‹ Rythme et langage dans la 1ère édition des "Leaves of Grass"Chapitre 28 sur 43 · MAI · texte numérisé non relu

MAI

J’ai le sentiment d’être appelé à inaugurer une révolution dans l’éloquence américaine, à la détourner du caractère excessivement diffus et impromptu qu’elle a (aisance éphémère, animation de surface, marque du Journal quotidien qui doit disparaître avec la venue du quotidien suivant) — et à en faire les moyens de la grande |éloquence modernisée, de vivants discours modernes appropriés à l'Amérique, appropriés à Punivers —

Ce changement est sérieux; s’il doit être fait, ne saurait l’être aisément — son grand chef représentatif, avec une parfaite confiance en ses pouvoirs, persévérant, ayant pour champ les Etats-Unis tout entiers — un tel homme au-dessus de toutes choses lui donnerait un beau début. Quelles sont vos théories? Qu’on nous donne l’échantillon pratique d’une chose, considérons-le, écoutons-le, et retournons-le pour l’examiner.

L’échantillon pratique de sa théorie, Whitman pouvait croire l’avoir fourni: nous ne voulons pas parler de quelques ébauches de conférences trouvées par nous dans ses papiers (1), mais bien du long et beau Discours que nous avons publié (2), The Eïighteenth Presidency, où tous les procédés de l’éloquence whitmanienne se retrouvent aisément.

Mais, l’échantillon le plus typique laissé par Whitman de sa théorie oratoire, c’est l’œuvre même de 1855, ces Brins d'herbe qui sont notre but direct.

Nous venons de regarder et d’écouter Whitman aux prises avec son ambition d’une éloquence mystique. Il ne se doutait pas que celle-ci l’entraînait au-delà de ses frontières.

En deca, il était poète. Cet « en deça » doit être maintenant l’objet de notre étude: nous avons jusqu’iei analysé les intentions conscientes de Whitman, nous allons regarder de près ses premiers pas instinctifs vers la poésie véritable. ï

{) Ms. Cong. Lib. Voir Ane d'Or, février-mars 1926. Nous savons, en outre, qu’à diverses reprises, Whitman avait voulu conférencier.

Voir W. Whitman, an interpretation in narrative, Holloway, p. 215. (2) Editions Tambour, Paris, 1928.

Nous possédons heureusemént, pour rendre possible notre tâche, les premiers brouillüns de ses vers. Ils sont à Washington (Bibliothèque: du Congrès) et M. Holloway en a publié la plus grande partie (1). Ces brouillons ne sont autre chose, pour commencer, que des notes hâtives, complètes, souvent agrammaticales : un balbutiement, c’est-à-dire une matière idéale pour l’analvse et la critique. En effet, dans une œuvre, l’artiste ne déguise-t-il pas définitivement ses procédés, tandis que, lorsqu'il est possible de consulter les essais qui ont servi de point de départ à l’œuvre, n’est-on pas sûr de surprendre la raison d’être et le rythme essentiel de celle-ci? F0)

Or, si les critiques ont tant parlé autour des Brins d'herbe Sans en atteindre l’âme, c’est bien parce qu'ils ont néglié les Notes spontanées de Whitman.

() Dans The Uncollected Poetry and Prose of Walt Whitman, Doubleday Page and C°, 1921,

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