‹ Ruy BlasChapitre 47 sur 98 · ACTE III, SCENE K · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE K

RUY BlAS {chanceiant et It regardant avtc e^uUvanU),

Oh ! VOUS êtes un homme effrayant. Mes genoux Tremblent... Vous m'entraînez vers un gouffre invisible. Oh ! je sens que je suis dans une main terrible ! Vous avez des projets monstrueux. J'entrevoi 5 Quelque chose d'horrible... — Ayez pitié de moi ! Il faut que je vous dise, — hélas ! jugez vous-même î Vous ne le saviez pas ! cette femme, je l'aime!

Don SaLLUSTE {froidement).

Mais si. Je le savais.

RuY Blas. Vous le saviez !

Don Salluste. Pardieu!

II Qu'est-ce que cela fait?

Ru Y Blas {s' appuyant au mur pour ne p€u tomber, et comme se par» lant à lui-mime).

Donc il s'est fait un jeu, Le lâche, d'essayer sur moi cette torture ! Mais c'est que ce serait une affreuse aventure !

// lève les yeux au ciel.

15 Seigneur Dieu tout-puissant ! mon Dieu qui m'éprouvez,

Épargnez-moi, Seigneur !

Don Salluste. Ah çà, mais — vous rêvez !

Vraiment, vous vous prenez au sérieux, mon maître.

C'est bouffon. Vers un but que seul je dois connaître, 20 But plus heureux pour vous que vous ne le pensez.

J'avance. Tenez-vous tranquille. Obéissez.

Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète,

Je veux votre bonheur. Marchez, la chose est faite.

Puis, grand'chose après tout que des chagrins d'amour ! 25 Nous passons tous par là. C'est l'affaire d'un jour.

Savez- vous qu'il s'agit du destin d'un empire.^

Qu'est le vôtre à côté ? Je veux bien tout vous dire.

Mais ayez le bon sens de comprendre aussi, vous.

Soyez de votre état. Je suis très bon, très doux, 30 Mais, que diable ! un laquais, d'argile humble ou choisie.

N'est qu'un vase où je veux verser ma fantaisie.

De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu'on veut. 34 Votre m^tre, selon le dessein qui l'émeut,

A son gré vous déguise, à son gré vous démasque. Je vous ai fait Seigneur, c'est un rôle fantasque, — Pour l'instant. — Vous avez l'habillement complet. Mais, ne l'oubliez pas, vous êtes mon valet. 5 Vous courtisez la reine ici par aventure, Comme vous monteriez derrière ma voiture. Soyez donc raisonnable.

Ru Y BLAS Kqui Va écouté avec égarement et comme ne pouvant en croire ses oreilles),

O mon Dieu ! Dieu clément !

Dieu juste ! de quel crime est-ce le châtiment ? 10 Qu'est ce donc que j'ai fait ? Vous êtes notre père.

Et vous ne voulez pas qu'un homme désespère!

Voilà donc où j'en suis ! — Et, volontairement,

Et sans tort de ma part, — pour voir, — uniquement

Pour voir agoniser une pauvre victime, 15 Monseigneur, vous m'avez plongé dans cet abîme!

Tordre un malheureux cœur plein d'amour et de foi.

Afin d'en exprimer la vengeance pour soi *

Se parlant à lui'tnime»

Car c'est une vengeance ! oui, la chose est certaine ! Et je devine bien que c'est contre la reine! 20 Qu'est-ce que je vais faire? Aller lui dire tout.^ Ciel ! devenir pour elle un objet de dégoût Et d'horreur! un Crispin ! un fourbe à double face! Un effronté coquin qu'on bâtonne et qu'on chasse! Jamais ! — Je deviens fou, ma raison se confond !

Une pause. Il rive.

25 O mon Dieu ! voilà donc les choses qui se font ! Bâtir une machine effroyable dans l'ombre, L'armer hideusement de rouages sans nombre, Puis, sous la meule, afin de voir comment elle est, Jeter une livrée, une chose, un valet,

3a Puis la faire mouvoir, et soudain sous la roue Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue, Une tête brisée, un cœur tiède et fumant. Et ne pas frissonner alors qu'en ce moment On reconnaît, malgré le mot dont on le nomme,

35 Que ce laquais était l'enveloppe d'un homme !

Se tournant vers don Salluste,

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