ACTE in, SCÈNE V
Or, il va falloir mettre une armée en campagne ;
Nous n'avons pas d'argent, et pourtant il le faut.
L'héritier bavarois penche à mourir bientôt.
Hier, le comte d'Harrach, que vous devez connaître, 5 Me le disait au nom de l'empereur son maître,
Si monsieur l'archiduc veut soutenir son droit,
La guerre éclatera...
Don Salluste. L'air me semble un peu froid.
Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.
Ruy Blas^ pdU de honte et de désespoir^ hésite un moment ; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre^ la ferme ^ et revient vers don Salluste^ gui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d^un air indifférent.
RUY BlAS {reprenant, et essayant de convaincre don Salluste),
lo Daignez voir à quel point la guerre est malaisée. Que faire sans argent? Excellence, écoutez. Le salut de l'Espagne est dans nos probités. Pour moi, j'ai, comme si notre armée était prête. Fait dire à l'empereur que je lui tiendrais tête...
Don Salluste {interrompant Ruy Bleu et lui montrant son mouchoir qu'il a laissé tomber en entrant),
15 Pardon! ramassez-moi mon mouchoir.
Ruy Bias, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le
mouchoir, et le présente à don Salluste.
Don Salluste, mettant le mouchoir dans sa poche.
— Vous disiez?...
RUV BlAS {avecefforf).
Le salut de l'Espagne ! — oui, l'Espagne à nos pieds, Et l'intérêt public demandent qu'on s'oublie. Ah ! toute nation bénit qui la délie.
20 Sauvons ce peuple ! Osons être grands, et frappons! Otons l'ombre à l'intrigue et le masque aux fripons!
Don Salluste {nonchalamment).
Et d'abord ce n'est pas de bonne compagnie. —
Cela sent son pédant et son petit génie
Que de faire sur tout un bruit démesuré. 25 Un méchant million, plus ou moins dévoré,
Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres !
Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres, 29 Ils vivent largement. Je parle sans phébus,
Le bel air que celui d'un redresseur d'abus Toujours bouffi d'orgueil et rouge de colère ! Mais bah ! vous voulez être un gaillard populaire. Adoré des bourgeois et des marchands d'esteufs. 5 C'est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs. Les intérêts publics ? Songez d'abord aux vôtres. Le salut de l'Espagne est un mot creux que d'autres Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous. MLa popularité ? c'est la gloire en gros sous.
lo Rôder, d(^;ue aboyant, tout autour des gabelles.^ Charmant métier ! je sais des postures plus belles. Vertu ? foi ? probité ? c'est du clinquant déteint. C'était usé déjà du temps de Charles-Quint. Vous n'êtes pas un sot ; faut-il qu'on vous guérisse
15 Du pathos? Vous tétiez encore votre nourrice. Que nous autres déjà nous avions sans pitié, Gaiment, à coups d'épingle ou bien à coups de pié, Crevant votre ballon au milieu des risées, Fait sortir tout le vent de ces billevesées ! Ruv Blas.
20 Mais pourtant, monseigneur...
Don SaLLUSTE {avec un sourire glacé\
Vous êtes étonnant.
Occupons-nous d'objets sérieux, maintenant.
D^un ton bref et impérieux,
— Vous m'attendrez demain toute la matinée
Chez vous, dans la maison que je vous ai donnée. 25 La chose que je fais touche à l'événement.
Gardez pour nous servir les muets seulement.
Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage.
Un carrosse attelé, tout prêt pour un voyage.
J'aurai soin des relais. Faites tout à mon gré. 30 — Il vous faut de l'argent, je vous en enverrai. — RuY Blas.
Monsieur, j'obéirai. Je consens à tout faire.
Mais jurez-moi d'abord qu'en toute cette affaire
La reine n'est pour rien.
Don SaLLUSTE {qui JouaH avec un couteau éf^ivoin sur la iahle^ Si retourné à demi),
34 De quoi vous mêlez- vous?