‹ Ruy BlasChapitre 51 sur 98 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Ruy BLAS {àpart,etteparlantàlui-mimé).

Que faire ? — Elle d'abord I elle avant tout ! — rien qu'elle I

Dût-on voir sur un mur rejaillir ma cervelle.

Dût le gibet me prendre ou l'enfer me saisir, 5 II faut que je la sauve ! — Oui ! mais y réussir ?

Comment faire ? Donner mon sang, mon cœur, mon âme,

Ce n'est rien, c'est aisé. Mais rompre cette trame !

Deviner... — deviner ! car il faut deviner ! — lo Ce que cet homme a pu construire et combiner!

Il sort soudain de l'ombre et puis il s'y replonge.

Et là, seul dans sa nuit, que fait-il ? — Quand j'y songe,

Dans le premier moment je l'ai prié pour moi !

Je suis un lâche, et puis c'est stupide ! — Eh bien, quoi ! 15 C'est un homme méchant. — Mais que je m'imagine,

— La chose a sans nul doute une ancienne origine, —

Que lorsqu'il tient sa proie et la mâche à moitié.

Ce démon va lâcher la reine, par pitié

Pour son valet ! Peut-on fléchir les bêtes fauves ? 20 — Mais, misérable ! il faut pourtant que tu la sauves !

C'est toi qui l'as perdue ! à tout prix il le faut !

— C'est fini. Me voilà retombé ! De si haut !

Si bas ! J'ai donc rêvé ! — Ho ! je veux qu'elle échappe ! 24 Mais lui ! par quelle porte, ô Dieu, par quelle trappe.

Par où va-t-il venir, l'homme de trahison ?

Dans ma vie et dans moi, comme en cette maison.

Il est maître. Il en peut arracher les dorures.

Il a toutes les clefs de toutes les serrures. 5 II peut entrer, sortir, dans l'ombre s'approcher.

Et marcher sur mon cœur comme sur ce plancher.

— Oui, c'est que je rêvais ! le sort trouble nos têtes

Dans la rapidité des choses sitôt faites. I Je suis fou. Je n'ai plus une idée en son lieu, xi Ma raison, dont j'étais si vain, mon Dieu ! mon Dieu! / Prise en un tourbillon d'épouvante et de rage,

N'est plus qu'un pauvre jonc tordu par un orage ! —

Que faire ? Pensons bien. D'abord empêchons-la

De sortir du palais. — Oh ! oui, le piège est là. 15 Sans doute. Autour de moi, tout est nuit, tout est gouffre.

Je sens le piège, mais je ne vois pas. — Je souffre ! —

C'est dit. Empêchons-la de sortir du palais.

Faisons-la prévenir sûrement, sans délais. —

Par qui ? — ^je n'ai personne !

// rive avec accablement. Puîs^ tout à coup^ comme frappé d^ une idée subite et d ^une lueur d "* espoir ^ il relève la tête.

20 Oui, don Guritan l'aime !

C'est un homme loyal ! oui !

Faisant signe au Page de s'approcher. Bas.

— Page, à l'instant même.

Va chez don Guritan, et fais-lui de ma part Mes excuses ! et puis dis-lui que sans retard 25 II aille chez la reine et qu'il la prie en grâce.

En mon nom comme au sien, quoi qu'on dise ou qu'on

fasse.

De ne point s'absenter du palais de trois jours. Quoi qu'il puisse arriver. De ne point sortir. Cours !

Rappelant le page.

Ahl

// tire de son garde-notes une feuille et un crayon.

30 Qu'il donne ce mot à la reine, — et qu'il veille !

// écrit rapidement sur son genou.

— " Croyez don Guritan, faites ce qu'il conseille !"

Il ploie le Papier et le remet au Page.

Page 1