‹ Ruy BlasChapitre 9 sur 98 · ACTE /, SCENE · texte numérisé non relu

ACTE /, SCENE

Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre,

La chose le toucha. — Ce fat parfumé d'ambre,

Le comte d'Albe, à qui l'autre mois fut volé 4 Son beau pourpoint de soie...

Don Salluste. Eh bien ?

Don César. C'est moi qui l'ai.

Matalobos me l'a donné.

Don Salluste. L'habit du comte !

Vous n'êtes pas honteux ?...

Don CÉSAR. Je n'aurai jamais honte

1 1 De mettre un bon pourpoint, brodé, passementé.

Qui me tient chaud l'hiver et me fait beau l'été.

— Voyez, il est tout neuf. —

H enir'oHvrê son manteau, gui laisse voir un superbe pourpoint de

satin rose brodé d '*or.

Les poches en sont pleines 15 De billets doux au comte adressés par centaines.

Souvent, pauvre, amoureux, n'ayant rien sous la dent.

J'avise une cuisine au soupirail ardent

D'où la vapeur des mets aux narines me monte.

Je m'assieds là. J'y lis les billets doux du comte, 20 Et, trompant l'estomac et le cœur tour à tour.

J'ai l'odeur du festin et l'ombre de l'amour. Don Salluste.

Don César...

Don César. Mon cousin, tenez, trêve aux reproches.

Je suis un grand seigneur, c'est vrai, l'un de vos 25 proches ;

Je m'appelle César, comte de Garofa.

Mais le sort de folie en naissant me coiffa.

J'étais riche, j'avais des palais, des domaines.

Je pouvais largement renter les Céliménes, 30 Bah ! mes vingt ans n'étaient pas encor révolus

Que j'avais mangé tout! il ne me restait plus

De mes prospérités, ou réelles ou fausses.

Qu'un tas de créanciers hurlant après mes chausses.

Ma foi, j'ai pris la fuite et j'ai changé de nom. 35 A présent, je ne suis qu'un joyeux compagnon,

Zafari, que hors vous nul ne peut reconnaître.

Vous ne me donnez pas du tout d'argent^ mon maître ;

Je m'en passe. Le soir, le front sur un pavé,

Devant l'ancien palais des comtes de Tevé,

— C'est là, depuis neuf ans, que la nuit je m'arrête, —

îe vais dormir avec le ciel bleu sur ma tête. 5 Je suis heureux ainsi. Pardieu, c'est un beau sort !

Tout le monde me croit dans l'Inde, au diable, — mort.

La fontaine voisine a de l'eau, j'y vais boire.

Et puis je me promène avec un air de gloire.

Mon palais, d'où jadis mon argent s'envola, lo Appartient à cette heure au nonce Espinola.

C'est bien. Quand par hasard jusque-là je m'enfonce,

Je donne des avis aux ouvriers du nonce

Occupés à sculpter sur la porte un Bacchus. —

Maintenant, pouvez- vous me prêter dix ecus? *•

Don Salluste.

15 Écoutez-moi...

Don César (tfrm««/ 1** hras\ Voyons à présent votre style. Don Salluste.

Je vous ai fait venir, c'est pour vous être utile.

César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné, ^

Je vous vois à regret vers l'abîme entraîné ; 20 Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes.

Vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes.

Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour.

Et refaire de vous un beau seigneur d'amour.

Que Zafari s'éteigne et que César renaisse. ^

25 Je veux qu'à votre gré vous puisiez dans ma caisse,

Sans crainte, à pleines mains, sans soin de l'avenir.

Quand on a des parents, il faut les soutenir, ^

César, et pour les siens se montrer pitoyable.

Pendant que don SeUlusie parle^ le visage de don César prend une ex' pression de plus en plus étonnée ^ joyeuse et confiante: enfin il éclate. «

Don César.

Vous avez toujours eu de l'esprit comme un diable, d

30 Et c'est fort éloquent ce que vous dites là. — Continuez. Don Salluste. César, je ne mets à cela Qu'une condition. — Dans l'instant je m'explique. 34 Prenez d'abord ma bourse.

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