‹ Ruth roman anglais M.rs GaskellChapitre 8 sur 8 · RÜTH · texte numérisé non relu

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blés d’oubli de la part de gens qui n’ont pas l’habitude des affaires.

— Cela n’empêche pas que je voudrais montrer ce papier h M. Benson, ne fût-ce que pour le convaincre de son erreur. Sur mon âme, monsieur, continua-t-il en parlant très-vite, je crois que c’est une négligence de sa part. Permettez-moi de m’en assurer; je vous rendrai cet acte ce soir ou demain matin de bonne heure. »

Le commis était très- embarrassé; il ne savait comment refuser à M. Bradshaw; et pourtant, dans le cas où cette supposition d’un faux aurait quelque fondement, il craignait de se dessaisir de ses pièces.

M. Bradshaw vit son hésitation et reprit avec calme :

* Ne craignez rien; vous pouvez vous fier à moi. S’il y a eu fraude, si j’ai la moindre preuve qui me confirme dans la supposition que je viens de faire (il lui en coûtait de prononcer le mot propre), je ne manquerai pas de prêter main-forte à la justice, quand même ce serait mon propre fils, » ajouta-t-il en souriant; mais de quel sourire!

Quand il eut renvoyé le commis et serré les papiers, il ferma sa porte à clef, appuya sa tête contre la table et gémit tout haut.

Il avait passé les deux dernières nuits dans les bureaux, à chercher les titres de M. Benson dans tous les cartons. Après le départ du commis de la Compagnie d’assurances, il fut frappé de l’idée qu’il les trouverait peut-être dans le pupitre de Richard, et, sans hésiter, ne trouvant pas de clef pour l’ouvrir, il fit sauter le couvercle avec le premier outil qui lui tomba sous la main. Il ne trouva pas les titres; mais, quelque soigneux que pût être Richard à détruire tous les papiers compromettants, son père découvrit dans son pupitre de quoi se convaincre que son fils chéri était tout autre qu’ij n’avait cru.

M. Bradshaw avait tout lu. Il n’avait pas sauté un mot dans toutes ces lettres qui détruisaient ses illusions ; puis, laissant -

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les papiers en tas sur la table et chargeant le pupitre brisé de raconter son histoire, il ferma la porte du cabinet de son fils et emporta la clef.

En dépit de tout ce qu'il avait lu et découvert, M. Bradshaw conservait encore un peu d’espoir. « Après tout, se disait-il, c’est peut-être une erreur, un oubli : ce n’est pas une faute. » Et le malheureux père se rattachait à cette lueur d’espérance.

M. Benson veillait ce soir-là; il attendait qu’on l’appelât auprès d’un membre de sa congrégation qui était dangereusement malade. Aussi ne fut-il point étonné d’entendre frapper à la porte vers minuit. Tout le monde était couché dans la maison; il sortit 4e son cabinet et ouvrit lui-même. C’était M. Bradshaw; il n’j avait pas moyen de s’y tromper, même dans l’obscurité.

« C’est bien, dit-il, c’est vous que je voulais voir. *

Il entra tout droit dans le cabinet ; M. Benson le suivit et ferma la porte. M. Bradshaw sortit de sa poche l’acte accusateur, le déplia et le tendit à M. Benson.

« Lisez ! dit-il. » Puis, au bout d’un moment, il reprit d’un ton interrogateur : « C’est votre signature?

— Non, ce n’est pas ma signature, dit M. Benson très-positivement. Cette écriture ressemble beaucoup à la mienne, tellement que j’aurais presque pu m’y tromper; mais ce n’est pas ma signature.

— Rassemblez un peu vos souvenirs. Cet acte est daté du 3 août de l’année dernière ; il y a quatorze mois : vous pouvez l’avoir oublié. »

M. Benson était occupé à considérer le papier qu’il tenait.

* C’est singulier comme cette écriture ressemble à la mienne ! Mais il est impossible que j’aie vendu ces actions , tout ce que je possédais au monde, sans en avoir le plus léger souvenir.

— Il est arrivé des choses plus étranges. Pour l’amour du ciel, cherchez à vous rappeler si vous n’avez pas signé cet

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— Je ne le ferai pas, dit M. Benson.

— Vous pensez peut-être que ce serait un grand chagrin pour moi ; vous vous trompez , monsieur. Il n’est plus mon fils. Je le renie ; il est un étranger pour moi. Sa honte et son châtiment me sont indifférents.... »

Il s’arrêta, puis reprit d’une voix étouffée :

« Je suis humilié de ce qu’il est mon enfant ; j’ai tenu toute ma vie à l’honneur de mon, nom. Mais je le rejette loin de moi ; je puis couper ma main droite, monsieur. Que la justice suive son cours. Il a fait un faux, il vous a dépouillé de tout votre avoir, je crois.

— Quelqu’un a fait un faux. Je ne suis nullement convaincu que ce soit votre fils. Jusqu’à ce que je connaisse tous les détails, je refuse de poursuivre.

— Quels détails? demanda M. Bradshaw d’un ton d’autorité.

— La force de la tentation, les habitudes de la personne....

— De Richard? C’est lui. »

M. Benson continua : « Je croirais juste de poursuivre un homme qui serait déjà endurci dans le vice, qui menacerait la société.... 4

— C’était tout ce que vous possédiez ?

— C’était tout mon argent ; ce n’était pas tout ce que je possédais, » répondit M. Benson ; puis continuant comme si M. Bradshaw ne l’avait pas interrompu : € Je ne poursuivrai pas Richard, non pas parce qu’il est votre fils ; ne vous figurez pas cela ; mais parce que je ne prendrais jamais un tel parti contre un homme dont ce serait la première faute. Je ne veux pas perdre pour toujours sa réputation, détruire toutes ses bonnes qualités....

— Quelles bonnes qualités lui reste-t-il? demanda M. Bradshaw. 11 m’a trompé; il a offensé Dieu.

— Ne l’avons-nous pas tous offensé? dit M. Benson trèsbas.

— Pas sciemment; je ne fais jamais le mal sciemment; mais Richard, Richard.... »

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— Est-ce quelqu’un de chez Blacke, le malade ?

— Non, non, monsieur; je crois bien que c’est mistriss Bradshaw, quelque bien enveloppée qu’elle soit. »

Quand M. Benson entra dans son cabinet, il trouva mistriss Bradshaw assise dans un fauteuil ; elle pleurait, et elle ne vit pas M. Benson s’approcher d’elle.

a Oh ! monsieur, dit-elle en l’apercevant et en lui prenant les mains, vous ne serez pas si cruel, n’est-ce pas? J’ai de l’argent quelque part, de l’argent qui me vient de mon père ; je crois que c’est au moins cinquante mille francs; je vous donnerai tout, monsieur. Si je ne le peux pas tout de suite, je ferai un testament. Seulement, ayez pitié de mon pauvre Richard, et ne le poursuivez pas, monsieur.

— Ma chère mistriss Bradshaw, ne vous agitez pas ainsi. Je n’ai jamais eu l’intention de le poursuivre. Je l’ai dit à M. Bradshaw.

— Est- il déjà venu ici? N’est -ce pas qu’il est cruel? J’ai été une bonne femme jusqu’à présent. J’ai fait tout ce qu’il m’a ordonné depuis mon mariage ; mais maintenant je dirai ce que j’en pense, je dirai à tout le monde qu’il est cruel pour son propre fils. S’il met mon pauvre Richard en prison, j’irai avec lui. Si je dois choisir entre mon mari et mon fils, je choisirai mon fils ; car il n’aura point d’amis, si je l’abandonne.

— M. Bradshaw y réfléchira. Vous verrez que , lorsque le premier élan de sa colère et de son chagrin sera passé, il ne sera ni dur ni cruel.

— Ah ! vous ne le connaissez pas, reprit-elle tristement, si vous croyez qu’il puisse changer d’avis. J’ai eu beau supplier, et cela m’est arrivé souvent, quand nos enfants étaient petits que je voulais leur éviter une punition, cela n’a jamais serv. « rien. Il ne cède jamais.

— Il ne cède peut-être jamais aux prières des hommes, mistriss Bradshaw ; mais n’y a-t-il rien de plus puissant?

— Vous voulez dire que Dieu peut adoucir sou cœur. Je ne

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nie pas le pouvoir de Dieu. J’ai besoin de penser à lui, car je suis bien malheureuse, continua-t-elle en fondant en larmes. Il m’a reproché, hier soir, d’avoir gâté mon pauvre Richard, et m’a dit que, sans moi, ceci ne serait jamais arrivé.

— Il ne savait pas ce qu’il disait, hier soir. Je vais aller voir M. Farquhar, ma chère mistriss Bradshaw ; vous ferez mieux de retourner chez vous, vous pouvez être sûre que nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir, j

Il la reconduisit jusqu’à sa porte, et se rendit chez M. Farquhar. Il le trouva seul. La triste histoire de M. Benson affligea plus M. Farquhar qu’elle ne l’étonna. Richard ne lui avait jamais inspiré de confiance.

« Que pouvons- nous faire? demanda M. Benson en finissant.

— Il me semble qu’il faut que j’aille trouver M. Bradshaw pour essayer de lui inspirer un peu de miséricorde pour son fils, avant que cette malheureuse affaire ne vienne à s’ébruiter. Voulez-vous venir avec moi?

— Je crains que ma présence ne serve qu’à irriter M. Bradshaw, en lui rappelant ce qu’il m’a dit autrefois ; il se croira obligé d’agir d’après ses anciens principes. Je vous attendrai dans la rue, si vous me le permettez. Je désire savoir comment il est ce matin, physiquement et moralement; car je vous assure que je n’aurais pas été étonné de le voir tomber mort à mes pieds, hier soir, tant l’effort qu’il faisait sur luimême était terrible.

— Oh ! monsieur Farquhar, qu’ arrive-t-il donc ? s'écrièrent Marie et Élisabeth en voyant entrer leur beau-frère. Maman est dans notre ancienne chambre ; elle pleure et elle y a passé la nuit. Elle ne veut pas nous laisser entrer, et papa est en fermé dans son cabinet, et il ne nous répond pas.

— Laissez-moi monter, » dit M. Farquhar.

Au grand étonnement des jeunes filles, leur père ouvrit la porte et laissa entrer son gendre. Au bout d’une demi-heure, il redescendit, écrivit dans la salle à manger un petit billet

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qu’il chargea Marie de remettre à sa mère, et dit qu’il allait envoyer Jemima avec le petit enfant passer deux ou trois jours chez son père.

Il rejoignit M. Benson, qui l’attendait à la porte.

s Venez déjeuner avec moi, dit-il; je pars pour Londres dans quelques heures, et il faut que je vous parle auparavant. »

Il monta pour prier Jemima de déjeuner dans sa chambre, et revint au bout d’un moment.

® Je commence à voir mon chemin, dit-il. Il faut éviter à tout prix que Richard ne voie son père maintenant, ou bien il est perdu pour toujours. M. Bradshaw est inflexible; il m’a défendu de rentrer chez lui, parce que je ne voulais pas abandonner Richard à son malheureux sort. Je vais aller à Londres avec le commis de la maison d’assurances; je dirai toutàDennison : c’est un Écossais, homme d’honneur et plein de cœur. Il comprendra la situation : vous refusez de poursuivre et la Compagnie n’a rien perdu. Quand j’ai dit tout cela à M. Bradshaw, il m’a demandé s’il était une machine dans sa propre maison; il tremblait comme la feuille, tout tn répétant que Richard lui était parfaitement indifférent, et qu’il ne rentrerait pas dans le bureau tant que je serais son associé.

— Qu’allez- vous faire?

— Je vais lui envoyer Jemima avec sa fille. Il n’y a rien de tel qu’un petit enfant pour calmer les gens, et vous ne savez pas tout ce que vaut Jemima, monsieur Benson, quoique vous la connaissiez depuis sa naissance. Je vais la mettre au courant de tout, et elle se chargera de conduire les affaires ici, pendant que je ferai de mon mieux à Londres.

— Richard n’est pas en Angleterre, n’est-ce pas?

— Il doit arriver demain. Je le rejoindrai aisément. Je ne sais pas quel parti je prendrai à son égard. Il ne peut pas rester associé, voilà ce qu’il y a de clair. La maison dont je fais partie n’aura jamais de taches à son honneur; mais, pour l’amour de Jemima, je ne l’abandonnerai pas, je lui trouverai

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quelque occupation à l’abri de toute tentation. S’il vaut quelque chose, il se tirera mieux d’affaire lom de la tyrannie de son père- 11 faut que je vous dise adieu, monsieur Benson. J ai tout cela à expliquer à ma femme, et à faire dire à ce commis que je lVmmène avec moi à Londres. Vous aurez de mes nouvelles dans un jour ou deux. »

M. Benson rentra chez lui, presque étourdi par la rapidité avec laquelle M. Farquhar lui avait expliqué ses plans. Il était abattu et profondément triste du crime de Richard, quelque mauvaise opinion qu’il eût toujours eue de ce jeune homme. L’honneur lui défendait de parler à personne de ce qu il savait, et sa sœur était trop occupée d’une discussion intestine avec Sallv pour voir combien son frère aurait eu besoin de sympathie.

M. Benson ne se sentait pas le droit d’aller chez M. Bradshaw sans qu’on le fit demander, quelque impafent qu il fût de savoir ce que M. Farquhar écrivait à Jemima. Quatre jours après le départ de son mari, elle vint de bonne heure chez

M Benson et demanda à le voir seul.

‘ c oh' monsieur Benson, s’écria-t-elle, voulez-vous venir avec moi pour apprendre à papa les tristes nouvelles que nous venons de recevoir de mon pauvre frère? Walter m’a enfin écrit pour me dire qu’il était venu à bout de le retrouver ; il ne savait où le chercher, quand, avant-hier, il a appris que la diligence de Douvres avait versé, que deux voyageurs avaient étô°tués et plusieurs grièvement blessés. Walter dit qu’il a éprouvé un bien grand soulagement en arrivant à la petite auberge située près de l’endroit où la diligence a versé, quand U a su que Richard n’était pas mort, quoiqu’il eût reçu des blessures graves. Mais, pour nous, c’est un coup terrible ; maman est hors d’état de penser à quoi que ce soit, et nous n o-

sons pas le dire à mon père. » #

Jemima avait eu bien de la peine à retenir ses larmes jus-

ou’alors: elle se mit à sangloter.

« Comment va votre père? je désirerais tant savoir de ses

nouvelles! dit M. Benson affectueusement.

RUTH

— Je vous demande pardon de n’être pas venue vous en donner, mais j’ai été bien occupée. Maman ne veut pas voir mon père. Il parait qu’il lui a dit quelque chose qu’elle ne peut pas oublier. Comme il vient aux repas, elle ne veut pas paraître. Elle vit dans l’ancienne chambre des enfants; elle a tiré de ses armoires tous les vieux jouets de Richard, et elle passe sa journée à pleurer eu les regardant.

— M. Bradshaw a donc repris sa vie ordinaire? Je craignais, d’après ce que m’avait dit M. Farquhar, qu’il n’eût le projet de vivre tout seul.

— Je l’aimerais bien mieux, dit Jemima en pleurant de nouveau. Ce serait plus naturel que la vie qu’il mène ; sauf qu’il n’est pas rentré dans les bureaux, tout va comme à l’ordinaire; il cause comme si de rien n’était, et même il essaye de faire des plaisanteries, ce qui ne lui arrivait jamais : tout cela pour montrer son indifférence.

— Sort-il quelquefois?

— Seulement dans le jardin. Je suis sûre qu’il est bien malheureux après tout; il' ne peut pas rejeter ainsi son fils, et c’est , là ce qui me fait craindre de lui apprendre cet accident. Pouvez-vous venir, monsieur Benson? »

Ils traversèrent rapidement les rues qui les séparaient de la maison de M. Bradshaw; en entrant, Jemima mit la lettre de son mari dans la main de M. Benson, et ouvrit la porte du cabinet de son père, en disant :

« Voilà M. Benson, papa. »

Elle les laissa seuls.

M. Benson ne savait comment s’y prendre pour annoncé? S M. Bradshaw la triste nouvelle. Il l’avait trouvé, en entrant assis au coin du feu, les yeux tristement fixés sur les charbons à demi consumés ; il ne parlait pas et semblait attendre qu« son visiteur commençât la conversation.

« Mistriss Farquhar m’a prié, dit M. Benson d’une voix agitée, de vous parler d’une lettre qu’elle vient de recevoir de son mari.... »

RUTH

11 s’arrêta, ne sachant comment arriver à la difficulté.

i C’était inutile. Je sais les raisons de l’absence de M. Farquhar, et je les désapprouve. J’avais espéré que mon gendre aurait plus d’égards pour mes ordres. J’ai renié le jeune homme que j’avais pour fils.

— La diligence de Douvres a versé, » dit M. Benson, poussé par la dureté du père.

Un coup d’œil lui apprit ce que valait cette apparente froideur. M. Bradshaw jeta sur lui un regard d’angoisse, son visage se couvrit d’une pâleur mortelle. M. Benson, effrayé, se leva pour sonner; M. Bradshaw lui fit signe de se rasseoir.

* Oh! j’ai été bien imprudent, monsieur; il est vivant, il est vivant! » s’écria M. Benson en voyant les lèvres de M. Bradshaw s’agiter comme pour parler.

Mais les paroles de consolation n’arrivaient évidemment pas jusqu’à l’intelligence du malheureux père. M. Benson alla chercher mistriss Farquhar en toute hâte.

« Oh! Jemima, je m’y suis mal pris, j’ai été si cruel! il est bien malade; vite, apportez de l’eau, un peu d’eau-de-vie. »

Et, rentrant précipitamment dans la chambre, il trouva M. Bradshaw, ce colosse, cet homme de fer, évanoui dans son fauteuil.

* Appelez maman, Marie. Envoyez chercher le médecin, Élisabeth, » dit Jemima en volant au secours de son père.

M. Benson l’aida à appliquer tous les moyens pour le faire revenir à lui, et ils furent bientôt secondés par mistriss Bradshaw» qui avait oublié eD un instant tous ses griefs contre son mari.

Avant l’arrivée du médecin, M. Bradshaw ouvrit les yeux, mais la vieillesse semblait l’avoir atteint tout d’un coup. L’intelligence avait reparu dans ses yeux, mais ils étaient éteints comme si de nombreuses années les avaient obscurcis. Il répondit par des monosyllabes à toutes les questions du médecin, qui, ne sachant pas les raisons secrètes de la maladie, s’en inquiétait moins que la famille. Il prescrivit des remèdes si

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insignifiants, que M. Benson était sur le point de le suivre pour savoir sa véritable opinion , quand il s’aperçut que M. Brad- • shaw venait de se lever à grand’peine pour l’empêcher de sortir. Il s’appuyait sur la table pour se soutenir. Au moment où M. Bensori s’approcha de lui, il fit un effort pour parler, et dit enfin, avec un accent touchant d’humilité et de prière :

« Il vit, n’est-ce pas, monsieur?

— Oui, oui, il vit; il n’est que blessé, il n’est pas en danger. M. Farquhar est avec lui, » répondit M. Benson; dont les larmes étouffaient la voix.

M. Bradshaw avait les yeux fixés sur M. Benson ; il le regardait comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de son âme pour voir si on lui disait la vérité. Satisfait enfin, il se laissa tomber lentement dans son fauteuil, joignit les mains, et, après un moment de silence, dit :

« Dieu soit loué ! »

Si Jemima avait espéré que la découverte du crime de Richard aurait au moins l’avantage de renouer les relations interrompues entre son père et M. Benson , elle fut désappointée ; M. Benson n’attendait que la plus légère invitation, mais rien de semblable ne lui arriva. M. Bradshaw, de son côté, aurait été heureux, dans son isolement actuel, de voir quelque fois son ancien ami , mais rien ne pouvait le ramener à quelqu’un à qui il avait défendu sa maison ; Jemima craignait même qu’il ne renonçât à retourner dans ses bureaux, suivant la menace qu’il en avait faite à M. Farquhar. Elle resta sourde aux allusions qu’il faisait de temps en temps à cette menace, évidemment pour voir si son associé en avait parlé à sa femme. Si M. Bradshaw avait pu croire que quelqu’un eût su sa résolution , jamais rien n’aurait pu l’en faire changer. Jemima se félicitait souvent de l’absence de sa mère , qui était allée soi-

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gner son fils. Mistriss Bradshaw aurait fatigué son mari par „ ses importunités. Enfin, un jour, M. Farquhar était allé voir Richard, et M. Watson, ayant besoin d’un ordre, vint demander à Jemima si son père était assez bien pour le voir pour affaires. Jemima transmit la question sans commentaires , et elle eut bientôt la satisfaction de voir son père sortir de la maison et se diriger vers ses bureaux, accompagné de son vieux commis : il n’en parla pas lorsqu’il revit sa fille à dîner, mais à partir de ce jour-là il reprit la direction de ses affaires. Il écoutait en silence les nouvelles de Richard qu’on recevait tous les jours, mais il ne quittait jamais le salon avant l’heure où arrivait la poste de midi.

Quand M Farquhar revint en apportant la nouvelle du complet rétablissement de Richard, il se décida à dire à M. Bradsbaw tout ce qu’il avait arrangé pour la carrière future de son fils ; mais il ne put obtenir de M. Bradshaw aucun signe d’assentiment ou d’intérêt.

« Soyez sûr qu’il n’a pas perdu un mot de tout ce que vous lui avez dit, remarqua M. Benson, auquel M. Farquhar racontait sa conversation avec son beau-père. Mais Richard comprend-il tout cela ?

— Oh ! rien ne peut surpasser son repentir : s’il avait un peu plus d’énergie de caractère, j’aurais plus de confiance en lui ; mais au moins la position qu’il occupera à Glascow n’offrira pas de grands dangers. Ses attributions sont clairement définies, et le chef de la maison est bon et vigilant; il vivra nécessairement en bonne compagnie; son père l’avait trop éloigné de toute relation de son âge. Quand je songe à la vie que M. Bradshaw avait voulu faire mener à son fils, j’ai pitié de Richard , et j’ai bon espoir pour lui. A propos , avez-vous réussi à persuader à Ruth d’envoyer son fils en pension? L’isolement peut avoir pour lui les mêmes inconvénients que pour Richard. Lui avez-vous parlé de mon projet?

— Oui, mais elle ne veut pas en entendre parler ; elle a une répugnance invincible à l’idée de l’exposer aux insultes d’au-

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très enfants ; soyez sûr que si c’est véritablement ce qui vaut le mieux pour son fils, elle finira par en prendre son parti. Le dévouement absolu qu’elle porte à Léonard l’amène toujours aux conclusions les plus sages.

— Pauvre enfant ! il faudra bien qu’il sorte un jour du petit cercle où il vit! Mais je voudrais bien venir à bout d’apprivoiser sa mère. Depuis la naissance de notre petite fille, elle vient quelquefois voir Jemima, elle prend l’enfant dans ses bras, et lui parle doucement comme si elle l’aimait de toute son âme ; mais il suffit qu’elle entende un pas qu’elle ne connaît pas pour se sauver comme une biche effarouchée ; elle a tant fait pour rétablir sa réputation, qu’elle ne devrait plus être si sauvage.

— Vous avez raison de dire qu’elle a fait beaucoup ! tyous ue .savons pas tout ce qu’elle fait ; elle ne nous raconte jamais rien de ses soins pour les pauvres; elle n’ea parle que lorsqu’elle a besoin de quelque secours. Ce n’est que par les pauvres eux-mêmes que nous savons qu’elle est pour eux dans toute la ville un ange de consolation , et au sortir de tant de tristesses elle répand la joie et la paix dans la maison. Quant à son fils, il est impossible de dire tout ce qu’elle est pour lui.

— Il me semble donc qu’il faut laisser dormir mon projet pour le moment; mais souvenez-vous que mes dispositions seront les mêmes dans un an, dans deux ans, quand elle voudra. Que compte-t-elle faire pour son fils?

— Je n’en sais rien; je me le demande quelquefois, mais je crois qu’elle n’y pense pas. Un trait remarquable de son caractère est de ne jamais regarder en avant et rarement en arrière; le présent lui suffit. »

En racontant cette conversation à sa sœur, M. Benson l’entendait qui sifflait tout bas ; elle dit enfin :

« Vous savez que je n’ai jamais aimé le pauvre Richard, mais je ne puis pas prendre mon parti de la manière expéditive dont M. Farquhar l’a délogé de la maison. Le voilà qui

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règne sans partage, et qui a la moitié des profits au lieu du tiers, pendant que Richard travaille à Glascow pour gagner quelques sous; c’est trop fort! n

Miss Foi ne savait pas, ni son frère non plus, ce que Jemima elle-même n’apprit que plus tard , c’est que la part de bénéfices qui revenait à Richard, comme associé dans la maison de son père , était soigneusement mise de côté par M. Farquhar pour être rendue , avec tous les intérêts accumulés, à l’enfant prodigue , quand il aurait prouvé son repentir par le changement de sa conduite.

Quand Ruth avait quelques jours de loisir, c’était une véritable fête chez M. Benson; elle rentrait toujours à la maison avec le désir d’y rendre tous les services qui étaient en son pouvoir. Les travaux délicats que les yeux affaiblis de miss Benson ne lui permettaient plus d’entreprendre étaient toujours réservés à Ruth ; M. Benson l’attendait pour copier ses papiers ou pour écrire sous sa dictée quand il était trop fatigué. Pour Léonard, le retour de sa mère était toujours une joie sans égale : c’était dans les promenades qu’il faisait alors avec elle, dans les confidences qu’ils échangeaient, que l’enfant puisait la force de marcher sur les traces de sa mère. Ils sentaient tous que Dieu avait permis, dans sa miséricorde, que le coup terrible qui avait frappé Léonard tombât précisément au moment où il pouvait lui être utile ; et Ruth s’étonnait, dans son cœur, d’avoir eu la lâcheté de cacher à son fils une vérité qui ne pouvait manquer d’éclater un jour ou l’autre. Les mois et les années s’écoulaient ainsi dans des efforts sincères pour servir Dieu.

Environ un an après que Richard Bradshaw eut cessé d’être associé dans la maison de son père, M. Farquhar rencontra M. Benson dans la rue, et lui dit qu’il venait de Glascow et qu’il était parfaitement satisfait de la conduite de Richard.

t Je suis décidé à le dire à son père ; on a cédé trop facilement dans la famille au désir évident de M. Bradshaw de ne pas entendre prononcer le nom de son fils. Il sortait de la

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chambre dès qu’on parlait de Richard, en sorte qn’on y a renoncé. J’ai laissé faire tant qu’il n’y a eu rien de bon à dire de lui ; mais ce soir, je ne laisserai pas M. Bradshaw s’échapper sans entendre les nouvelles que j’ai à lui donner de son fils. Ce ne sera jamais un héros: son éducation lui a enlevé tout courage moral; mais en le surveillant pendant quelques années, il prendra de bonnes habitudes et tout ira bien. »

Le dimanche suivant, au service de l’après-midi, M. Benson s’aperçut que le banc des Bradshaw était occupé. Dans un coin obscur, on distinguait la tête blanche de M. Bradshaw inclinée pour prier. Jadis toute son altitude, pendant l’office, semblait dire qu’il était sûr de lui-même et de sa vertu; celle fois, il demeura prosterné. M. Benson comprit quel effort c’était pour un homme comme M. Bradshaw de manquer au serment qu’il avait fait de ne jamais rentrer dans la chapelle tant que le même pasteur la desservirait ; et il passa avec sa sœur et Ruth sans paraître apercevoir M. Bradshaw. Mais à partir de ce jour il sentit que, quelles que pussent être les relations extérieures, la vieille affection était rentrée dans le cœur de son ancien ami.

Les vieillards parlent d’années où la fièvre typhoïde a dévasté l’Angleterre comme une peste: années qui ont laissé dans beaucoup de maisons des traces ineffaçables, et que ceux mêmes qui ont eu le bonheur de sauver les objets de leur allection ne se rappellent qu’en tremblant. Il semblait que l’alarme qui avait envahi la naliou égalât la sécurité frivole où elle avait vécu jusque-là: la mort frappait les jeunes comme les vieux, ceux qui se portaient bien commo ceux dont la santé était déjà ébranlée. Telle fut l’année à laquelle nous amène notre récit.

L’été avait été A *-se beauté remarquable; à ceux qui se

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plaignaient de la chaleur on faisait remarquer que, grâce aux abondantes rosées de la nuit, la végétation n’avait point souffert. Le commencement de l’automne fut humide et froid ; mais personne n’y fit attention. Le commerce semblait plus florissant que jamais; à Eccleston surtout on était en grande joie; les manufactures étaient plus occupées qu’elles ne l’avaient été pendant bien des années. M. Donne avait accepté une place du gouvernement, et l’agitation des élections allait recommencer. Les Cranworh, réveillés à temps cette fois, donnaient une série de fêtes magnifiques, afin de faire rentrer dans le devoir les électeurs d’Eccleston.

Pendant que la ville se divisait d’avance entre les deux candidats au Parlement, qu’on discutait le moment de l’arrivée de M. Donne, et qu’on racontait qu’au dernier bal qu’il avait donné M. Cranworth avait dansé avec la fille d’un marchand d’Eccîeston, la fièvre se glissait inaperçue dans les malheureux repaires du vice et de la pauvreté. Elle commença dans les maisons des pauvres Irlandais, mais elle était si fréquente parmi eux qu’on n’y fit pas grande attention. Ils mouraient sans être secourus des médecins, qui apprirent l’étendue du mal par des prêtres catholiques.

Avant que les médecins d’Eccleston eussent eu le temps de se réunir, de se communiquer leurs observations et de prendre quelques mesures de salubrité publique, la fièvre éclata, comme un feu qui a longtemps couvé sous la cendre, dans tous les coins de la ville en même temps, et elle s’étendit bientôt des pauvres qui vivaient dans le vice aux honnêtes gens, et de là aux classes moyennes et aisées de la société. La plupart des malades étaient perdus sans ressource dès le premier moment. Un cri s’éleva, puis vint un silence profond, auquel succédèrent -les gémissements de ceux qui survivaient.

La moitié de l’hôpital de la ville fut organisée pour soigner les malades; on les transportait tout de suite dans cette espèce de lazaret pour éviter la contagion, et ce fut là que se con-

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centrèrent les efforts de tous les médecins. L’un d’eux mourut

au bout de deux jours; le lendemain les gardes-malades et les

infirmières furent toutes enlevées, et les gardes ordinaires de

l’hôpital refusèrent, à quelque prix que ce fût, de s’exposer à ce

qu’elles considéraient comme une mort certaine. Les malades

se trouvèrent donc abandonnés aux mains les plus grossières,

et il n’y avait que huit jours que l’on avait constaté la présence

de la fièvre ! Ruth entra un matin d’un pas ferme dans le *

oabinet de M. Benson, et lui demanda la permission de lui

parler un moment. ,

* Sans doute, ma chère. Asseyez-vous, » dit-il.

Elle ne l’entendit pas et resta debout la tête appuyée contre le manteau de la cheminée, regardant le feu d’un air distrait.

Au bout de quelques minutes elle dit enfin:

« Je voulais vous dire que j’ai été ce matin me proposer comme garde-malade pour l’hôpital des fiévreux. On a accepté, et j’y vais ce soir.

— Oh î Ruth, voilà ce que je craignais; je l’ai vu dans vos yeux ce matin pendant que nous parlions de ce terrible fléau!

— Pourquoi parlez-vous de crainte , monsieur Benson ? Vous avez soigné vous-même John Hadison et la vieille Betty, et beaucoup d’autres, je suis sûre, dont vous n’aveZ pas parié.

— Oui, mais cela est bien différent! Dans cet air empesté ! soigner des cas si graves ! Y avez-vous bien pensé, Ruth? »

Elle garda le silence un moment ; ses yeux se remplirent de larmes. Elle dit enfin très-doucement, mais avec un sérieux profond :

« Oui, j’ai pensé, j’ai réfléchi; mais, au milieu de tous mes doutes et de toutes mes craintes, j’ai senti que je devais y aller. *

Ils pensaient tous les deux à Léonard. Il y eut encore un moment de silence. Ruth reprit:

< Je n’ai pas peur, et on dit que c’est là un préservatif; en tout cas, si j’éprouve un peu d’inquiétude, tout disparaît quand je songe que je suis entre les mains de Dieu! Oh! monsieur Ben-

RU TH

son, continua-t-elle en laissant couler les larmes qu’elle ne pouvait plus retenir, Léonard ! Léonard ! »

C’était à lui de relever la foi de tous deux.

* Pauvre mère! dit-il. Mais ayez bon courage. Lui aussi est entre les mains de Dieu. Pensez au court espace de temps qui vous séparerait de lui si vous mouriez dans votre bonne œuvre !

— Mais lui ! mais lui 1 ce serait long pour lui, monsieur Benson; il serait seul.

— Non, Ruth; Dieu et tous les hommes de bien veilleraient sur lui. Mais, si vous ne pouvez faire taire vos craintes pour son avenir, vous ne devez pas aller à l’hôpital. Tant d’inquiétudes vous rendraient accessible à la fièvre.

— Je ne craindrai rien, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Je ne crains rien pour moi; je ne veux rien craindre pour mon enfant. »

Après un court silence ils décidèrent le moment de son départ; ils parlaient de son retour comme d’une chose certaine, quoiqu’ils ignorassent la durée de son séjour à l’hôpital : cela dépendait entièrement de la durée de la fièvre. Ruth ne devait avoir de rapports avec Léonard et avec miss Foi que par M. Benson, qui déclara qu’il irait tous les soirs à l’hôpital pour savoir des nouvelles de Ruth.

« Ce n’est pas seulement à cause de vous, ma chère I II y a là beaucoup de malades; je pourrai au moins donner de leurs nouvelles à leurs amis. »

Tout avait été réglé avec une gravité tranquille ; Ruth hésitait comme si elle reculait devant un grand effort. Elle dit enfin en souriant faiblement:

« Je suis bien lâche de rester ici à causer, parce que je n’ose pas dire à Léonard où je vais.

— Ne pensez pas à cela. Je m’en chargerai. Cela vous agiterait trop.

— Il le faut. Dans un instant j’aurai assez d’empire sur moi- môme pour lui parler tranquillement et lui donner du cou-

rage. Pensez, continua-t-elle en souriant à traders ses larmes, quelle consolation le souvenir de mes dernières paroles serait pour le pauvre enfant, si.... » •

Sa voix s’affaiblit, mais elle reprit courageusement : t II le faut. Mais voulez-vous vous charger de parler à votre sœur? Je n’ai pas beaucoup de courage, et, sachant ce que j’ai à faire, sans en savoir la fin, il me semble que je ne pourrais pas résister à de nouvelles prières. Serez-vous assez bon pour »

lui parler, monsieur, pendant que je vais trouver Léonard? n Il se leva sans lui répondre, et ils montèrent ensemble.

Ruth apprit à son fils sa résolution avec calme et courage, sans même se permettre un geste ou un regard plus tendre qu’à l’ordinaire, de peur d’inquiéter inutilement son enfant.

Il l’embrassa plein d’une confiance qu’il puisait dans son ignorance de l’imminence du danger plutôt que dans la foi de sa mè re.

Ruth mit son chapeau et descendit dans le jardin pour ceuillir quelques fleurs d’automne. Elle y trouva miss Benson; son frère lui avait fait la leçon, et, quoiqu’elle eût les yeux gonflés de larmes , elle parla à Ruth avec une animation factice. En les voyant à la porte, s’efforçant de causer de choses indifférentes, comme s’ils se quittaient pour quelques heures, on n’aurait pas deviné les sentiments qui se pressaient dans leurs cœurs. Deux fois Ruth fit un effort pour dire adieu ; deux fois ses yeux tombèrent sur Léonard, et elle fut obligée de cacher ses lèvres tremblantes dans son bouquet de roses.

t On ne vous laissera pas vos fleurs , dit miss Benson ; les médecins exagèrent tant le danger des parfums !

— C’est vrai, dit Ruth, je n’y avais pas pensé. Je ne garderai qu’une rose. Tenez, Léonard! * et elle lui donna le reste.

C’étaient ses adieux; elle réunit tout son courage pour sourire encore une fois, puis s’éloigna. Elle se retourna au bout de la rue pour voir encore son fils, mais en l'apercevant elle ne put s’empêcher de courir à lui pour l’embrasser. Il se précipita

RDTH.

au-devant d’elle, et la mère et l’enfant se jetèrent dans les bras l'un de l’autre sans dire un mot.

« Maintenant, Léonard, dit miss Foi, ayez bon courage ; je suis sûre qu’elle nous reviendra bientôt. »

Elle avait bien envie de pleurer elle-même, et il est probable qu’elle n’y aurait pas résisté, si elle n’avait pas eu la ressource de gronder Sally, parce qu’elle exprimait sur la conduite de Ruth une opinion qui était celle de miss Benson deux heures auparavant. Prenant comme texte ce que son frère lui avait dit, elle fit à Sally un si beau sermon sur le manque de foi , qu’elle en fut étonnée elle-même, etqu’elleferma prudemment la porte de la cuisine pour ne pas entendre la réplique de Sally. Ses paroles avaient été plus loin que sa conviction.

Tous les soirs , M. Benson allait chercher des nouvelles de Ruth, et il revenait toujours plein d’espérance. La fièvre était terrible à l’hôpital, mais le fléau n’approchait pas d’elle. M. Benson disait qu’il ne l’avait jamais vue si belle que dans cet asile de maladies et de douleurs.

Un soir Léonard l’accompagna jusqu’à l’entrée de la rue dans laquelle donnait l’hôpital. M. Benson le quitta en lui disant de retourner à la maison ; mais l’enfant s’arrêta un moment pour regarder la foule qui contemplait de loin les fenêtres éclairées de l’hôpital. La plupart de ces pauvres gens avaient là des parents et des amis.

Léonard écoutait les conversations : il n’était question que de la fièvre et de ses ravages. Bientôt on en vint à parler de Ruth, et Léonard retint son haleine pour mieux écouter.

* On dit qu’elle a été une grand pécheresse et que c’est sa pénitence, v dit l’un.

Léonard allait se précipiter pour donner un démenti à cejui qui venait de parler de sa mère, quand un vieillard répondit :

« Elle ne peut pas avoir été une grande pécheresse , et ce n’est pas une pénitence pour elle ; mais elle fait cette bonne œuvre pour l’amour de Dieu et du ^igneur Jésus. Elle verra

RUTH

la face de Dieu quand vous et moi nous en serons bien loin. Savez-vous que, quand ma pauvre fille est morte et que personne ne voulait s’approcher d’elle, sa tête a reposé sur le sein de cette femme? J’ai envie de vousfrapper, continua le vieillard en levant sa main tremblante, quand je pense que vous avez pu appeler cette femme-là une grande pécheresse. La bénédiction de ceux qui étaient près de mourir repose sur elle. «

Toutes les voix s’élevèrent alors pour raconter les œuvres de miséricorde accomplies par Ruth, et le cœur de Léonard battait si fort qu’il entendait à peine tout ce qu’on disait de sa mère. Nul ne savait tout ce qu’avait fait Ruth; sa main gauche ignorait ce que faisait sa main droite, et Léonard contemplait pour la première fois l’amour et le respect que les pauvres et les abandonnés avaient voués à sa mère. Il ne put résister ; il s’avança fièrement, et touchant le bras du vieillard qui avait parlé le premier, il essaya de prononcer quelques mots; mais ses larmes l’étouffaient, ce ne fut qu’au bout d’un moment qu’il put dire :

« Je suis son fils, monsieur.

— Toi, tu es son enfant ! Que Dieu te bénisse, mon garçon ! dit une vieille femme se faisant jour à travers la foule. Hier soir encore elle a calmé mon enfant en lui chantant des psaumes toute la nuit. Elle chantait tout bas et si doucement, si doucement, qu’on dit que toutes ces pauvres créatures dans le délire se taisaient pour écouter, elles qui n’avaient pas entendu des psaumes depuis tant d’années. Que le Dieu du ciel te bénisse, mon garçon ! »

Et une multitude de créatures affaiblies par la misère et par les privations se pressaient autour du fils de Ruth en le bénissant, et il ne savait que répéter :

« C’est ma mère ! »

A partir de ce jour, Léonard marcha sans honte dans les rues d’Eccleston, car plusieurs se levaient et appelait bienheureuse celle qui lui disait : * Mon fils. »

Au bout de quelques semaines, lavWence de la £èvre dimi-

RUTII.

nua, et l’effroi public commença à s’apaiser. Les malades de l’hôpital devenaient chaque jour moins nombreux, et, à prix d’argent on trouva des gardes pour remplacer Ruth. Mais c’était grâce à elle que la panique générale s’était calmée; c’était elle qui, volontairement et sans espoir de gain, avait bravé tous les dangers de l’épidémie. Elle dit adieu à tous les habitants de l’hôpital, et, après avoir observé soigneusement toutes les précautions conseillées par M. Davis, le premier médecin de la ville, elle rentra chez M. Benson à la nuit tombante.

Les soins les plus tendres l’entourèrent aussitôt ; on la fit étendre sur un canapé qu’on approcha du feu, on lui donna du thé, et elle se laissa faire avec la docilité d’un enfant. Quand on lui apporta les bougies, les regards inquiets de M. Benson ne découvrirent aucun changement sur son visage; elle était un peu pâle, mais ses yeux avaient la même pureté, et ses lèvres roses le même sourire grave et doux.

Le jour suivant, miss Benson obligea Ruth à rester étendue sur le canapé, et, quelque disposée que fût Ruth à l’activité, elle se soumit pour faire plaisir à miss Foi.

Léonard était assis à côté d’elle et lui tenait la main. De temps à autre il levait les yeux de dessus son livre pour s’assurer qu’elle lui était véritablement rendue. 11 avait descendu les fleurs qu’elle lui avait données en partant et qu’il avait fait sécher. A son tour, elle lui montra en souriant la rose qu’elle avait emportée à l’hôpital. Le lien qui l’unissait à son fils n’avait jamais été si étroit.

Plusieurs visiteurs troublèrent ce jour-là le repos de la petite maison. Mistriss Farquhar arriva la première. Elle était charmante ; le bonheur l’avait embellie, et ses grands yeux, brillants de joie, étaient pleins de larmes en contemplant Ruth.

RUTH

« Ne bougez-pas, Ruth ! il faut que vous preniez votre parti de vous laisser soigner aujourd’hui. J’ai rencontré miss Benson dans l’antichambre, et je lui ai promis de ne pas vous fatiguer. Oh ! Ruth ! comme nous vous aimons depuis que vous nous ôtes rendue! Savez- vous? J’ai appris à Rosa à prier pour vous dès que vous avez été dans ce terrible hôpital ; je voudrais que vous l’entendissiez dire : « Je te prie , mon Dieu , de garder Ruth! » Oh ! Léonard, n’êtes-vous pas fier de votre mère ? »

Léonard répondit : « Oui » un peu sèchement, comme s’il ne reconnaissait à personne le droit de savoir combien il était fier de sa mère. Jemima continua :

« J’ai un projet, ma chère Ruth ; il vient en partie de mon père, qui a un grand désir de vous prouver son respect. Nous voulons que vous veniez avec nous à Abermouth : papa nous a prêté sa maison, et le changement d’air vous fera du bien. Il y a souvent de beaux jours au mois de novembre.

— Merci bienl L’offre est séduisante ; si vous me le permettez, j’y penserai et je vous dirai ce que je puis faire.

— Oh ! pensez-y tant que vous voudrez, pourvu que vous vous décidiez à venir. Léonard viendra aussi. Je suis sûre qu’il prendra mon parti. »

Ruth pensait à l’entrevue sur la plage : jamais elle ne se sentirait le courage de retourner à ce lieu désolé ; mais Abermouth lui rappelait aussi de doux souvenirs.

« Peut-être Élisabeth et Marie viendront-elles. Quelles charmantes soirées nous passerons ensemble ! »

Pendant qu’elle parlait, miss Benson entra accompagnée du vieux et excellent recteur d’Eccleston. C’était un homme à l’air réservé, mais on lisait sur son visage une bienveillance sérieuse et efficace : ses yeux avaient une expression de bonté qui touchait tout le monde. Ruth l’avait vu une ou deux fois à l’hôpital, et mistriss Farquhar l’avait rencontré dans le monde.

« Allez avertir votre oncle, dit miss Benson à Léonard.

— Attendez, mon garçon. Je viens de rencontrer M. Benson dans la rue, et c’est à votre mère que j’ai affaire. Je serai bien

RUTH

alSÜ que vous sachiez ce dont il s’agit , et quant à ces dames , je suis sûr, dit-il en saluant miss Benson et Jemima, que je ne ^ e ur déplairai pas en entrant tout de suite en matière. »

* Il tira son lorgnon et dit en souriant :

« Vous vous êtes sauvée hier si silencieusement , mistriss Denbigh, que vous ne savez probablement pas que le comité était réuni au moment même pour rédiger une lettre de remerclments qui vous est adressée. Comme président on m’a chargé de vous la remettre, et j’aurai le plaisir de la lire tout haut. » Le bon recteur n’épargna à Ruth ni la date, ni la signature; puis, repliant la lettre, il la remit à Léonard en disant :

< Tenez, monsieur; quand vous serez vieux vous lirez avec plaisir cet hommage rendu à la noble conduite de votre mère. Je vous assure, madame, dit il en se tournant vers Jemima, qu’il est impossible d’exprimer le soulagement qu’ont éprouvé les membres du comité de secours quand mistriss Denbigh s’est présentée. La terreur était à son comble ; les morts se succédaient si rapidement qu’on n’avait pas le temps d’ensevelir.les cadavres avant qu’il se présentât d’autres malades pour occuper les lits , et nous ne pouvions nous procurer des secours à aucun prix. Je n’oublierai jamais la reconnaissance que j’ai éprouvée envers Dieu quand mistriss Denbigh m’a dit ce qu’elle se proposait de faire. Nons l’avons pourtant prévenue du danger.... Je vous épargnerai tout ce que j’aurais encore à dire, madame, continua-t-il en voyant rougir Ruth; mais si jamais vous ou votre fils avez besoin d’un ami, je suis à vos ordres pour tout ce qui sera en mon pouvoir. »

Il salua profondément et se retira. Jemima se leva et alla embrasser Ruth. Léonard se leva à son tour pour serrer sa précieuse lettre. Ruth se jeta dans les bras de miss Benson, qui pleurait dans un coin.

t Je n’ai pas pu le dire parce que j’avais peur de fondre en larmes ; mais si j’ai fait quelque chose de. bien , c’est 'à M. Benson et à vous que je le dois. Je regrette tant de n’avoir pas dit au moins que c’est en voyant M. Benson soigner les

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malades , sans en parler , que l’idée d’aller à l’hôpital m’est venue à l’esprit ! Je ne pouvais que me taire ; mais c’est à vous que je dois tout.

— Après Dieu, Ruth ! dit miss Benson à travers ses larmes.

— Pendant qu’il lisait cette lettre, je pensais à tout ce que j’avais fait de mal. Pouvait-il savoir ce que j’ai été? dit-elle à voix basse.

— Oui, ditJemima ; tout le monde à Eccleston l’a su, mais ce temps- là est oublié. Miss Benson, continua-t-elle pour changer de sujet, aidez-moi de persuader à Ruth de venir passer quelque temps à Abermouth avec Léonard. Vous savez que Walter veut l’amener à lui permettre de mettre Léonard en pension; il discutera ce projet avec elle, et Léonard verra la mer pour la première fois.

— Je crois que mon frère trouvera que Léonard a besoin de se remettre au travail : il a perdu beaucoup de temps dernièrement, et il faut le rattraper. »

Miss Benson se piquait d’une grande sévérité envers les enfants.

« Oh ! il travaillera là-bas, dit Jemima ; vous viendrez, n’est-ce pas, ma bonne Ruth ? Nous passerons si bien notre temps ensemble.

— Ce serait charmant, dit Ruth en souriant. *

Et elles se séparèrent pour ne plus se revoir ici-bas.

Mistriss Farquhar venait de partir quand Sally entra brusquement. « Par exemple ! s’écria-t-elle en regardant tout autour de la chambre. Ah ! par exemple ! si j’avais su que le recteur dût venir, j’aurais mis le beau tapis sur la table, et les belles housses sur nos fauteuils! Vous n’êtes pas mal, vous, continua-t-elle en examinant Ruth de la tête aux pieds , vous êtes toujours propre et bien arrangée : vos robes ne coûtent pas plus de quatre sous le mètre, je le parierais bien; mais vous avez une façon de les porter ! Quant à vous ( et elle se tourna vers miss Benson ), il me semble que vous auriez bien pu mettre quelque chose de mieux que cette vieille drogue, ne

RUTH

fût-ce que pour me faire honneur, à moi , dont le père était bedeau de la paroisse.

— Mais, Sally, vous oubliez que j’ai passé la matinée à faire des confitures. D’ailleurs, pouvais-je deviner que M. Grey viendrait nous voir ? répondit miss Benson.

— Vous n’aviez qu’à me laisser faire la confiture : je sais peut-être bien la faire aussi bien que vous. Si j’avais su qu’il dût venir, j’aurais couru vous acheter un ruban pour vous mettre au cou : cela aurait un peu égayé votre toilette. Je suis désolée de penser qu’il m’a trouvée chez des dissidents qui ne savent pas seulement s’habiller proprement.

— N’y pensez plus , Sally : il ne m’a pas seulement regardée. C’était Ruth qu’il venait voir, et, comme vous dites, elle est toujours propre et bien mise.

— Allons, ce qui est fait est fait ; mais, si je vous achète un ruban , promettez r moi de le porter s’il vient ici des membres de l’Église d’Angleterre : car je ne peux pas supporter la façon dont ils se moqupnt de la toilette des dissidents.

— Je le veux bien, ma bonne Sally, dit miss Benson; et maintenant, Ruth, je vais vous chercher une tasse de bouillon.

— Oh ! tante Foi , si vous voulez me traiter comme une malade, j’ai envie de me révolter. »

Mais miss Foi tenait tant à soigner Ruth qu’elle dut se soumettre, et s'étendit sur le canapé, où elle se reposa longtemps, en songeant à la beauté de la mer et aux charmants paysages des environs d’Ahermouth.

Dans l’après-midi, M. Davis vint aussi faire une visite à Ruth. M. et miss Benson étaient avec elle dans le parloir, et la regardaient d’un œil joyeux, pendant qu’elle cousait pour miss Benson en causant gaiement du projet d’aller à Abermouth.

t Vous avez vu notre brave recteur aujourd’hui, n’est-ce pas? dit M. Davis en entrant. Je suis chargé d’une commission du même genre : seulement, je vous épargnerai la lecture de ma lettre, et je parie qu’il n’en a pas fait autant. Je vous prie de remarquer, dit-il en posant sur la table une

RUTH. 345

«lettre cachetée, que je vous ai remis un message de remerclments de tous les médecins d’Eccleston, que vous lirez quand cela vous conviendra. Dans ce moment, j’ai à causer avec vous, mistriss Denbigh; j’ai un service à vous demander.

— Un service? s’écria Ruth; que puis-je faire pour vous? Je vous promets de faire ce que vous voudrez, sans savoir ce dont il s’agit.

— Vous êtes bien imprudente, mais je vous prends au mot. Donnez-moi votre fils.

— Léonard !

— Voilà ce que c’est, monsieur Benson. Il n’y a qu’un moment elle était à mes ordres, et maintenant elle me regarde comme si j’étais un ogre !

— Ruth ne vous comprend peut-être pas bien, dit M. Benson.

— Voici ce dont il s’agit. Vous savez que je n’ai point d’enfants; cela ne m’a jamais beaucoup troublé, mais c’est un grand chagrin pour ma femme; je ne sais si c’est par contagion ou parce que cela me contrarie de penser que ma clientèle passera à un étranger, mais je jette depuis quelque temps des yeux de convoitise sur tous les garçons bien portants, et j’ai fini par choisir Léonard, mistriss Denbigh. »

Ruth ne comprenait pas encore.

* Quel âge a cet enfant? douze ans, dites-vous, miss Benson? Il est bien grand pour son âge. Le fait est que vous avez l’air jeune ! »

Il vit rougir Ruth et reprit sérieusement :

« Douze ans! alors je m’en empare tout de suite. Je n’ai pas la prétention de vous l’enlever, mistriss Denbigh. C’est une grande recommandation pour moi de savoir qu’il est votre fils, et je sais que c’est un brave garçon. Je serai heureux de le laisser auprès de vous aussi longtemps et aussi souvent que possible; mais il ne peut pas passer sa vie attaché à votre tabMcr. Sauf votre bon plaisir, je me chargerai de son éduca-

tion, et L sera mon élève. Avec le temps il deviendra mon associé, et, un jour ou l’autre je lui laisserai la meilleure clientèle d’Eccleston. Maintenant, mistriss Denbigh, qu’avezvous à dire contre ce projet? Ma femme en est aussi enchantée que moi. Vous n’ôtes pas une femme, si vous n’avez pas vingt objections à me présenter.

— Je ne sais, dit Ruth; je m’attendais si peu...

— Vous êtes vraiment bien bon, monsieur Davis, dit miss Benson, un peu scandalisée de ce que Ruth n’exprimait pas sa reconnaissance.

— Bah! bah! je parie qu’au bout du compte je gagnerai à cet arrangement-là. Voyons mistriss Denbigh, est ce convenu? »

M. Benson prit la parole.

« C’est un peu soudain, en effet, monsieur Davis. Il me semble que c’est ce que nous pouvons espérer de mieux; mais il faut donner à Ruth un peu de temps pour réfléchir.

— Eh bien! vingt-quatre heures, cela suffit-il? *

Ruth leva la tête.

« Monsieur Davis, ne croyez pas que je sois ingrate parce que je ne puis pas vous remercier. »

Elle pleurait en parlant.

« Donnez-moi quinze jours pour réfléchir. Dans quinze jours, j’aurai pris mon parti. Oh ! que vous êtes tous bons !

— Très-bien! dans quinze jours, le jeudi 28, je viendrai savoir votre résolution ; mais jo vous préviens que je suis décidé à venir à bout de mon affaire. Je ne veux pas faire rougir mistriss Denbigh en vous racontant toutes les observations que j’ai faites depuis trois semaines, monsieur Benson, et qui m’ont convaincu que je trouverais d’excellentes qualités chez son fils. Vous souvenez-vous de la nuit de délire d’Hector O’Brien, mistriss Denbigh? »

Ruth pâlit à ce souvenir.

« Voyez comme elle devient pâle en y pensant! Et je vous assure pourtant qu’elle est allée lui ôter le morceau de verre qu’il avait pris à une vitre cassée pour se couper la gorge à

RUTH. 347

lui-même ou la couper à quelque autre. Je voudrais que tout le monde fût aussi brave qu’elle.

— Je croyais que le grand effroi était passé, dit M. Benson.

— Oui, en général ; mais çà et là, il y a encore bien des imbéciles. Dana ce moment, je vais voir notre beau représentant, M. Donne...

— M. Donne? dit Ruth.

— M. Donne lui-même : il est malade à l’hôtel de la Reine; il est arrivé la semaine dernière pour travailler à sa réélection et, en dépit de toutes ses précautions, il a pris la fièvre. Il faut voir la terreur de tout le monde dans l’hôtel ; personne n’ose l’approcher; il n’a, pour le soigner, que son domestique, qu’il a empêché de se noyer dans son enfance, à ce qu’on dit. Il faut que je lui trouve une bonne garde, quoique je vote pour M. Cranworth. Ah! monsieur Benson, vous n’avez pas l’idée des tentations des médêcins. Si je laissais votre candidat sms garde, il mourrait très-probablement, et quel triomphe pour M. Cranworth! Qu’est donc devenue mistriss Denbigh? J’espère que je ne lui ai pas fait peur en lui rappelant Hector O’Brien; je vous assure qu’elle s’est conduite héroïquement! »

M. Benson reconduisait M. Davis ; Ruth ouvrit la .porte du cabinet de M. Benson et dit d’une voix calme :

« Voulez-vous me permettre de parler un moment à M. Davis seul? »

M. Benson y consentit sur-le-champ, pensant qu’elle voulait faire quelque question à propos de Léonard ; mais en entrant dans le cabinet, M. Davis fut frappé de son air résolu et triste. Il attendit qu'elle lui adressât la parole.

« Monsieur Davis, il faut que j’aille soigner M. Bellingham, dit-elle en serrant ses mains l’une contre l’autre.

— M. Bellingham? demanda-t-il avec étonnement.

— Je veux dire M. Donne. Il s’appelait autrefois M. Bellingham.

— Oh! je me souviens d’avoir entendu dire qu’il avait changé

RUTH

de nom à propos d’un héritage. Mais vous n’y pensez pas. Vous êtes trop fatiguée. Vous êtes pâle comme une morte.

— Il le faut, répéta-t-elle.

— C’est une folie; voilà un homme en état de payer les soins des meilleures gardes-malades de Londres, et je doute que sa vie vaille la peine de risquer la leur, à plus forte raison la vôtre. Entendez donc raison.

— Je ne peux pas, je ne peux pas, dit-elle avec une expression de souffrance. Laissez-moi aller, cher monsieur Davis, continua-t-elle d’un ton suppliant.

— Non, dit-il avec autorité, cela ne se peut pas.

— Écoutez-moi! dit-elle en baissant la voix et en rougissant jusqu’aux tempes : c’est le père de Léonard! Maintenant, vous ne me retiendrez plus. »

M. Davis eut un moment d’hésitation; elle continua :

« Vous n’en direz rien, il n’en faut rien dire. Personne ne le sait, pas même M. Benson, et maintenant, cela lui ferait tant de mal si on le savait! Vous n’en direz rien?

— Non, je n’en parlerai à personne. Mais dites-moi, mistriss Denbigh, je vous adresse cette question avec un profond respect : avez-vous encore quelque affection pour cet homme? Je savais bien que Léonard n’était pas un enfant légitime; et, je vous rends secret pour secret, je suis dans la même position que lui, et c’est ce qui m’a attiré dès l’abord vers votre fils. Je connaissais cette partie de votre histoire; mais ditesmoi la vérité : l’aimez-vous? »

Elle garda le silence un moment, puis releva la tête et le regarda en face :

« Je ne sais pas; je crois que je ne l’aimerais pas s’il était heureux et bien portant... mais vous avez dit qu’il était malade et seul... comment puis-je m’empêcher?... C’est le père de Léonard, reprit-elle vivement; il ne saura pas que je l’ai soigné. S’il est comme les autres il n’a pas sa connaissance, et je le quitterai avant qu’il la retrouve. Mais laissez-moi aller, il faut que je le soigne 1

RUTïI.

— Je voudrais ne pas avoir prononcé son nom devant vous. Il se passera très- bien de vous, et, s’il vous reconnaissait, vous n'y gagneriez que des reproches. J’ai vu ma mère en passer par là, et elle était aussi jolie que vous. Laissez ce beau monsieur se tirer d’affaire ; je vous promets de lui trouver la meilleure garde qu’on puisse avoir pour de l’argent.

— Non, dit Ruth avec une persévérance triste, comme si elle ne l’avait pas écouté. Il faut que j’y aille. Je le quitterai avant qu’il puisse me reconnaître.

— Allons, dit le vieux médecin, puisque vous êtes décidée, il faut bien vous céder. Ma pauvre mère en aurait fait autant. C’est un grand soulagement pour moi; car, si vous êtes là, je ne passerai pas mon temps à m’inquiéter de lui. Allez chercher votre chapeau, folle au cœur tendre! Je vais vous emmener sans plus de scènes ni d’explications; j’arrangerai tout cela avec les Benson.

— Vous ne direz pas mon secret, monsieur Davis? dit-elle brusqaement.

— Non, non; croyez-vous que je n'aie jamais eu de secret de ce genre à garder? Tout ce que j’espère, c’est qu’il perdra son élection et qu’il ne reparaîtra jamais ici. Après tout, continuat-il en soupirant, c’est dans la nature humaine ! »

Et il tombait dans la rêverie en se rappelant l’histoire de son enfance, quand Ruth apparut, prête à sortir, pâle et tranquille.

« Venez, dit-il; si vous pouvez être bonne à quelque chose, c’est pendant les trois jours qui viennent. Après cela, il sera hors de danger, et je vous renverrai chez vous. Mais à présent chaque moment est précieux. »

M. Donne occupait le plus bel appartement de l’hôtel de la Reine, son domestique était seul dans sa chambre. Le pauvre garçon avait grand’peur de la fièvre, mais il ne voulait pas quitter son maître. Il s’était réfugié dans un coin, et regardait de loin M. Donne dans le délire, sans oser s’approcher du lit.

« Oh! si le médecin pouvait venir! Il me tuera.... les do-

mestiques ont trop peur pour venir à mon aide.... Qu’est-ce que je deviendrai cette nuit?.... Oh! je crois que j’entends le vieux docteur. Oui, c’est lui, le voilà qui monte.... »

La porte s’ouvrit, et M. Davis entra, suivi de Ruth.

t Voilà la garde, mon brave garçon, et il n’y en a pas une pareille dans tout le comté. Vous n’avez qu’à faire tout ce qu’elle vous dira.

— Ohl monsieur, il est bien mal; est-ce que vous ne passerez pas la nuit ici ?

— Regardez, murmura M. Davis, voyez comme elle s’y prend bien ; je ne pourrais pas mieux faire! »

Ruth s’était approchée du malade furieux : elle l’avait fait coucher par une douce autorité; puis, trempant ses mains dans l’eau froide, elle les appuya sur son front brûlant, en parlant tout le temps d’une voix si tendre, que le délire se calmait comme par enchantement.

« Je reste cependant, dit le médecin après avoir examiné son malade, moins pour lui que pour elle, pauvre femme! »

M. Davis attendait une crise pour la troisième nuit; aussi revint-il la passer auprès du lit du malade. Ruth était là, attentive à tous les symptômes, absorbée par les soins qu’elle donnait à celui qu’elle avait tant aimé ; elle n’avait pas quitté la chambre depuis trois jours. En cédant sa place à M. Davis, elle se sentit accablée par une fatigue qui ne la portait cependant pas au sommeil. Sa vie tout entière, depuis les jours de son enfance, se déroulait devant ses yeux dans les moindres détails; mais, tout en revoyant les lieux qu’elle avait aimés et en repassant les événements de son existence, elle sentait que ce n’était qu’un rêve, et il lui semblait qu’elle ne pouvait se reposer nulle part. De temps à autre, en ouvrant les yeux, elle apercevait la vaste chambre

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richement meublée où elle se trouvait; elle entendait la respiration précipitée du malade et distinguait le bruit du balancier de la pendule. La nuit était sombre ; le jour ne reviendrait-il jamais?

Bientôt il lui sembla qu’elle devait se lever et aller voir ce que devenait celui qu’elle veillait; mais elle avait oublié qui était le malade, et elle craignait d’apercevoir sur l’oreiller le visage d’un des fantômes qui sortaient de tous les coins de la chambre pour se moquer d’elle. Elle cacha de nouveau sa tête dans ses mains et se rejeta dans son fauteuil. Au bout d’un moment, elle entendit remuer M. Davis, puis on dit : « Venez ici, » et elle se leva avec peine, s’affermit sur ses jambes chancelantes et s’avança vers le lit; l’effort qu’elle avait fait la tira de son engourdissement, et, malgré la violence de son mal de tête, elle se souvint tout à coup de ce qu'elle faisait et de l’endroit où elle était. M. Davis était au chevet du lit, tenant une petite lampe ; il regardait le malade, dont les traits altérés indiquaient pourtant que la violence de la fièvre était passée. La lumière de la lampe tombait en plein sur Ruth et éclairait son visage animé par l’ardeur de la fièvre. Elle regardait le malade sans rien dire.

« Ne voyez-vous pas le changement? Il est mieux, la crise est passée ! »

Elle ne répondit pas; sas yeux étaient fixés sur ceux du malade, qui les ouvrait peu à peu et rencontra ses regards attachés sur les siens. Il murmura quelques paroles, puis les répéta plus distinctement.

a Où sont les lis d’eau? Où sont les lis d’eau qui étaient dans ses cheveux ? *

M. Davis entraîna Ruth loin du lit.

« Il n’a pas encore retrouvé sa tâte, mais tout danger est passé. »

L’aube commençait à poindre ; était-ce pour cela que Ruth était d’une si effrayante pâleur? D’où venait l'expression d’angoisse qui se lisait dans ses yeux, comme si elle suppliait un

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ennemi mortel de lui faire grâce de la vie? Elle se cramponnait au bras de M. Davis, sans quoi elle serait tombée.

c Emmenez-moi à la maison, » dit-elle; et elle s’évanouit.

M. Davis l’emporta hors de la chambre, et chargea le domestique de garder son maître. Il la mit, toujours sans connaissance, dans une voiture qui les mena chez M. Benson. Il la monta dans ses bras jusque dans sa chambre, puis redescendit dans le cabinet de M. Benson, pendant que miss Benson et Sally déshabillaient Huth et la mettaient dans son lit.

Quand il vit M. Benson, M. Davis dit :

« Ne me faites pas de reproches, c’est inutile; je l’ai tuée. J'ai été fou de la laisser aller. Ne me parlez pas.

— Peut-être se remettra-t-elle, dit M. Benson, qui sentait le besoin de consolations après un tel coup. Je crois qu’elle se remettra.

— Non, vous dis-je. Mais il faut que je la sauve, ou bien je suis un meurtrier. Qu’avais-je affaire de l’amener pour le soigner? »

Sally entra en ce moment pour dire à M. Davis que Ruth était prête à le recevoir.

A partir de ce jour, tout le temps, toute l’habileté, toute l’énergie de M. Davis furent consacrés à soigner Ruth. 11 alla prier son rival de se charger de la convalescence de M. Donne, et lui dit avec le ton railleur qui lui était habituel : « Je ne saurais que répondre à M. Cranworth s’il me reprochait d’avoir guéri son adversaire. Mais vous qui êtes un radical, cela vous sera utile : il a encore besoin de grands soins, quoiqu’il aille beaucoup mieux, et j’aurais presque envie de ne plus le soigner, i

Son collègue salua gravement, enchanté de la bonne fortune qui lui arrivait. M. Davis, en dépit de toute l’anxiété qu’il éprouvait au sujet de Ruth, ne put s’empêcher de sourire en voyant son rival prendre à la lettre tout ce qu’il venait de lui dire. « Que les hommes sont fousl A quoi bon se donner tant de peine pour les faire vivre longtemps? Voilà cet imbécile qui

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va raconter ça à tous ses malades. 11 faut donc que je prenne soin de ma clientèle pour la laisser à Léonard. Mais je vous demande ce que ce beau monsieur avait à faire ici pour venir tuer cette pauvre femme. »

C’était en vain que M. Davis épuisait toutes les ressources de son art, en vain qu’ils veillaient, qu’ils priaient, qu’ils pleuraient tous : il était évident que Ruth était rappelée dans la maison de son père pour y recevoir son salaire. Pauvre Ruth ! soit qu’elle fût épuisée par les veilles et par les fatigues, soit que la douceur de son âme subsistât même en l’absence de la raison, le délire n’offrit chez elle aucun caractère de violence. Elle était là, couchée dans la mansarde où son fils était né, où elle avait veillé sur lui, où elle lui avait confessé sa faute; ses yeux avaient perdu toute expression ; elle promenait autour d’elle le vague regard d’un enfant, sans reconnaître ceux qui l’entouraient, pas même Léonard. On ne l’avait jamais entendue chanter ; mais sur son lit de mort les chansons qu’elle avait apprises dans son enfance s’échappaient continuellement de ses lèvres.

Sa force diminuait de jour en jour, mais elle ne le sentait pas, elle ne souffrait pas ; son visage était parfaitement calme; tout d’un coupelle ouvrit les yeux et regarda fixement, comme si elle apercevait une vision céleste. Un sourire de ravissement entr’ouvrit ses lèvres.

* Je vois venir la lumière , dit-elle. Voilà la lumière qui vient 1 » et* se soulevant lentement, elle étendit ses bras, puis retomba pour toujours.

Ils gardaient tous le silence.

« C’est fini 1 dit enfin M. Davis. Elle est morte!

— Ma mère 1 ma mère ! vous ne m’avez pas laissé seul ! Vous ne me laisserez pas tout seul 1 votas n’êtes pas morte ! Ma mère ! ma mère ! »

Jusqu’alors on avait réussi à contenir l’inquiétude de Léonard, afin que les gémissements de son enfant ne vinssent pas troubler ce calme profond. Mais la maison retentissait mainte-

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nant des pleurs de celui qui refusait toute consolation. * Ma mère! ma mère ! »

Mais Ruth était morte.

La stupeur succéda chez Léonard à son violent désespoir. Il était si abattu à la fin de la journée, que M. Davis effrayé accepta avec joie la proposition de mistriss Farquhar de prendre chez elle l’enfant de son amie pendant quelques jours. •

Quand on lui communiqua cette décision, il refusa d’abord de quitter sa mère; mais M. Benson dit :

« Elle l’aurait désiré, Léonard! Faites-le à cause d’elle! » Et il céda sans murmurer, quand M. Benson lui eut promis qu’il la reverrait encore une fois. Le pauvre enfant ne parlait pas, ne pleurait pas, et Jemima dut faire usage de tout ce que lui suggérait son affection avant de pouvoir l’amener à pleurer. Il était si faible que ceux qui l’aimaient craignaient pour sa vie.

L’inquiétude qu’il inspirait fit quelque diversion au chagrin de la mort de sa mère. Chez M. Benson, les trois vieilles gens se demandaient pourquoi elle avait été enlevée dans toute la force de la jeunesse, tandis qu’ils restaient pour la pleurer.

Deux jours après la mort de Ruth, quelqu’un vint demander a parler à M. Benson. C’était tin homme enveloppé dans des fourrures, et ce qu’on apercevait de son visage était altéré comme s’il sortait d’une longue maladie. M. et miss Benson étaient allés voir Léonard chez mistriss Farquhar, et la pauvre Sally pleurait toute seule dans la cuisine quand on frappa à la porte. Elle était disposé! pour le moment à plaindre tous ceux qui avaient l’air souffrant, et elle proposa à M. Donne (car c’était lui) d’entrer dans le oabinet de M. Benson pouf attendre son retour. Il accepta avec empressement l’offre qui lui était faite, car il était faible encore, et l’affaire qui l’amenait

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mi était très-désagréable. Le feu était presque éteint ; il avait froid et se demandait s’il ne pouvait pas éviter une entrevue avec M. Benson et faire par lettre des propositions pour Léonard, quand Sally ouvrit la porte et dit d’une voix tremblante :

« Peut-être seriez-vous bien aise de monter, monsieur? »

Elle avait appris du cocher le nom du visiteur, et, sachant que c’était en le soignant que Ruth avait pris la fièvre, Sally croyait faiie une dernière politesse à M. Donne en lui montrant ce pauvre corps qu’elle avait vêtu et orné pour la tombe avec tant de soin qu’elle était fière en quelque sorte de sa beauté funèbre.

M. Donne suivit Sally sans savoir où il allait, mais avec un vague espoir qu’elle le conduisait dans une chambre plus chaude et plus gaie que celle qu’il venait de quitter. Il se figurait qu’un changcmentde lieu bannirait les tristes réflexions qui le troublaient; mais il était loin de se douter de l’endroit où il allait se trouver. Sally montait toujours : elle ouvrit une porte, et M. Donne comprit où il était en se trouvant en face du beau et calme visage que Sally venait de découvrir avec respect. Le dernier sourire de Ruth avait laissé après lui l’empreinte d’une paix inexprimable. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine; les bandeaux de ses sheveux châtains encadraient son visage et en faisaient remarquer le parfait ovale.

La merveilleuse beauté de cette femme morte frappa M. Donne de respect et d’admiration.

« Comme elle est belle ! dit-il tout bas. Tous les morts ontils l’air aussi paisible, aussi heureux?

— Pasitous, dit Sally en pleurant; tout le monde n’a pas été aussi bon et aussi doux pendant sa vie. s

Le chagrin de Sally troublait M. Donne.

« Voyons, ma brave femme, nous devons tous mourir. Je suis sûr que vous l’aimiez beaucoup et que vous avez été très-bonne pour elle ; prenez cela pour acheter quelque chose en souvenir d’elle. »

356 RUTH

Il lui offrait une pièce d’or, dans un désir sincère de la consoler et de la récompenser.

Mais Sally ôta brusquement son tablier de ses yeux dès qu’elle comprit ses intentions, et s’écria avec indignation :

« Qui donc Êtes-vous, je vous prie, pour croire me payer mes bontés pour elle? Je n’ai pas été bonne pour vous, ma chérie, continua-t-elle en s’adressant au cadavre étendu devant elle; je vous ai fait enrager dès le premier moment, j’ai coupé vos beaux cheveux dans cette chambre-ci, et vous ne m’avez jamais dit un mot de reproche, pauvre agneau! Non, je n’ai pas été bonne pour vous, et le monde n’a pas été bon non plus; mais vous êtes maintenant là où les anges vous soignent tendrement, ma pauvre fille! »

Elle se pencha pour donner aux lèvres de marbre un baiser dont la seule pensée aurait épouvanté M. Donne.

Dans ce moment, M. Benson entra; il était revenu avant sa sœur, afin de parler àSally de quelques arrangements pour l’enterrement. Il reconnut M. Donne et le salua avec un sentiment pénible, comme voyant en lui la cause involontaire de la mort de Ruth. Sally s’échappa pour pleurer à son aise dans la cuisine.

« Je vous demande pardon de me trouver ici, dit M. Donne ; votre servante m'a proposé de monter, mais je ne savais pas où elle me conduisait.

— C’est une idée répandue dans cette ville, que c’est une politesse de proposer de voir les morts, dit M. Benson.

— Dans ce cas, je suis bien aise de l’avoir revue. Pauvre Ruth! »

M. Benson le regarda avec étonnement. Commeni savait-il son nom? Mais M. Donne n’avait aucune idée que M. Benson ignorât les relations qui avaient existé autrefois entre Ruth et lui, et, quoiqu’il eût préféré continuer la conversation dans une chambre plus chaude, il reprit :

« Je ne l’ai pas reconnue quand ekle est venue me soigner. Je crois que j’avais le délire. Mon domestique, qui l'avait vue autrefois à Fordham, m’a dit que c’était elle. Je ne puis vous

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dire combien je regrette qu’elle soit morte par amour pour moi. » #

M. Benson le regarda de nouveau ; un éclair de colère passa dans ses yeux. Si Ruth n’avait pas été là si calme et si immobile, il aurait arraché la vérité à M. Donne par quelque brusque question. Il se coutenta d’écouter en silence.

* Je sais que l’argent est une misérable compensation, qu’il ne peut remédier ni à ce triste événement ni aux folies de ma « jeunesse.... »

M. Benson serra les dents pour ne pas prononcer ut'e malédiction.

« Il est vrai que j’ai mis jadis ma fortune entière à sa disposition; rendez-moi justice, monsieur, ajouta-t-il en lisant l’indignation dans les yeux de M. Benson, je lui ai proposé de l’épouser et de traiter son fils comme un enfant légitime. Il est inutile de revenir sur ce temps-là, dit-il d’une voix tremblante ; ce qui est fait est fait. Ce que je suis venu vous demander aujourd’hui, c’est de continuer à vous charger de cet enfant; je payerai toutes les dépenses que vous jugerez convenable de faire pour son éducation, et je placerai en son nom cinquante mille francs, davantage si vous voulez, vous fixerez le chiffre.

Si vous refusez de le garder, je chercherai quelque autre personne à qui le confier, mais je prendrai soin de son avenir pour l’amour de ma pauvre Ruth. »

M. Benson ne répondit pas. Il cherchait un peu de paix dans le repos ineffable de la morte. Avant de parler, il couvrit le visage de Ruth, puis il dit d’un ton glacial :

a Léonard n’est pas sans ressources : ceux qui ont respecté sa mère prendront soin de lui. Il ne touchera jamais un sou de votre argent. Je rejette en son nom et en la présence de sa mère, ajouta-t-il en se tournant vers le corps de Ruth, toutes les offres de service que vous pourriez lui faire. Les hommes appellent les actions comme la vôtre des folies de jeunesse.

Dieu leur donne un autre nom ! Monsieur, j’aurai l’honneur de vous accompagner.... »

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En descendant , M. Benson entendit la voix de M. Donne

qui le pressait d’accepter ses offre^ mais il ne distinguait pas les paroles. Quand M. Donne arrivé à la porte, se retourna pour renouveler ses propositions, M. Benson répondit sans savoir si la réponse convenait à la question :

a Je rends grâce à Dieu de ce que vous n’avez aucun droit d’aucun genre sur cet enfant; et, pour l’amour d’elle, je lui éviterai la honte de savoir jamais que vous êtes son père! »

Et il ferma la porte sur M. Donne.

« Quel vieux puritain mal élevé ! Il est le bienvenu à se charger de cet enfant. J’ai fait mon devoir et je quitterai cette ennuyeuse petite ville dès que je le pourrai. Je voudrais que le dernier souvenir qui me reste de ma pauvre Ruth ne fût pas mêlé à tous ces gens-là. »

M. Benson fut très-agité par cette entrevue ; elle troubla la paix qui commençait à rentrer dans son âme. Depuis de longues années, une coière dont il ne se rendait pas compte couvait dans son cœur contre ce séducteur inconnu, qu’il venait de rencontrer à côté du lit de mort de Ruth.

M. Donne avait quitté Eccleston quand vint le jour de l’enterrement de Ruth. Son fils, M. Farquhar et ceux qui l’avaient recueillie dans son abandon suivaient seuls la bière, que portaient quelques-uns des pauvres qu’elle avait secourus pendant sa vie, et le petit cimetière était rempli de vieillards et d'infirmes qui pleuraient.

Après la cérémonie , M. Benson ramena Léonard à la maison. Le pauvre enfant restait étendu sur le canapé sans pleurer, et sans s’apercevoir de toutes les petites attentions qui pleuvaient autour de lui, à commencer par mistriss Bradshaw, qui lui envoyait des confitures, jusqu’aux pauvres créatures sans nom qui se présentaient à la porte de la cuisine pour savoir des nouvelles de son enfant.

M. Benson désirait, d’après la coutume des dissidents, prêcher un sermon funéraire. C’était le dernier hommage qu’il pût rendre à Ruth, et il voulait qu’il fût complet. Il espérait aussi

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que de grandes vérités pourraient ressortir de l’histoire de sa . vie, que tout le monde connaissait. Aussi passa-t-il toute la journée du samedi à travailler à sqn sermon, détruisant à mesure ce qu’il écrivait, dans son désir de rendre justice h l’humilité et à la douceur de celle dont il parlait. Dans la nuit du dimanche , quand il eut fini son sermon , il n’était pas encore satisfait du résultat.

Mistriss Farquhar avait calmé l’amertume du chagrin de Sally en lui donnant des vêtements de deuil. Pour dire la vérité, Sally était très-fière en pensant à sa belle robe noire; mais, quand il lui venait dans l’esprit en mémoire de qui elle la portait, elle se remettait à pleurer avec une nouvelle amertume. Cependant le chagrin lui fit oublier toute vanité, quand, le dimanche matin, elle vit passer tous les pauvres qui se rendaient à la chapelle, tous, vieux et jeunes, parents et enfants, avec quelque signe de deuil. Les uns avaient un vieux morceau de crêpe noir, d’autres un bout de ruban fané; les vieillards arrivaient à pas chancelants ; les mères portaient leurs enfants endormis.

M. Davis avait voulu venir aussi , et Sally lui expliquait les usages des dissidents dont il n’avait encore jamais fréquenté les chapelles. * J’ai de la sympathie pour lui, disait-elle, car je suis membre de l’Église anglicane comme lui, et ces dissidents ont de si étranges habitudes ! »

La petite chapelle était pleine ; tous les Bradshaw en grand deuil étaient dans leur banc ; le fond de l’église était encombré d’étrangers et de pauvres innombrables, parmi lesquels on pouvait remarquer de malheureuses créatures abandonnées jui n’osaient pas s’approcher, mais qui pleuraient en silence.

Le cœur de M. Benson était très-plein. Sa voix tremblait pendant la prière et la lecture. Il essaya de reprendre des forces pour lire son sermon, son dernier effort en l’honneur de Ruth, le travail qu’il avait demandé à Dieu de bénir pour les âmes. Le vieillard regarda un moment tous ces visages tournés Yers lui , tous ces yeux humides qui lui demandaient ce qu’il

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allait dire pour rendre ce qu’il y avait dans les cœurs. Il regardait, et tout à coup un huage passa devant ses yeux, et il n’aperçut plus ni son sermon ni ses auditeurs; il ne voyait que Ruth étendue à terre , fuyant les regards, comme il l’avait trouvée jadis sur les collines du pays de Galles, Sa vie était donc finie? Son combat avait pris fin? Il oublia son sermon et tout le reste ; il s’assit et cacha son visage dans ses mains, puis, se levant pâle et serein, il ouvrit la Bible au septième chapitre de l’Apocalypse et lut à partir du neuvième verset.

Avant la fin, tous les auditeurs étaient en larmes. Nul ser* mon n’aurait pu avoir le même effet sur eux. Sally elle-même, quelque préoccupée qu’elle fût de l’effet que produisaient sur les membres de l’Église anglicane de si étranges procédés, ne put retenir ses sanglots en entendant ces paroles :

« Et le vieillard me dit : « Ce sont ceux qui sont venus de la u grande tribulation, et qui ont lavé leurs robes et les ont blan- « chies dans le sang de l’Agneau.

« C'est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu , et ils le « servent jour et nuit dans son temple , et celui qui est assis t sur le trône habitera avec eux.

« Ils n’auront plus faim et ils n’auront plus soif, et le soleil « ne frappera plus sur eux ni aucune chaleur.

« Car l’Agneau qui est au milieu du trône les paîtra et les c conduira aux sources d’eau vive, et Dieu essuiera toute larme c de leurs yeux. »

« Il prononce quelquefois de bien beaux sermons, disait Sally à M. Davis quand le service fut fini ; je lui ai entendu faire des prières superbes , aussi belles que celles qu’on dit dans notre église à nous. »

M. Bradshaw désirait donner un témoignage de respect à la femme qui aurait été jetée sans retour dans le péché, si M. Benson l’avait traitée comme lui. En conséquence, il donna l’ordre au premier marbrier de la ville de se trouver le lundi matin dans le cimetière pour prendre les mesures et recevoir ses indications pour un tombeau. En arrivant à l’endroit où

Ruth était enterrée, ils virent jpéonard couché sur le gazon qui recouvrait sa mère. Il se releva en voyant M. Bradshaw, et essaya d’étouffer ses sanglots; mais, pour toute explication de ce qu’il faisait là, il ne sut que dire :

a Ma mère est morte, monsieur ! »

Ses yeux cherchaient de la sympathie dans le regard de M. Bradshaw; mais à la première parole que prononça celuici, il fondit de nouveau en larmes.

« Venez, venez, mon enfant! Monsieur Francis, je vous reverrai demain, je passerai chez vous. Laissez-moi vous ramener à la maison, mon pauvre garçon ! b I l rentra pour la première fois depuis des années dans la maison de M. Benson en conduisant et en consolant son fils, et pendant un moment il ne put parler à son vieil ami, parco que les larmes lui coupaient la voix.

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