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vailler à faire do bien autour de lui. Il se sentait vieillir, bien qu’il n’en parlât jamais, et cherchait à s’employer plus activement au service de son maître, pendant « qu’il était encore jour. » Il n’avait que soixante ans; mais la maladie qui l’avait affaibli dans son enfance avait agi sur son esprit comme sur son corps, et lui avait donné, disait-on, une délicatesse de conscience presque féminine. Il était pourtant plus calme et plus simple depuis sa rupture avec M. Bradshaw ; le souvenir du mensonge qu’il avait permis ne le suivait plus partout.
Au milieu de la mélancolie de cette année, l’amélioration sensible du caractère de Sally était pour tous une véritable joie. Elle prétendait qu’elle devenait plus gTognon en vieillissant ; mais c’était la première fois qu’elle avouait sa mauvaise humeur, et elle sentait beaucoup plus vivement les bontés et la patience de ceux qui l’entouraient. Elle était très-sourde , mais elle tenait plus que jamais à être bien au courant de tout ce qui se passait dans la famille, et se faisait répéter vingt fois la même chose. Elle entendait toujours parfaitement la voix de Léonard , cette voix claire et sonore comme l’était celle de Ruth avant que la souffrance l’eût attristée. Parfois aussi elle retrouvait ses oreilles, comme elle disait, et entendait tout, surtout ce qu’on aurait voulu lui cacher, et s’indignait de ce qu’on lui criait aux oreilles comme si elle était sourde ! Un jour son indignation fit sourire Léonard. Hélas! il ne souriait plus que bien rarement. Elle s’en aperçut et dit : « Dieu te bénisse, mon enfant ! Si ça t’amuse, ils n’ont qu’à crier dans un cornet comme si je ne les entendais pas : jamais je ne leur laisserai voir que je ne suis pas sourde. Je serai au moins bonne à quelque chose, ajouta-t-elle à voix basse, si je peux faire sourire ce pauvre enfant. »
Léonard était son confident.
Un jour en revenant du marché, elle l’appela dans la cuisine .
t Regardez, mon garçon, voilà mille cinquante-huit francs quatre sous ! c’est une mine d’argent, n’est-ce pas? Je l’ai pris en or, de peur du feu.
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— Qu’est-ce que vous voulez faire de tout cet argent, Sally?
demanda-t-il. , .
— Oh ! c’est de l’argent à M. Benson, que je lui gardais. Il est dans son cabinet, n’est-ce pas? »
Et elle entra chez son maître en portant son or dans son tablier.
« Tenez, monsieur Thurstan , dit-elle en les jetant sur la table, prenez cela, c’est à vous.
— A moi ? Que voulez-vous dire ? » demanda-t-il avec étonnement.
Elle continua sans l’entendre :
« Enfermez tout cela, et ne le laissez pas traîner. Je ne réponds pas de moi, si je rencontre de l’argent.
— Mais d’où cela vient-il? répéta M. Benson.
— De la Banque, probablement ! Comme si tout l’argent ne venait pas de la Banque !
— Mais je n’ai pas d’argent à la Banque !
— Oh! non! je sais bien, mais j’en avais. Ne vous souvenez-vous plus que vous avez voulu augmenter mes gages, il y a eu dix-huit ans à la Saint-Martin? Vous étiez bien entêtés tous les deux, mais je vous ai attrappés. Je l’ai mis à la Banque et j’ai accumulé l’intérêt; si j’étais morte vous l’auriez eu tout de même, j’avais fait faire un testament en règle par un notaire. Maintenant, vous n’avez qu’à le dépenser ; c’est à vous, et cela a toujours été à vous. Qu’il n’en soit plus question, et ne me tourmentez pas en me parlant. *
Elle rentra dans la cuisine pour donner à Léonard ses avis sur la fabrication d’un cadre qu’il devait lui faire pour son testament.
« Ce serait dommage de perdre un si bel écrit, quoique je ne puisse pas le lire ; voulez-vous me le lire une fois, Léonard ? »
Le testament encadré fut pendu en face du lit de Sally, qui se le faisait lire si souvent par Léonard, qu’elle put bientôt le répéter tout entier à l’exception du mot « testatrice. »
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M. Benson, profondément touché par le don que lui avâit fait Sally de tout ce qu’elle possédait au monde, se gard* bien de le refuser, et conserva soigneusement sa petite fortune en attendant qu’il lui trouvât un placement sûr.
L’économie rigoureuse qu’on avait dû introduire dans le ménage le touchait peu. Il s’apercevait bien qu’on lui donnait moins souvent de la viande à son diner; mais il aimait mieux les légumes que la viande, et il était satisfait de cette innovation. Il savait bien aussi qu’on avait pris l'habitude de passer la soirée dans la cuisine ; mais la cuisine lui semblait trèsconfortable avec ses belles armoires de chêne et son foyer brillant autour duquel on se groupait le soir. D’ailleurs il trouvait tout naturel que Sally pût jouir de la société de ceux qu’elle avait servis si fidèlement pendant des années. Toutes les fois qu’il pouvait quitter son cabinet, M. Benson venait s’établir au coin du feu, à côté de Sally qui tricotait sans relâche, tandis que miss Benson et Ruth causaient près de la table où Léonard avait posé ses livres et ses cahiers. Ses leçons étaient la seule chose qui pût le tirer de sa mélancolie. Ruth pouvait encore le faire travailler, mais sur bien des points cependant il en savait autant qu’elle. M. Benson s’en apercevait, mais il attendait pour offrir son aide que Ruth eût trouvé quelque moyen de remplir son temps.
M. Farquhar leur avait appris qu’il avait demandé à Jemima de devenir sa femme, mais voilà tout. Ruth et miss Benson désiraient vivement plus de détails, et tout en travaillant Ruth cherchait à se représenter comment cela avait dû se passer. Elle recommençait vingt fois dans son esprit le tableau de la scène touchante et douce qui avait eu lieu entre Jemima et M. Farquhar. Il leur avait communiqué son mariage comme une chose arrangée depuis longtemps entre Jemima et lui, et que M. Bradshaw venait seulement d’apprendre et d’approuver. Cette nouvelle avait suffi à M. Benson, quiavaitseul vu M. Farquhar ; car Ruth redoutait d’aller ouvrir la porte, et c’était toujoursM.Bensonqui introduisait M. Farquhardans lamaison.
RUTII.
Miss Benson pensait quelquefois (et elle avait coutume do dire tout ce qu’elle pensait) que Jemima aurait dû venir annoncer elle-même ce grand événement à ses anciens amis ; mais M. Benson la défendit fortement de toute intention désobligeante. Il rappela les fréquentes visites de M. Farqubar et l’intérêt qu’il portait à Léonard : cela était dû à Jemima. Il raconta à sa sœur la conversation qu’il avait eue dans la rue avec mdss Bradshaw, et exprima sa joie de ce qu’elle savait obéir aux volontés de son père et s’abstenir de rendre visite à Ruth tant qu’elle ne pouvait pas lui être utile, toute prête à lui venir en aide le jour où cela serait véritablement nécessaire.
• Ruth ne disait rien, mais elle soupirait après le jour où elle pourrait revoir Jemima. Elle se reprochait de ne l’avoirpas remerciée d.e la courageuse affection avec laquelle elle avait pris son parfi contre M. Bradshaw, le jour de cette terrible entrevue qui lui revenait sans cesse comme un effroyable souvenir. Elle se rappelait que dans son angoisse elle n’avait pas dit un mot. pas fait un geste pour exprimer à la jeune fille toute sa reconnaissance. M. Benson ne lui avait jamais dit qu’il eût rencontré Jemima ; il lui semblait qu’elle ne la reverrait jamais: car, une fois que d’anciens amis se sont séparés, il arrive souvent que leur vie s’écoule sans que rien puisse de nouveau les réunir. Toutes les espérances de Ruth se concentraient sur Léonard. Elle était lasse de chercher les occupations que tout le monde lui refusait ; elle supportait ces refus sans impatience, mais avec tristesse, car elle se sentait capable de faire le bien. Mais elle était heureuse des progrès de Léonard. Il n’avait pas, à vrai dire, cette joyeuse et libre expansion qu’on rencontre chez les enfants. Son caractère manquait d’harmonie ; il était plein de réflexion et de prudence ; il songeait longtemps à toutes ses actions , afin d’éviter toute remarque pénible, ce qu’il craignait par-dessus tout : Ruth n’avait pas encore su lui donner un courage qu’elle ne possédait pas elle-même. Mais oUe voyait son fils retrouver en partie la
306 RUTH
tendresse qu’il avait jadis pour elle ; quand ils étaient seuls, il se jetait parfois à son cou et la couvrait de baisers. Si quelqu’un entrait par hasard, sa v manière devenait froide et réservée. Il cherchait à prendre de l’empire sur lui-même et luttait contre ses mauvaises dispositions ; il aimait à discuter avec M Benson toutes sortes de questions, mais avec sa mère il ne raisonnait pas. Sa douce patience et son humilité obtenaient enfin leur récompense. Il respectait la tranquille piété avec laquelle Ruth supportait son isolement, son inaction, sa triste existence, et il était amené à prier le Dieu de sa mère. Sa santé n’était pas robuste ; il ne pouvait guère en être autrement. Il parlait souvent pendant son sommeil, et son appétit était inégal, ce qu’on attribuait à la réclusion habituelle où il* vivait. Grâce à la bonté assidue de M. Farquhar et à la persévérance de Ruth , on parvint à le faire sortir plus souvent. Après sa mère , c’était Sally qui avait le plus d’influence sur lui ; mais il aimait beaucoup aussi M. et miss Benson. Son enfance était douloureuse, et sa mère le savait. Les enfants supportent gaiement un certain degré de pauvreté et de privations ; mais outre cela Léonard avait à souflrir de la honte qui entourait sa jeunesse et la vie de sa mère, et de toutes ses souffrances c’était celle qu’il sentait le plus vivement.
Deux années s’étaient ainsi écoulées, deux longues et monotones années. Il se préparait un événement qui intéressait bien tendrement les Benson et Ruth, bien qu’ils n’y dussent prendre aucune part. Jemima allait se marier. Le Ik août était le grand jour tixé pour la cérémonie. Le 13, pendant la soirée, Ruth était seule dans le petit parloir et pensait, les larmes aux yeux, à. l’événement qui s’apprêtait pour le lendemain, et au chagrin que faisait à miss Benson le soin avec lequel son frère et elle avaient été laissés en dehors des réunions des amis de M. Bradshaw. Tout d’un coup Ruth s’aperçut qu’elle n’était plus seule, et dans l’obscurité elle reconnut Jemima. Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre sans se parler.
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« Pouvez-vous me pardonner? murmura enfin Jemima.
— Vous pardonner ! Que voulez-vous dire ? moi qui ne sais comment vous remercier !
— Oh ! Ruth ! je vous ai tant détestée !
— Je vous remercie encore plus de m’avoir si généreusement secourue ! Vous deviez me détester, moi qui vous avais tous trompés.
— Non, ce n’est pas pour cela: c’est avant de savoir votre histoire. Oh ! Ruth, je vous détestais ! »
Après un moment de silence, Ruth reprit :
«r Vous vous mariez donc demain ?
— Oui , à neuf heures. Mais il me semblait impossible de me marier sans dire adieu à M. Benson et à miss Foi.
— Je vais les chercher, dit Ruth.
— Non, pas encore : j’ai plusieurs choses à vous demander: il me semble qu’il y a si longtemps que nous sommes séparées ! » Elle ajouta en baissant la voix : « Comment va Léonard? J’ai été si fâchée d’apprendre par Walter.... Est-il mieux ?
— Il va mieux, mais il n’est pas comme un autre enfant, répondit Ruth d’un ton de profonde tristesse. Oh ! Jemima, c’est mon plus cruel châtiment. Il est si intelligent, si bon ! Et le voir si triste et si faible !
— Mais Walter m’a dit qu’il était plus robuste , et que.... qu’il n’était plus si timide et si sauvage , ajouta-t-elle en hésitant, comme si elle ne savait comment se faire comprendre de Ruth sans la blesser.
— Il ne laisse plus tant voir son humiliation. Je ne peux pas parler de ça, Jemima; mon cœur saigne en songeant à lui. Mais il est mieux, continua- t-elle pour ne pas attrister Jemima. Seulement il travaille trop : il lit toujours, comme pour éviter de penser. Il a de l’esprit, et je crois, j’espère qu’U est en bonne voie.
— Il faudra qu’il vienne souvent nous voir quand nous reviendrons. Nous serons absents deux mois. Nous allons en Al-
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lemagne pour les affaires de Walter. Rulh, j’ai causé avec mon père ce soir, longtemps et sérieusement; je l’en aime davantage, et je crois que je le comprends mieux.
— Sait-il que vous êtes venue ici? Je l’espère, ditRuth.
— Oui, et cela ne lui plaisait pas du tout. Mais ce soir, après qu’il m’avait'parlé de son affection pour moi, j’ai eu le courage de lui dire que je voulais venir vous dire adieu. Il a gardé un instant le silence, puis il m’a dit que je pouvais le faire , mais de ne pas oublier qu’il ne l’approuvait pas et que cela ne l’eDgageait en aucune manière. Je vois pourtant qu’il a au fond du cœur un reste d’amitié pour M. et miss Benson. J’espère que tout cela s’arrangera, bien que maman ait peur que non.
— M. et miss Benson ne veulent pas me laisser m’en aller, dit tristement Ruth.
— Ils ont bien raison ; n’étes-vous pas un grand bonheur dans leur intérieur? Et Léonard, quel objet d’intérêt pour tout le monde ! Je sais bien qu’il est aisé de parler, et moi qui suis si impatiente ! Ah ! Ruth , je ne mérite pas d’être heureuse zomme je suis! vous ne savez pas comme Walter est bon ! Voulez-vous dire maintenant à M. Benson et à miss Foi que je suis ici ? il y a encore des papiers à signer et je ne sais quoi à faire à la maison. Quand je serai de retour, j’espère vous voir souvent, si vous me le permettez. »
M. et miss Benson accueillirent tendrement miss Bradshaw. Sally entra une bougie à la main , dans le but de s’assurer si Jémima n’était pas changée. Après l’avoir longtemps examinée elle déclara d’un ton méprisant que la robe de la jeune fiancée était très-mal faite, à la vieille mode, et on ne put pas parvenir à la convaincre que ce n’était pas une des robes du trousseau. Jemima rit de tout son cœur, l’embrassa, puis alla retrouver M. Farquhar; qui l’attendait impatiemment.
Peu de jours après le mariage de Jemima, la vieille femme à laquelle Ruth s'intéressait depuis la maladie de Léonard fit une chute et se cassa l’os de la hanche. Elle était si âgée
que l’accident semblait devoir être fatal, et Ruth consacra tous ses loisirs à soigner la vieille Anne Fleming. M. Benson so chargea des leçons de Léonard; sa mère n’en savait plus assez pour continuer cette tâche.
Jemima, en revenant à Eccleston au mois de novembre, trouva 'Ruth dans la chaumière de la vieille malade; elle venait de voir miss Benson et voulait embrasser Ruth avant de rentrer. Ruth était assise près du feu à demi éteint, mais qui lui donnait encore assez de lumière pour continuer à lire la Bible. Anne Fleming s’était endormie en l’écoutant. Jemima lui fit un signe, et elle sortit pour lui parler dans le petit jardin.
et Je n’ai qu’un moment; mais je voulais vous prier d’envoyer demain Léonard voir toutes nos emplettes d'Allemagne et écouter toutes les histoires de nos voyages. Pourra-t-il venir?
— Oui, je vous remercie. Oh! Jemima, j’ai un projet qui me rend si heureuse! Je n’en ai encore parlé à personne. M. Wyane, le médecin, m’a demandé si je consentirais à être garde-malade ; il croit qu’il pourrait me trouver de l’ouvrage.
— Vous garde-malade! dit Jemima en jetant un coup d’œil rapide sur la taille élégante et sur le beau visage de Ruth. Ma chère Ruth, vous n’êtes pas faite pour cela.
— Croyez- vous? dit Ruth un peu désappointée; je pense que je m’en tirerai bientôt très-bien. J’aime à soigner les malades; j’ai toujours de la sympathie pour eux, et il me semble que je suis adroite de mes mains, ce qui est souvent utile. Je tâcherai d’être attentive et patiente. C’est M. Wynne qui me l’a proposé.
— Ce n’était pas là ce que je voulais dire. Vous êtes faite pour quelque chose de mieux. Vous êtes plus instruite que moi, Ruth !
— Mais si personne ne veut de moi pour donner des leçons? D’ailleurs, il me semble que je ne sais rien de trop pour être une bonne garde-ma’ade.
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— Et votre latin, à quoi vous servira-t-il? drt Jemima, citant le premier talent de Ruth qui lui venait à l’esprit.
— Gela même ne me sera pas inutile, je lirai les ordonnances.
— Ce dont les médecins se passeraient volontiers.
— Vous n’avez pas pensé à tout cela autant que moi; je suis sûre de trouver à employer tout ce que je puis avoir d’intelligence et de délicatesse. N’aimeriez-vous pas à être soignée par quelqu’un qui parierait et agirait doucement? D’ailleurs c’est quelque chose à faire et j’en suis reconnaissante ; vous ne savez pas ce qu’est ma vie depuis deux ans.
— Et moi qui comptais vous recevoir si souvent chez moi ! et maintenant voilà que vous serez clouée dans une chambre de malade!
— Je ne serais pas venue, chère Jemima; je n’aurais pas pu venir chez vous. Vous êtes trop bonne d’y avoir pensé, mais je n’en aurais pas eu la force. Si jamais vous êtes triste ou malade et que vous ayez besoin de moi, alors je viendrai.
— Il faudra bien que vous alliez chez tout le monde, si vous commencez ce métier-là.
— Oh oui! mais ce ne serait pas la même chose pour vous. J’aurais le cœur si plein que je me tourmenterais trop pour vous bien soigner.
— Je voudrais presque être malade ; vous seriez obligée de venir tout de suite.
— Et moi j’ai presque honte de m’avouer combien je voudrais vous voir dans une situation où je pourrais vous prouver avec quelle tendre reconnaissance je me rappelle ce jour, ce terrible jour où vous m’avez secourue! Que Dieu vous le rende, Jemima! »
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M. Wynne tint ce qu’il avait promis; il procura à Ruth de l’occupation comme garde-malade. Elle vivait toujours chez les
Benson et consacrait à Léonard ses moments de loisir ; mais tout malade pouvait la faire demander. Pendant quelque temps elle soigna presque exclusivement les pauvres; ce fut en prenant soin d’eux qu’elle parvint à triompher de la répugnance instinctive qui la poussait d’abord à s’éloigner dt ceux chez qui la maladie avait fait les plus grands ravages. Les soins les plus pénibles devinrent bientôt pour elle une œuvre de charité; elle ne pensait qu’aux malades et jamais à elle-môme. Comme elle l’avait prévu, toutes ses facultés se trouvaient en jeu dans cette occupation ; les pauvres qu’elle soignait se sen* taient calmés et soulagés par sa présence, par la douceur de ses mouvements et de sa voix, qui n’étaient que l’expression d’une âme affectueuse et humble. Peu à peu sa réputation de garde-malade fit des progrès, et elle fut appelée auprès de beaucoup de personnes qui payaient largement ses soins. Elle prenait simplement ce qu’on lui offrait, car elle savait que ce n’était pas à elle, mais aux Benson, qu’appartenait de droit tout ce qu’elle pouvait gagner; mais elle allait avec empressement chez les pauvres qui la demandaient, et il lui arrivait de solliciter la permission de quitter ceux qui pouvaient se procurer d’autres soins que les siens, pour aller s’établir auprès du lit d’un pauvre ouvrier que personne n’assistait. Elle demandait quelquefois à M. Benson un peu d’argent pour soulager les misères qu’elle voyait de si près, mais elle faisait beaucoup de bien sans argent. Elle parlait peu : le grand chagrin et l’humiliation qui pesaient sur sa vie lui avaient donné l’habitude d’un silence modeste ; mais tous ceux qui la voyaient savaient qu’elle marchait devant Dieu, et les douces paroles qu’elle murmurait à l’oreille des malades les aidaient à mourir en paix.
? Peu à peu les plus grossiers apprirent à la respecter ; les hommes les plus rudes se dérangeaient dans la rue pour la •laisser passer, car ils savaient quels soins affectueux elle avait 'rendus aux plus misérables d’entre eux.
Pour elle, il lui semblait qu’elle n’avait point changé; elle
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trouvait ses défauts aussi grands 'quê par le passé, et savait mieux que personne que toutes ses bonnes œuvres étaient entachées de péché. Il lui semblait que tout changeait autour d’elle, et qu’elle seule demeurait dans le même état : M. et miss Benson devenaient vieux, Sally était sourde, Léonard grandissait, et Jemima avait un enfant ; c’était par ceux qui l’entouraient qu’elle reconnaissait le cours rapide du temps. De sa fenêtre elle voyait porter dans le jardin un de leurs voisins, vieux et infirme. Lorsqu’elle était arrivée à Eccleston, il se promenait tous les jours avec sa fille; peu à peu ses promenades étaient devenues plus courtes et moins régulières. Depuis quelques années il ne se promenait plus que dans son jardin, mais à présent il se faisait porter; on le plaçait dans un grand fauteuil, la tête appuyée sur un oreiller, et sa fille venait lui apporter les premières roses de la saison : à ces signes extérieurs, Ruth se rappelait les années écoulées.
M. et mistriss Farquhar étaient pleins des plus tendres attentions pour eux tous; mais M. Bradshawne donnait aucun signe de pardon, et M. Benson perdit l’espoiï de renouer jamais ses relations avec lui. Il lui semblait pourtant impossible que M. Bradshaw pût ignorer l’affection que sa fille et son gendre portaient à Léonard. Un jour, M. Farquhar vint trouver M. Benson, et lui demanda timidement d’engager Ruth à lui permettre d’envoyer son fils en pension à ses frais.
M. Benson, fort étonné, hésita.
« Je ne sais pas ; ce serait un grand avantage sous quelques rapports, mais je doute que cela puisse réussir. L’influence que sa mère exerce sur lui est excellente, et je craindrais que la moindre allusion à sa position ne lui fit beaucoup de mal.
— Mais il est doué d’une intelligence si remarquable, que ce serait bien dommage de ne pas lui donner les moyens de la cultiver ; d’ailleurs, voit-il beaucoup sa mère maintenant?
— Elle s’arrange toujours, quelque occupée qu’elle soit, de façon à venir passer une heure ou deux avec lui; elle dit que
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c’est ce qui la repose le plus. Elle est aussi parfois huit jours sans rien faire, sauf les services qu’elle rend toujours aux pauvres du v-oisiaage. Votre offre est très-séduisante, mais je crois qu’il faut la soumettre à Ruth.
— De tout mon cœur ; qu’elle ne se presse pas de se décider. Je crois qu’en y réfléchissant elle trouvera que les avantages l’emportent.
— Monsieur Farquhar, serait-il trop indiscret de vous parler d’une petite affaire ? Voici ce dont il s’agit : je vois dans le rapport de la Société d’assurances sur la vie que donne le Times qu’on a annoncé un surplus de dividende, et il me parait étrange de n’en avoir point reçu avis ; peut-être cette lettre est-elle dans votre bureau ; c’est M. Bradshaw qui a acheté les actions, et j’ai toujours touché les dividendes par l’intermédiaire de votre maison. »
M. Farquhar prit le journal et parcourut le rapport.
« C’est cela probablement, dit-il ; quelqu’un de nos commis est coupable de cette négligence ; peut-être est-ce Richard lui-même. Il n’est pas toujours le plus exact des hommes ; mais je m’en occuperai. Peut-être aussi l’avis ne viendra-t-il que dans un ou deux jours; les circulaires à envoyer sont innombrables.
— Oh ! jene suispas prfessé du tout. Je désire seulement savoir ce qu'il en est, avant de me permettre quelque dépense extraordinaire. »
M. Farquhar se retira. Le soir, M. Benson et Ruth eurent une longue conférence au sujet de la proposition de M. Farquhar. Mais l’idée de mettre Léonard en pension effrayait tellement sa mère, elle y trouvait tant d’inconvénients qu’aucun avantage ne pouvait balancer, qu’on laissa tomber ce sujet oour le moment.
M. Farquhar écrivit le lendemain matin, au nom de sa maison, une lettre officielle à la Compagnie d’assurances, pour prendre des informations sur le surplus de dividende dû à M. Benson. Il n’en parla pas à M. Bradshaw : le nom du vieux
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pasteur était rarement prononcé par les deux associés entre eux.
La réponse de la Compagnie d’assurances fut remise à M. Bradshaw avec les autres lettres d’affaires; elle portait que les actiôns de M. Benson étaient vendues et transférées depuis un an, et qu’il n’avait, par conséquent, droit 4 aucun avis.
M. Bradshaw jeta la lettre de côté, à moitié satisfait de l’ignorance en affaires de M. Benson.
« En vérité, dit-il à M. Farq.uhar qui entrait, ces ministres dissidents n’ont pas plus d’idée des affaires qu’un enfant ! A quoi pense M. Benson, de réclamer un dividende quand il a vendu ses actions il y a un an? »
M. Farquhar lisait la lettre.
« Je ne comprends pas cela, répondit-il ; M. Benson avait l’air de savoir parfaitement ce qu'il en était. D’ailleurs, il n’aurait pas pu recevoir son dividende du semestre s’il n’avait pas eu ses actions, et je suppose que les ministres dissidents savent, comme tout le monde, s’ils ont reçu ou non l'argent ’ qu’on leur doit.
— Je ne serais pas du tout étonné que Benson n’en sût rien.
Je n’ai jamais vu sa montre aller bien, et je parie que ses affaires d’argent sont en aussi mauvais état ; il ne tient pas de comptes, j’en suis sûr.
— Ce n’est pas une conséquence inévitable, dit M. Farquliar en souriant; cette montre est très-curieuse, et il y a je ne sais combien d’années qu’elle est dans sa famille. Quant à cette lettre, c’est moi qui avais écrit à la Société d’assurances, d’après le désir de M. Benson, et cette réponse ne me satisfait pas. Toute cette affaire a passé par nos mains. Il n’est pas possible que M. Benson ait vendu ses actions sans nous en avertir au moment môme, en admettant qu’il ait oublié à présent toute cette affaire.
— Il en a probablement parlé à Richard ou à M. Watson.
— Nous pouvens le demander à M. Watson. Quant à Ri-
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chard, il faut attendre qu’il revienne, car je ne sais pas où nous pourrions lui adresser une lettre. »
M. Bradshaw sonna, son premier commis répondit à l’appel.
« Monsieur Watson, dit M. Bradshaw, il y a une méprise sur ces actions de la Compagnie d’assurances que nous avons achetées pour M. Benson il y a dix ou douze ans. 11 a demandé à M. Farquh'ar de réclamer un surplus de dividende qu'on avait annoncé, et la Compagnie répond qu’il y a un an que M. Benson a vendu ses actions. Avez-vous connaissance de cette affaire? Le transfert a-t-il passé par vos mains? C’est nous qui avons les titres, j e prois. »
M. Watson étudiait la lettre pendant le discours de M. Bradshaw ; il ôta ses lunettes, les essuya, relut encore une fois, puis répondit d’une voix cassée et tremblante :
« C’est bien étrange, monsieur, car j’ai payé moi-même le dividende à M. Benson au mois de juillet dernier; il m’a donné un reçu en forme, et cela plus de six moisjaprès la date du transfert présumé.
— Comment avez-vous reçu l’argent du dividende? Est-ce par un bon sur la banque avec celui de la vieille mistriss Crammer, demanda M. Bradshaw brusquement.
— Je n’en sais rien. M. Richard m’a donné l’argent, en me recommandant de me faire donner le reçu.
— Malheureusement Richard n’est pas ici ; il éclaircirait toute cette affaire, » dit M. Bradshaw.
M. Farquhar gardait le silence. Il dit enfin:
c Savez-vous dans quel carton étaient les titres, monsieur Watson?
— Je ne sais pas bien, monsieur; mais je crois qu’ils étaient avec les papiers de mistriss Crammer et je suis à peu près sûr que, quand j’ai payé le dividende à M. Benson, il m’a dit que M. Richard l’avait assuré qu’il était inutile d’écrire le reçu sur papier timbré. Oui, je me le rappelle parfaitement, et même je me suis dit que M. Richard était encore bien jeune. M. Richard nous expliquera tout cela.
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— Oui, dit gravement M. Farquhar.
— Vérifiez cela, monsieur Watson, dit M. Bradshaw, je ne veux pas attendre le retour de Richard ; si les titres sont dans le carton, la Compagnie d’assurances a des gens qui n’entendent rien aux affaires, et je leur dirai leur fait ; s’ils n’y sont pas, comme cela me parait probable, c’est un oubli de la part de Benson, comme je le dis depuis une heure.
— Vous oubliez le payement du dividende, ditM. Farquhar à voix basse.
— Eh bien! monsieur, qu’est-ce que cela signifie? dit M. Bradshaw avec colère, en lisant dans le regard de M. Farquhar le soupçon qui le préoccupait.
— Puis-je me retirer, monsieur ? demanda Watson avec un respect mêlé d’une certaine inquiétude.
— Oui, allez-vous-en. Eh bien, que voulez- vous dire avec ce dividende? demanda brusquement M. Bradshaw à son gendre.
— Tout simplement, qu’il ne peut y avoir ni oubli ni erreur de la part de M. Benson.
— Alors c’est une méprise de ces imbéciles de la Compagnie d’assurances ; je vais leur écrire aujourd'hui en leur recommandant un peu plus d’exactitude dans les affaires.
— Ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux attendre Richard? 11 pourra peut-être tout expliquer.
— Non, monsieur. Je n’ai jamais eu l’habitude d’avoir des renseignements de seconde main quand je pouvais remontera la source. J’écrirai aujourd’hui à la Compagnie d’assurances. »
M . Farquhar vit que ses remontrances ne feraient qu’augmenter l’entêtement de sonassocié, etil se borna à chercher les titres de M. Benson dans tous les cartons sans pouvoir les retrouver. Il entra chez lui triste et préoccupé de ses soupçons vagues.
En réponse aux sévères reproches de M. Bradshaw, la Compagnie d’assurances envoya un de ses commis à Eccleston ; sa carte fut remise à M. Bradshaw lui-même.
M. Bradshaw regarda la carte pendant un moment sans prononcer un mot, puis il dit d’une voix ferme :
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« Dans un moment, quand je sonnerai, vous ferez monter ce monsieur. »
Quand le domestique eut fermé la porte, M. Bradshaw ouvrit une armoire et se versa un verre de vin qu’il but. Gela lui arrivait rarement ; c’était un homme d’habitudes sobres. Il s’arrêta au milieu de son cabinet en se disant à demi voix :
« Après tout, je suis fou. Je n’ai pas pu trouver ces titres; mais ils sont peut-être dans quelque carton que je n’ai pas examiné. Et même, s’ils n’étaient pas ici, cela ne prouverait pas.... »
Il sonna violemment et le commis de la Compagnie d’assurances entra.
c Asseyez-vous, monsieur, dit M. Bradshaw.
— Vous savez, je pense, monsieur, que je viens de la partde M. Dennison, le directeur de la Compagnie d’assurances, pour répondre en personne à votre lettre du 29?
— Ce sont des affaires mal conduites, dit M. Bradshaw sèchement.
— M. Dennison pense que vous ne serez pas de cet avis-là, quand vous aurez vu l’acte de transfert que je suis chargé de vous montrer. »
M. Bradshaw prit d’une main ferme le papier que lui tendait le commis; il mit ses lunettes et examina longuement les signatures; puis il dit :
« Il est possible que ce soit.... Naturellement, vous me permettrez de montrer cet acte à M. Benson et de m’assurer si c’est bien là sa signature?
— Il n’y a pas de doute à cela, monsieur, dit en souriant le commis, qui connaissait la signature de M. Benson.
— Je ne sais pas, je ne sais pas, monsieur. Vous avez entendu parler d’une telle chose que d’un faux.... un faux, monsieur, répéta-t-il, comme s’il craignait de n’avoir pas parlé distinctement.
— Oh! monsieur, il n’est pas question de cela, je vous assure. Nous rencontrons sans cesse des exemples inconceva-