‹ Rymaille sur les plus célèbres bibliotières de Paris en 1649; avec des notes et un essai sur les autres bibliothèques particulières du tempsChapitre 156 sur 193 · BIBLIOTHÈQUE DE RACINE · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUE DE RACINE

J'ignore si Jean Racine avait une bibliothèque nombreuse; il était enfant lorsque le P. Jacob écrivit son traité des Bibliothèques, et Le Gallois, plus émerveillé de noblesse que de poésie, n'a point prononcé son nom. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Racine avait réuni les livres utiles à ses études et qu'il savait s'en servir ; ce point est certes plus intéressante pour sa gloire que d'en avoir possédé beaucoup, comme tant d'autres, par pure curiosité d'amateur.

On en a vu passer souvent dans les ventes qui portent, outre sa marque, de nobles traces de ses lectures.

La Bibliothèque impériale en conserve plusieurs avec un pieux respect.

Un Sophocle d'édition Aldine, Venise, i5o2, que j'ai eu occasion de consulter, semble avoir gardé comme une empreinte de la main de son illustre possesseur.

La reliure molle, en maroquin — à la mode du temps, — est légèrement voûtée : elle semble sortir tout à l'heure de la poche du vêtement habituel.

Dès la première page du volume, on remarque que, dans une lecture attentive et quotidienne, faite la plume à la main, Racine soulignait les vers caractéristiques du développement de Faction; puis il indiquait en marge le sens de cette action, de sorte que l'ensemble de ces notes pourrait former une espèce de scénario de chaque pièce.

Quand un vers-sentence l'a frappé, il l'a traduit en regard du texte, peut-être pour l'employer au besoin, car cette traduction rapide affecte la plupart du temps la forme de l'alexandrin.

Ainsi dans Ajax je lis :

« On admire un grand homme après qu'il a vécu. »

Dans Electre, où le travail, plus serré, porte de préférence

sur les effets scéniques, cette recherche de vers maximes est plus abondante encore :

« Une parole fait ou du mal ou du bien. »

« Vous êtes moins ma mère ici que ma maîtresse. »

S'il rencontre une expression heureuse, il la saisit et la souligne, comme celle-ci :

« Arrêtez les ailes de vos soupirs. »

Un vers que j'avais dans la mémoire est venu s'adapter de lui' même à ce mot d'Electre, traduit en marge du texte : « Le mal porte au mal. »

C'est celui-ci :

Ah ! si je suis cruel, on me force de l'être.

Le traditionnel Diable au corps qui fait entrer, pour ainsi dire, au fort de l'inspiration, l'auteur tragique dans l'âme de ses personnages, a seul pu souffler à l'esprit du tendre Racine l'observation suivante. Tandis qu'Oreste tue Clytemnestre dans la coulisse, Electre lui crie : « Redouble tes coups ! »

A côté de cette exclamation féroce, Racine a écrit :

« Ce mot est un peu cruel pour une fille ; mais c'est une fille depuis longtemps enragée contre sa mère. »

D'autres volumes de la bibliothèque d'usage de Racine sont annotés de cette façon en grec ou en latin.

C'est avoir une double bibliothèque que de posséder des ouvrages enrichis ainsi de remarques judicieuses.

Lorsque Racine devint historiographe de France, il ajouta des livres d'histoire à son cabinet poétique.

11 recommanda par son testament que toutes ces pièces historiques fussent distraites de ses livres et remises après sa mort à Despréaux.

Celui-ci les confia à Valincourt, successeur de Racine, et elles furent toutes brûlées dans l'incendie de sa maison de Saint- Cloud, en 1725.

Valincourt pensa, dès les premiers moments du feu, à sauver ces documents uniques, et il paya un savoyard pour aller dis-

puter aux flammes les paquets qu'il lui désigna de son mieux. Le savoyard remplit sa mission avec un véritable héroïsme et

il rapporta une énorme liasse de numéros de la Galette de

France.

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