua-t-il en hésitant. Vous aviez suggéré qu’on pourrait la faire passer pour veuve à cause de l’enfant. Je suis seulement vos idées, ma chère Foi. J’approuve votre idée de la prendre chez nous. Je vous remercie de m’avoir fait penser à mon devoir.
— Ohl ce n’était qu’une idée passagère. Pensez donc à M. Bradshaw, je tremble rien qu’en me rappelant sa colère.
— Nous devons penser à quelqu’un de plus grand que
RUTH
M. Bradshaw, quoique j’avoue que je serais un peu affecté s’il devait connaître la vérité : il est si sévàre, si inflexible. Mais il ne saurait pas ce qu’il en est, et d’ailleurs il nous voit trèspeu; mistriss Bradshaw vient toujours seule. Je parie qu’il ne sait pas de quoi se compose notre maison I
— Oh ! si, il connaît bien Sally. 11 a demandé à mistriss Bradshaw, l’autre jour, si elle savait ce que nous lui donnions de gages, en disant que pour la môme somme nous poumons avoir une servante plus jeune et plus utile. A [propos d’argent, pensez quelle dépense ee serait de la garder chez nous pendant six mois, t
Il y eut un moment de silence ; la difficulté était grande. M. Benson reprit en hésitant ;
« Il y a bien ces quinze cents francs....
— Oui, il y a ces quinze cents francs, répéta sa sœur avec tristesse. Je suppose qu’ils sont à elle.
— Je le suppose, et par conséquent il faut oublier d’où ils viennent. Gela défrayera ses dépenses. J’en suis bien fâché, mais je crois qu’il faut s’en servir.
— On ne pourrait pas s’adresser à lui dans les circonstances actuelles? dit miss Benson.
— Non! dit résolûment son frère. Si elle consent à ce que nous nous chargions d’elle, nous ne la laisserons jamais s’abaisser jusqu’à lui demander quelque chose, même pour son enfant. Elle peut vivre de pain et d’eau; nous pouvons tous vivre de pain et d’eau, avant d'en venir là.
— Alors je lui parlerai et je lui proposerai cet arrangement Oh I Thurstan ! depuis notre enfance vous avez su me persuader tout ce que vous vouliez. Plus je vous résiste d’abord, plus je suis sûre de vous céder. Je suis trop faible.
— Pas dans ce cas, chère Foi; nous avons raison tous deux : moi, dans ma manière d’envisager cet enfant; et vous, en ayant pensé à l’emmener avec nous. Dieu vous bénisse, ma chère, pour cette idée-ià ! »
Quand Ruth commença à se lever, ce qui vint rapidement,
car U perspectif d’étre mère semblait être pour plie ope source mystérieuse de force, mise Benson lui apporte la lettre et les billets de banque.
«Vous S0UY8JJÔ&-Y0U* devoir reçu cette lettre, Ruth? » dit-elle doucement.
Rutb changée de couleur, prit la lettre et se mit à la lire sans répondre à miss Renson. Elle soupira, réfléchit uu moment, puis lut la seconde lettre adressée à M. Bensou, Ella prit ensuite les billets de banque et les retourna dans ses mains tremblantes comme si elle ne les voyait pas. Miss Benson remarqua que ses doigts tremblaient et que ses lèvres* étaient agitées d'un mouvement convulsif. Enfin elle dit :
I Miss Benson, je voudrais bien renvoyer cet argent,
s- Pourquoi cela, ma chère ?
— J’aurais une grande répugnance à l’aocepter. Quapd il m’aimait, dit-elle en rougissant et en baissant les yeux, il m’a donné beaucoup de choses, une montre et beaucoup d’autres objets, et je les acceptais ayec plaisir et reconnaissance, parce qu’il m’aimait et que j e luj aurais tout donné ; et je regardais ses présents cpmme des Signes de son amour, Mais cet argent me fait de la peine. Il ne m’aime plus et il est parti. Il me semble, miss Renspn, qu’il croit pouvoir mp consoler de son abandon avec de l’argent, »
4 ce« mots, les larmes longtemps comprimées se firent jour, Elle s’arrêta pourtant dans l’excès dp son émotion, car elle pensa h son enfant,
« Ainsi, voulez-yous prendre la peine dç le renvoyer à M. Bellingbara?
— Oui, ma chère, et j’en suis bien aise, je vous assure. Ils ne méritent pas d’avoir le plaisir de donner, ni de vous faire accepter rien. »
Miss Bensou mit 4 l’instant même les billets dp banque dans une enveloppe dans laquelle ejje écrivit simplement : « De la part de Rutb Hilton. »
« Et maintenant nous nous lavons les mains de ces Bellin-
RÜTH.
gham, » dit-elle d’un ton de triomphe Mais Ruth était triste, car elle savait que ce qu’elle avait dit était vrai, et qu’il ne l’aimait plus.
Pour la consoler, miss Benson se mit à lui parler de l’avenir. Elle était du nombre des gens qui s’attachent de plus en plus à un projet à mesure qu’ils parlent de ses détails et qu’il pénètre dans leur propre esprit. Elle s’anima donc à la pensée d’emmener Ruth chez elle ; mais Ruth était absorbée par la pensée de l’abandon de celui qu’elle aimait, et nulle idée d’avenir, excepté celle de son enfant, ne pouvait la détourner 'de cette contemplation. Miss Benson en fut un peu piquée, et elle le manifesta à son frère dans leur conversation du soir.
« J’ai admiré sa fierté au moment où elle a renvoyé cet argent, Thurstan, dit-elle ; mais j’ai peur qu’elle n’ait le cœur froid : elle m’a à peine remerciée de notre proposition de l’emmener avec nous.
— Ses pensées sont occupées d’autres choses dans ce moment-ci, et chacun exprime ses sentiments à sa manière. En tout cas, il n’est pas sage d’attendre de la reconnaissance.
— Qu’attendez-vous donc alors? de l’indifférence ou de l’ingratitude ?
— Il vaut mieux ne rien attendre et ne pas calculer les conséquences. Plus je vis, plus je suis convaincu de cela. Tâchons seulement de faire le bien sans nous inquiéter des sentiments qui devraient se produire dans le cœur des autres. Nous savons que nul effort de renoncement ou de sainteté ne sera perdu; mais l’éternité est longue, et Dieu seul sait quand doit se produire l’effet. Nous tâchons dans ce moment de bien faire par de bons sentiments, ne nous demandons pas ce qu’elle devrait sentir, ou comment elle devrait exprimer ses sentiments.
— Tout cela est très-beau, et peut-être très-vrai. Mais j’aurais mieux aimé un simple merci, que tant de grands résultats dans l’avenir. Mais, je vous en prie, Thurstan, n’ayez pas l’air si triste, ou je m’en vais. Peu m’importent les gronde-
RUTH
ries de Sally, mais je ne veux pas supporter votre air abattu dès que je m’impatiente un peu : j’aimerais mieux que vous me donnassiez un bon soufflet.
— Et moi, j’aimerais mieux souvent vous entendre vous impatienter tout haut, que siffler quand quelque chose vous contrarie.
— Eh bien! désormais, je me fâcherai, et vous me donnerez un soufflet. C’est un marché conclu. Mais, sérieusement, savez-vous que j’ai fait nos comptes, et que j’ai bien peur que nous n’ayoïLS pas assez d’argent pour payer le mémoire du médecin et la place de Ruth?
— Il faut qu’elle aille dans l’intérieur, quoi que nous fassions, dit 1VE. Benson. Mais qui est là? Entrez, mistriss Hughes ; asseyez-vous.
— Je ne peux pas, monsieur ; cette jeune dame vient de me remettre sa. montre en me priant de la faire vendre pour payer le médecin, et les petites dépenses qu’elle a faites depuis qu’elle est ici, et je ne sais où la vendre plus près que Caernavon.
— C’est bien de sa part, » dit miss Benson, qui se souvenait de ce que Ruth avait dit de sa montre, et qui comprenait quel sacrifice ce devait être pour elle que de s’en séparer.
c Et cela nous tire d’affaire, » ajouta son frère, qui ne savait rien sur l’origine de la montre ; s’il l’avait su, il aurait probablement sacrifié son Facciolati.
Le visage de mistriss Hughes s’illumina tout à coup.
« M. Jones, le médecin, va se marier, et probablement il serait bien aise de donner cette jolie montre à sa fiancée ; je suis sûre qu’il la prendra en payement de son compte, et qu’il donnerade l’argent par-dessus le marché. Je vais lui en parler. »
M. Jones, enchanté d’une si bonne occasion, donna en effet plus d’argent qu’il n’en fallait pour payer les dépenses de Ruth, dont miss Benson avait déjà acquitté la plus grande partie. ~ '
« Auriez-vous quelque obj ection à faire sur l’achat d’une robe
RUTH
noire? » dit miss Benson à Ruth. Elle hésita, puis ajouta : « Mon frère et moi nous pensons qu’il vaudrait mieux vous appeler comme si vous étiez veuve : cela éviterait beaucoup d’embarras, et sauverait votre enfant de beaucoup.... » Elle allait ajouter « d’humiliations, » mais Ruth se retourna en rougissant, comme cela lui arrivait toujours quand on faisait allusion à son enfant, et répondit :
« Oh ! oui, certainement, merci d’y avoir pensé. En vérité, dit-elle très-bas et comme si elle se parlait à elle-même, je ne sais comment vous remercier de tout ce qué vous faites pour moi ; mais je vous aime, et je prierai Dieu pour vous si je puis.
— Si vous pouvez, Ruth ! dit miss Benson avec surprise.
— Oui, si je puis, si vous me permettez de prier pour vou6.
— Certainement, ma chère. Ma chère Ruth, vous ne savez pas combien je pèche souvent; et j’ai si peu de tentations! Nous sommes toutes deux de grandes pécheresses devant le Dieu très-saint; prions l’une pour l’autre. Mais ne me parlez plus ainsi, ma chère, je vous en supplie ! »
Miss Benson pleurait, elle s’était toujours regardée comme tellement au-dessous de son frère en fait de sainteté véritable, que l’humilité de Ruth la troublait. Elle reprit au bout d’un moment :
« Alors, je puis vous acheter une robe noire, et nous vous appelleroûs mistriss Hilton ?
— Non, pas mistriss Hilton, a dit Ruth vivement.
Miss Benson, qui par délicatesse avait évité de regarder Ruth jusque-là, leva les yeux avec surprise.
« Pourquoi pas ? demanda-t-elle.
— C’était le nom de ma mère, dit Ruth très-bas, j’aimerais mieux ne pas le porter.
— Alors laissez-moi vous donner le nom de ma mère, dit miss Benson tendrement; elle aurait..., Mais je vous parlerai de ma mère une autre fois. Nous vous appellerons mistriss Denbigh, on croira que vous êtes notre parente éloignée. *
Quand elle dit à M. Benson le nom qu’elle avait choisi, il
en fût un pen contrarié, mais il comprit combien l’humilité de Ruth devait avoir touché le cœur chaud de sa sœur, et il ne dit rien.
On avait écrit à Sally, pour annonoer l’arrivée du frère et de la sœur avec une parente éloignée, laissée veuve de bonne heure, à ce que miss Beoson avait dit, en ordonnant qu’on préparât pour elle la chambre à donner avec tout le soin possible, car Ruth était faible encore.
La robe ùoirs était finie; il n’y avait plus rien à préparer pour lé voyage du lendemain. Ruth ne pouvait se tenir en repos*, elle errait de fenêtre en fenêtre, apprenant par cœur la position de chaque arbre et de chaque rocher ; Car ils avaient pèur elle bien des soüveùira amers qu’il aurait été plus amer encore d’oublier ; elle entendait encore sur son ht de mort le doua murmure d«9 eaux courantes qu’elle avait écouté ce soirlà, tant leur mélodie avait pénétré dans son Cœur !
Et maintenant tout était fini. Elle était arrivée à Lhandhu, aàsisèen voiture à côté de son amant, ne vivant que dans le bonheur du présent, 6âns s’inquiéter du passé ni dé l’avenif; le jour était fini, et elle était révéillée de son' rêve d’amour.
Elle descendit lentement la haute montagne; ses larmes coulaient, mais elle les essuyait aussitôt en faisant tous ses efforts pour raffermir sa voix et pour répondre à toutes les observations de missBeûSon.
La voiture se faisait attendre. Ruth Caoha soit Visage dans un bouquet que ldi avait donné miatri&â Hughes, et elle tressaillit quand la voiture s’arrêta brusquement devant eux. Elle était assise dans l’intérieur, et les chevaux étaient repartis avant qu’elle Se fût rendu compte que M. et miss Beuson étaient montés sur l’impériale ; mais c’était un soulagement de pouvoir pleurer sans attirer leur attention. La vallée était à demi cachée par Un nuage ûôir, la petite église toutefois s’élevait aux fàyons du soleil. Elle regrettait les larmes qui obscurcissaient sa vue. Il n’y avait dans la voiture qtt’uUé femme qufi, au bout d’un moment, essaya de la consoler.
RUTH
« Ne pleurez pas, mademoiselle, dit-elle avec bonté. Vous quittez vos amis peut-être? C’est bien triste; mais quand vous aurez mon âge, vous n’y penserez plus. J’ai trois fils, marins ou soldats : l’un est en Amérique, au delà de la mer ; l’autre en Chine, à faire du thé, et un autre à Gibraltar, à trois lieues de l’Espagne, et pourtant, vous voyez, je ris, je mange et je suis heureuse. J’ai envie quelquefois de me tourmenter pour devenir un peu plus mince; mais cela n’avance rien, c’est contre ma nature ; aussi je me remets à rire et à engraisser. Je serais bien contente d’être un peu inquiète et de maigrir assez pour ne plus étouffer dans mes robes, que ces couturières font toujours trop étroites. »
Ruth n’osait plus pleurer. Ce n’était plus un soulagement, puisqu’on y prenait garde, et que le moindre signe de tristesse lui attirait un sandwich ou un morceau de pain d’épice. Elle ferma les yeux comme si elle dormait, et resta ainsi tout le jour, pensant que le soleil ne se coucherait jamais, et que la chaleur du jour ne voulait pas décroître. De temps en temps M. Benson descendait pour savoir des nouvelles de Ruth. On changea de voiture, et la grosse dame quitta Ruth après lui avoir donné une bonne poignée de main.
Le jour s’avançait, miss Benson descendait de temps en temps pour savoir comment allait Ruth.
« Nous ne sommes pas bien loin maintenant, dit-elle enfin. Voilà qu’on n’aperçoit plus les montagnes. Nous arriverons bientôt à Eccleston; j’ensuis bien aise, car mon frère est trèsfatigué. » . .
Ruth se demanda d’abord pourquoi on ne passait pas la nuit là où on était, car elle ne savait guère la dépense. d’une nuit à l’auberge. Puis elle proposa de céder sa place dans l’intérieur à M. Benson et de monter sur l’impériale.
c Si vous n’êtes pas fatiguée, cela le reposerait et je pourrais vous montrer Eccleston de loin, si nous y arrivons avant qu’il fasse tout à fait nuit. »
Ruth ne savait pas tous les petits sacrifices qu’entrainait
RUTH
pour M. et miss Benson le parti qu’ils avaient pris de la recevoir chez eux. Ils avaient une telle habitude de ne pas penser à eux-mêmes, qu’il n’y avait presque plus d’efforts pour eux dans le renoncement. Ruth n’avait pas compris que c’était par économie qu’ils étaient montés sur l’impériale en la mettant dans l’intérieur, elle qui était souffrante ; elle ne savait pas que les petits pains qui remplaçaient le dîner avaient été choisis à cause de la différence du prix; elle n’avait jamais su la valeur de l’argent. Mais quand elle eut vécu quelque temps dans leur maison, ses yeux s’ouvrirent et elle se rappela avec reconnaissance leurs bontés pendant le voyage.
Un nuage gris annonça de loin Eccleston, c’était la fumée dé la ville. Puis des pavés, des réverbères.... et ils étaient arrivés. Une grosse voix se fit entendre :
c Êtes-vous là, monsieur ?
— Oui, oui, répondit vivement miss Benson. Sally vous a envoyé, Ben? Demandez une lanterne et veillez au bagage. »
Miss Benson, en posant le pied sur les pavés de sa ville natale, avait retrouvé toute la vivacité qu’elle avait un peu perdue pendant la journée ; elle se retrouvait chez elle et parmi des gens de connaissance. M. Benson lui-même parlait gaiement à Ben et lui faisait des questions sur une foule de gens qui étaient inconnus à Ruth. Elle avait froid et était épuisée. Elle prit le bras que lui offrait miss Benson et se traîna à grand’peine jusqu’à la petite rue silencieuse qu’habitait M. Benson. Le calme était si profond que le bruit de leurs pas retentissait comme un événement et annonçait de loin leur venue. Une porte s’ouvrit à leur approche, et une servante âgée, mais encore robuste, apparut sur le seuil avec un visage radieux.
« Enfin vous voilà ! je me suis crue perdue sans vous. »
RDTH.
Elle donna nne vigoureuse poignée de mam à M. Benson et embrassa miss Benson ; puis, se tournant vers Ruth, elle dit
à demi-voix:
< Et qui est celle-là ? »
M. Benson ne répondit pas et fit un pas en avant. Miss Benson dit hardiment:
« G’est la dame dont je vous ai parlé dans ma lettre, Silly ,
mistriss Denbigh, une parente éloignée.
— Oui, mais vous aviez dit ‘que c’était une veuve. Est-ce
que cette enfant est veuve ?
Oui c’est mistriss Denbigh, répondit miss Benson.
— Eh bien ! si j’avais été sa mère, je lui aurais donné un sucre d’orge au lieu d’un mari, cela aurait mieux valu.
— Chut! Sally, chut! Regardez, voilà votre maître qui essaye d’enlever cette grande malle. »
* Mi ss Benson savait ce qu’elle faisait en attirant attention de Sally sur son maître, car tout le monde, y compris Sally, regardait son infirmité comme provenant d’une chute qu’il avait faite, pendant que Sally, qui était alors une petite bonne, était chargée de le garder. Pendant des années, la pauvKp fille s’était endormie tous les soirs en pleurant, en pensant au malheur qu'elle avait attiré, par sa négligence, sur son enfant chéri, et son repentir n’était pas diminué par le pardon oue lui avait accordé la douce mère à laquelle Thurstan ressemblait tant. Les remords de Sally ne s’étaient calmés qu’en prenant le parti de le servir fidèlement toute sa vie, et elle avait tenu sa parole. Elle aimait miss Benson, mais elle adorait presque son frère. Son respect ne se montrait pas toujours dans ses jnanières, mais elle ne permettait à personne oe qu’elle se permettait à elle-même, et querellait miss Benson si elle osait être d’un autre avis que son frère.
«Allons donc, monsieur Thurstan, n’appreudrez-vous jamais à ne pas vous mêler des affaires des autres? Ben.aidei-
moi à emporter ces malles! »
Miss Benson emmena Ruth dans le petit salon. Le rez-de-
RUTH
chaussée se composait de deui petites pièces donnant l’une dans l’autre ; la cuisine s’ouvrait sur celle du fond, qui servait de salon à la famille, et qu’on appelait toujours le parloir; la fenêtre donnait sur le jardin, et n’eût été l’inconvénient de la cuisine, Sally et miss Benson auraient consacré cette pièce à l'usage exclusif de M. Benson ; son cabinet donnait sur la rue. ce qui lui permettait de faire entrer et sortir à l’insu du reste de la maison cenx qui avaient recours à son ministère ou à sa charité. Comme il avait la vue la moins gaie au rez-de-chaussée, sa chambre à coucher, située au premier, donnait sur le jardin, et miss Benson habitait celle qui était au-dessus du cabinet de son frère ; l’une des deux grandes mansardes était occupée par Sally ; l’autre allait devenir la propriété de ïtuth. Les rideaux étaient tirés dans le salon ; un feu brillant l’éclairait complètement, et, par la porte entr’ouverte, on apercevait Sally dans la cuisine, qui resplendissait de propreté comme tout le reste de la maison.
De l'endroit où elle était assise, Ruth pouvait suivre tous les mouvements de Sally, et sans s’en rendre compte, tant elle était fatiguée et préoccupée d’autres pensées, elle la regardait si attentivement, que bien des années après ce squt venir lui restait encore. La lueur du feu éclairait tous les recoins de la cuisine et faisait ressortir davantage la demi-obscurité du salon où brûlait une seule bougie, dont la lumière se perdait dans les nuances sombres du tapis et des rideaux. Le tournure robuste, mais peu élégante de Sally, sa mise propre et déoente, le jupon court de laine rayée, qui laissait apercevoir des jambes un peu épaisses, la camisole d'indienne rose, le bonnet et le tablier de toile fine et blanche comme la neige, qui formaient l’ancien costume du coraté, firent une impression ineffaçable sur la mémoire de Ruth.
Tandis que Sally préparait le thé, miss Benson ôta le chapeau et le manteau de Ruth, qui sentait instinctivement que Sally ne perdait pas un de ses mouvements. Elle mettait même parfois son mot dans la conversation, et o’était sur un pied
d’égalité. Elle avait abandonné le vous cérémonieux et tutoyait tranquillement miss Benson.
Tous ces petits détails passaient devant l’esprit de Ruthetse fixaient dans sa mémoire sans quelle s’en rendit compte au moment même. Elle était fatiguée et abattue. La bonté qu’on lui témoignait l’oppressait ; mais au milieu de l’obscurité elle apercevait pourtant une lumière qui l’aidait à lutter contre sa tristesse, c’était le petit enfant qu’elle attendait.
M. Benson était aussi fatigué que Ruth -et garda le silence pendant le repas, après lequel miss Benson emmena Ruth chez elle. La blancheur du lit, la propreté exquise de tout ce qui l’entourait charmèrent Ruth. Miss Benson, en l’aidant à se déshabiller, semblait sortir de ses préoccupations de maltresse de maison à l’approche du repos de la nuit, et son dernier adieu fut doux et grave comme une bénédiction.
Quand miss Benson redescendit, elle trouva son frère occupé à lire les lettres arrivées pendant son absence. Elle ferma doucement la porte de communication entre le parloir et la cuisine, et se mit à tricoter près du feu, en attendant que son frère commençât la conversation ; mais il gardait le silence. Elle aimait à discuter ce qu’elle éprouvait, mais il le redoutait pour lui-même et évitait en général tout ce qui pouvait l’agiter. Il y avait des moments où ses sentiments toujours profonds venaient à déborder et ne lui permettaient plus de les contenir ; il était alors forcé de parler, mais il souffrait de cet effort et de l’épuisement qui le suivait. Il avait eu le cœur plein de Ruth tout le jour, et il craignait de voir sa sœur entamer ce sujet; aussi continua-t-il de lire jusqu’au moment où, à son grand soulagement, Sally ouvrit violemment la porte.
«Cette jeune femme doit-elle rester longtemps chez nous?» demanda-t-elle à miss Benson.
M. Benson pressa le bras de sa sœur pour l’empêcher de répondre, et dit :
« Nous ne savons pas exactement, Sally ; elle restera jusqu’après ses couches.
RUTH
— Dieu nous bénisse ! Un enfant dans la maison ! Alors mon temps est venu, et je puis faire mes malles et m’en aller. Je n’ai jamais pu supporter ces choses-là. J’aimerais mieux avoir des rats dans la maison. »
Sally avait véritablement l’air effrayé.
« Mais, Sally, dit M. Benson en souriant, j’étais bien petit quand vous êtes venue me soigner.
— Oh! oui, M. Thurstan, mais vous étiez un beau garçon
de trois ans au moins. » *
Elle se souvint alors du changement qui s’était fait par sa faute dans « ce beau garçon, » et ses yeux se remplirent de larmes ; mais elle était trop fière pour les essuyer avec son tablier, car elle ne pouvait pas, disait-elle, souffrir de pleurer devant les gens.
* D’aillaurs, cela ne sert à rien de parler, Sally, dit miss Benson, qui ne pouvait plus se taire; nous avons promis de la garder et il faut le faire. Vous n’en aurez pas la peine, Sally, ainsi ne vous en inquiétez pas.
— Ah! par exemple! Gomme si j’avais peur de la peine! Vous devriez me connaître mieux que cela. J’ai savonné déux fois le plancher de la chambre de monsieur pour que les planches fussent blanches, quoique le tapis dût être posé dessus, et maintenant vous me reprochez de craindre la peine T Si ce sont là les manières que vous avez apprises dans le pays de Galles, je suis bien aise de n’y avoir jamais été. »
Sally était rouge et avait l’air indigné. M. Benson intervint avec sa douce voix :
< Foi sait bien que vous ne craignez pas la peine, Sally ; elle est seulement inquiète pour cettë pauvre jeune femme qui n’a pas d’autres amis que nous. Nous savons que vous aurez plus d’ouvrage pendant qu’elle sera avec nous, et je crois que, sans en avoir jamais parlé, en faisant nos plans, nous avons compté sur votre secours, qui ne nous a jamais manqué, Sally.
— Vous avez deux fois plus de raison que votre sœur, monsieur Thurstan. Les garçons en ont toujours davantage. C’est
RUTH
la vérité qu’il y aura plus de peine, et je suis bien sûre d'en avoir ma part. J’en prends mon parti si on me le dit tout simplement ; mais je ne puis pas supporter d’entendre certaines gens dire qu’il n'y aura ni peine ni embarras, comme si cela y faisait quelque chose. Il y a des getië qui vous traitent comme un enfaht, et je n’aime pas cela. Je ne parle pas de vous, monsieur Thurstan.
— Non, Sally, vous n’avez pas besoin de dire cela. Je sais bien de qui vous parlèz, quand vous dites : « Il y a des gens. » J’avoue pourtant que j’ai eu tort de vous parler comme si vous craigniez la peine, car personne n’en a jamais eu moins peur; mais j8 veux que vous aimiez mistriss Denbigh, dit miss Benson.
— Cela viendra si vous me laissez tranquille. Je n’aimais pas à la voit assise ce soir dans le fauteuil de mon maître ; un fauteuil avec des Coussins! Les jeunes filles de mon temps se contehtaient de tabourets.
— Elle était fatiguée ce soir, dit M. Benson. Nous sommes tous fatigués; ainsi, si vous avez fini votre ouvrage, Sally, venez pour la prière. »
Ils s’agenouillèrent tous trois, et deux d’entre eux prièrent avec ferveur pour * ceux qui s’étaient égarés, » et avant dix heures tout le monde était couché.
Itüth, poursuivie par un chagrin qu’elle n’osait pas regarder bravement en face, resta éveillée pendant la plus grande partie de la nuit; elle se leva bien des fois pour aller à l’étroite fenêtre et regarder au delà de la ville silencieuse par-dessus les murs gris, les cheminées et les toits pbintns du côté des collines qu’on apercevait à l’horizon et qui se dessinaient sous les rayons de la lune.
Elle ne s’endormit que vers le matin et descendit tard dans le parloir; éllé trouva M. et miss Benson qui l’attendaient Les fleurs du jasmin qui couvraient le mur du petit jardin entraient dans là chambre par la fenêtre ouverte . Le petit parterre était couvert de fleurs d’automne, depuis les roses tré*
RUTH
rnièreS rduges jusqu’aux calcéolaires jaunes qui s’étalaient sous les rayons du soleil. Le ciel était parfaitement pur; pas un Souffle de Veht ne venait agiter les fils d’argent chargés de rosée qui flottaient entre les branches, le parfum des œillets se répandait dans l’air, et miss Benson était occupée à arranger une touffe de roses dans un vase. M. Bensou lisait un gros livre. Ils la reçurent avec de douces paroles, mais le calme fut bientôt rompu par la brusque entrée de Sally, qui jeta à Ruth un regard de reproche en disant :
« Je pense que je puis apporter le déjeuner maintenant? i Et elle appuya fortement sur ce dernier mot.
* J’ai peur d'être fort en retard, dit Ruth.
— Oh! peu importe! dit M. Benson doucement; c’est notre faute, nous avions oublié de vous dire l’heure du déjeuner. Nous faisons toujours la prière à sept heures et demie, et, à cause de Sally, hous ne changeons jamais l’heure, parce qu’elle peut ainsi arranger son ouvrage pour avoir en ce moment-là l’esprit calme et tranquille.
— Hum! » dit miss Benson, un peu disposée à mettre en doute le calme de l’esprit de Sally à quelque heure du jour que ce fût ; mais son frère continua comme s’il ne l’entendait pas :
« Mais il importe peu que le déjeuner ait été retardé, je suis sûr que votre longue journée d’hier vous avait bien fatiguée. »
Sally parut avec du pain grillé, sec et dur, et le posa sur la table eu disant : < Ce n’est pas ma faute s’il ressemble à du bois. * ! , ..
Mais personne ne parut y faire attention, et elle rentra dans ' sa cuisine après avoir fait rougir Ruth jusqu’au blanc des yeux de l'ennui dont elle était cause* i
Tout le jour Ruth Bentit qu’elle avait besoin de s’habituer à l’atmosphère nouvelle qui l’entourait avant de pouvoir agir et vivre librement; et en effet l’air était plus pur que eelui qu’elle respirait depuis longtemps. La piété de sa mère avait eu quelque chose de presque instinctif, et si elle retrouvait chez les
ROTH
Benson la même simplicité, il y avait dans leur vie une loi cachée qui gouvernait toutes choses et qu’ils ne discutaient jamais. Il est vrai que, malgré leurs efforts pour régler toutes leurs actions selon la volonté de Dieu, il arrivait qu’ils s’cn éloignaient souvent; mais les fautes des uns semblaient éveiller la charité et la patience des autres, et le résultat des petites discordes intérieures était une harmonie et une paix profonde. Ils ne se rendaient pas compte de cet état de choses, ils ne s’inquiétaient pas d’étudier leurs progrès ; si parfois M. Benson, arrêté par sa santé au milieu de son activité. « faisait le compte de ses voies, » c’était pour crier avec une profonde tristesse : « Oh! Dieu, aie pitié de moi, qui suis un pécheur ! » Mais il cherchait à remettre sa vie entre les mains de Dieu et à s'oublier lui-même.
Après le déjeuner, M. Benson était rentré dans son cabinet. Ruth ne savait pas si miss Benson accepterait ses services dans les devoirs du ménage : elle était faible et languissante, aussi passa-t-elle volontiers son temps à suivre des yeux les occupations de miss Benson qui lavait les tasses du déjeuner, et causait alternativement avec Ruth et avec Sally. Celle-ci disparut bientôt pour remplir son office dans les chambres à coucher, à la grande satisfaction de Ruth , qui n’avait pas encore reçu son pardon pour son inexactitude du matin. Miss Benson rentra dans le parloir, portant des haricots qu’elle écossait et mettait ensuite dans une écuelle pleine d’une eau limpide qui brillait aux rayons du soleil. En se livrant à cette occupation, elle faisait à Ruth de longs récits sur des gens et des choses que celle-ci ne connaissait ni ne comprenait. M. et mistriss Bradshaw étaient le pivot sur lequel tournaient toutes ses histoires avec l’accessoire de leurs enfants et de leurs domestiques. Ruth était un peu lasse de ces longues dissertations sur des gens qu’elle ne connaissait pas, quand miss Benson l’appela tout à coup dans sa chambre à coucher. Elle cherchait quelque chose dans un vieux petit meuble entièrement composé de tiroirs.
RUTH
Ma chère, je suis bien étourdie. Heureusement j’y ai pensé avant la visite de M. Bradshaw. Voilà.... »
Et elle prit une vieille bague d’alliance et la mit précipitamment au doigt de Ruth. Ruth baissa la tête et rougit de honte ; ses yeux se remplirent de larmes. Miss Benson continua rapidement :
« C’est celui de ma grand’mère ; on les faisait très -larges autrefois pour y mettre une devise. Allons, sauvez-vous, et vous aurez l’air de l’avoir toujours porté. »
Ruth monta dans sa chambre et s’agenouilla près de son lit, en sanglotant comme si son cœur allait se briser, puis elle se calma et pria avec une humilité et une ferveur que les paroles ne peuvent rendre. Quand elle descendit, elle était pâle et ses yeux étaient gonflés ; mais le sentiment maternel la remplissait deN dignité même aux yeux de Sally. Ses réflexions étaient tristes et la journée lui parut bien longue. Le seul événement fut une absence inexplicable de Sally qui intriguait beaucoup miss Benson.
Le soir, quand Ruth fut rentrée dans sa chambre, cette absence lui fut expliquée. Elle avait dénoué ses longs cheveux et restait plongée dans des réflexions, quand elle entendit frapper rudement à sa porte, et Sally entra roide comme un juge, tenant deux bonnets de veuve très-grossiers. Elle s’avança vers la belle Ruth qui s’enveloppait dans son peignoir blanc et qui la regardait d’un air étonné et lui dit :
« Madame ou mademoiselle, car j’ai mes doutes sur vous, je ne veux pas laisser attraper mon maître et miss Foi, et je ne veux pas qu’on leur fasse honte. Les veuves portent ces bonnets-là et ont les cheveux coupés, et que les veuves portent des bagues d’alliance , ou non , on leur coupera les cheveux. J’ai vécu depuis quarante-neuf ans dans cette maison, et je ne veux pas qu’elle soit déshonorée par vos belles boucles. Asseyez-vous, et je vous couperai les cheveux, et que je vous voie demain coiffée décemment d’un bonnet de veuve, ou bien je quitte la maison. Je ne sais pas ce qu’il est arrivé à miss Foi
122 RUTH
de se laisser ensorceler par quelqu'un comme vous. Allons , asseyez-vous. »
Elle appuya la main sur l’épaule de Ruth, et oelle-ei un peu intimidée par la Vieille servante, et d’ailleurs trop triste pour attacher grande importance à ce qu’on lui proposait , s’assit sans rien dire. Sally brandit les grands ciseaux qui étaient toujours suspendus à son côté et commença à oouper sans pitié. Elle s’attendait à quelque résistance , et avait à sa disposition un torrent de paroles tout prêt h couler au moindre signe de rébellion ; mais Ruth la laissait faire en silence, courbant doucement la tâte sous les rudes mains qui réduisaient ses beaux cheveux à lâ longueur de ceux d'un garçon. Sally lut bien prise de quelques doutés sur la nécessité de cette opération , mais la moitié des boucles étaient parties, et il fallait bien que le reste suivit. Quand elle eut fini, elle releva la tête de Ruth, mais elle ne put lire dans les grands yeux qu'elle reneontn qu’une douceur un peu trlBte. Sally essaya de cacher le changement qu’opérait dans ses sentiments la douce et tranquille soumission de Ruth en se baissant pour ramasser les longues tresses, et elle dit en les regardant avec admiration :
c Je croyais que nous aurions eu des larmes. Ce sont de jolis cheveux, et vous n’avez pas été mauvaise. Voyez-vous, M. Thurstanu’en sait pas plus qu’un enfant, et miss Foi lui laisse faire tout ce qu’il veut; ainsi il n’y a que moi pour les empêcher de faire des sottises. Je vous souhaite une bonne nuit. J’ai entendu dire que les longs cheveux étaient malsains. Bonsoir. »
Une minute après elle rouvrit la porte de Ruth.
« Vous mettrez un de ces bonnets demain, je vous en fais présent. »
Sally avait emporté les belles boucles, mais elle ne put prendre son parti de les jeter ; elle les enveloppa soigneusement dans du papier et les mit dans un coin de son tiroir.
RÜTH.