LES NOTES
Comment Whitman a-t-il senti qu’un certain rythme s’imposait à lui quand il formulait une pensée où une émotion? Tel est le problème qui nous occupe désormais.
Devant les faits, c’est-à-dire les écrits réels du futur poète qui laisse spontanément courir la plume sur des papiers non destinés au publie, les théories doivent se taire. Nous verrons après.
LM Le Détail GrammMmatical
Il faudrait dire agrammatical, car c’est un phénomène d'observation universelle que les notes que nous jetons hâtivement sur un carnet empruntent à la grammaire le minimum de ses lois, juste ce qu’il faut pour que la phrase ne soit pas inintelligible. Nous ne parlerons pas des vraies fautes contre la grammaire — qui sont des lapsus, telles que celle-ci: Why’ can we not see beings who by the manliness and transparence of their natures, disarim the entire world and brings one and all to his side, as friends and believers (1). Le second verbe oublie que le premier est au pluriel, oubli naturel dans un éerit qui n’est pas d’abord destiné au public. Cependant, même dans ce lapsus, Whitman se trahit, car tandis que sa plume écrit un pluriel, sa conscience voit un
(1) Holloway, 2, 68.
singulier, lui-même, éternellement, et lui seulement. Cette phrase n'est-elle pas, en effet, l'expression du désir le plus profond de sa nature, le désir d’attirer par le « magnétisme » de sa personne, l€ ami », le « camarade »? L'observation de la règle grammaticale qui eût exigé le pluriel du second verbe eût été par conséquent une gêne et une obseurité. Jusqu'ici, il faudrait beaucoup subtiliser pour prétendre que le rythme en a subi une modification quelconque. Maïs poussons plus loin.
Il y a, dans les Notes de Whitman, des endroits où la pensée et l’image ne se présentent pas à l’écrivain parées des ornements grammaticaux; mais, dans leur brève spontanéité, comme des propositions parlées et non des phrases écrites :
The Poet
All the large hearts of heroes
All the courage of olden time and new
How spied the captain and sailors the great wreck with its drifting hundreds,
How they waited, etc. (1).
Remarquons d’abord que, dans un pareil passage, la ponctuation absente en partie prouve que Whitman ne voyait là que notes, indications jetées sur le papier. Citons, à ce sujet, un passage encore plus caractéristique que celui-ci :
You have been told that mind is greater than matter I cannot understand that mystery, etc. (2).
La ponctuation est à la fois un système de signes oratoires, puisque virgules et points indiquent à celui qui lit ou parle les endroits précis où la voix doit
) Holloway, 2, 81.
(2) Holloway, 2, 66.
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tomber, s'arrêter, s’infléchir et un système de signes grammaticaux, puisqu'ils indiquent où la proposition accidentelle et la phrase finissent. T1 est évident, d’après ce que nous avons dit des instincts de Whitman que, pour lui, la ponctuation ne saurait être que système oratoire et, seulement de facon fortuite, grammatieal. Ceci est visible dans les Notes où, encore une fois, Whitman se montre à nu, sans souci d’habiller sa pensée pour la présenter écrite aux hommes. Si, dans l’exemple que nous avons pris, Whitman avait songé à mettre la ponctuation requise après The Poet,
The, Poet: , All the large hearts of heroes,
nous interpréterions plus facilement sa pensée: « Le Poête comprend, résume, exalte, tous les larges cœurs des héros ». S'il avait écrit:
The Poet, All the large hearts of heroes,
nous interpréterions : &« Le Poète qui est à lui seul tous les cœurs héroïques ». Mais, dans ce cas, Whitman n’aurait pas découvert pour lui-même ce rythme:
The Poet All the large hearts of heroes, etc.
rythme primitif, sans doute, et mieux rythme primaire (1), mais il faut bien un commencement à tout.
() Dans le rythme primaire du langage (c’est-à-dire dans la langue orale), les signes de ponctuation n’ont aucune raison d'être. C’est dans la prose écrite que nous en usons pour marquer les arrêts, les inflexions de la voix. « Prose has its rythmical units also, these are not presented to the eye as are the lines of poetry but the voice in reading calls attention to them by pauses, these phrasal sections are often but not always marked out by the punctuation », Abram Lipsky, Rhythm as à distinguishing character of prose style, p. 25.
C'est done parce que Whitman n’a pas eu d’abord souci d'écrire, c’est-à-dire de se rendre communicable aux autres selon les traditionnelles règles de cet art, que Whitman s’est trouvé poète (1). C’est parce qu’il jeta spontanément des notes sur le papier, sans même le projet d’y revenir, ni le désir de les corriger, qu'il imprima un rythme à ses confidences, Il ne corrigea pas pour « poétiser » ses brouillons, contrairement à ce qu'ont ein certains eritiques. Il dut corriger pour se rendre intelligible. Il était primairement rythmique. Ce qu'il dut ajouter ne fut qu’additions et lourdissements nécessaires de sa conscience d’homme. Mais il faut poursuivre l’étude des Notes pour toucher du doigt éomment il arriva à la page d’antiphonaire des Prins d'herbe de 1855. Jusqu'ici, nous n’avons surpris, au manque de ponetuation précise, qu’un premier et timide pas.
NT — Imacheéevement de 5:22 Pensée par la Phrase
est un phénomène de la conversation, du discours impromptu, des Notes qu’on se propose de développer plus tard. IT est voisin de celui que nous venons d'étudier. Il en est la suite logique, et comme le nécessaire aboutissement. Naturellement, nous ne nierons point qu'il est des endroits où Whitman, comme tout écrivain, a laissé sa phrase inachevée, faute
@) S'il suffit d'un rythme même primaire pour qu’il y ait poésie, ce que nous croyons, ici on pourrait dire que le blanc qui suit The Poet indique, suggère le geste. Whitman se désigne de la main en même temps qu’il désigne d’un geste plus large que le Poète idéal.
de trouver sur le moment le mot juste, témoin cet exemple (1):
I know that my body wili
où l’on voit que l’affirmation de Whitman reste suspendue parce que le mot qu’il cherche est rebelle à sa phrase; ici, Whitman a d’abord essayé le mot « decay », qu'il a ensuite rayé. Whitman avait le culte du mot juste, disons plutôt qu’il avait appris, dans son expérience de journaliste ou de conteur, à employer le mot concret qui frappe l'esprit du lecteur plus pour sa valeur pratique que pour sa qualité esthétique. Jusqu'’à la fin de sa vie, il notera les mots, isolés ou en groupe, dont il pressentira l’utile usage. Mais il s’agit ici d’un autre ordre d’inachèvement qui, pour être dérivé de ce premier cas, n’en est pas moins différent, et de toute facon illustre la progression de la prose de notre journaliste-conteur à la poésie de 1855. Il s’agit des passages nombreux où l’on sent bien que seul l’instinct d’un rythme naïssant a retenu la plume de Whitman. Par exemple:
I am the poet of slaves, and of the masters of slaves
I am the poet of the body
And I am
Whitman interrompt ici sa note (nous dirions sa fiche) parce que le rythme hésite. Va-t:il, comme le parallélisme de la première proposition le demanderait, balancer la seconde par la proposition nécessaire que n'importe qui est à même de suppléer :
And I am the poet of the soul?
() Holloway, 2, 66,
Oui: Whitman ajoute donc, plus tard, peut-être iongtemps après, ainsi que semble l’indiquer le sens:
T am the poet of the body And I am the poet of the soul.
Mais c’est un nouveau commencement. S'il n’a pas rayé le texte qui précède, c’est que Whitman raye très rarement, car il cherche, et il n’est pas sûr que la première version d’une pensée ou d’une émotion ne soit pas préferabrle à une révision postérieure. Cependant, le parallélisi1e antithétique des eselaves et des « maîtres d'esclaves » lui tient à cœur, car après tout, il est parti de là dans sa conscience et c’est elle qu’il veut exprimer. Il ajoute donc:
I go with the slaves of the earth equally with the masters.
Autre exemple. Un groupe de mots jailli sur le papier de ses Carnets intimes, exprimant dans sa nette brièveté toute une expérience nombreuse :
I am the poet of reality
Inachevée, la phrase reste là, créant autour d’elle un halo où les mots n’auront d’autre importance que celle qu’un orateur où un Journaliste, écrivains dont le but est de se rendre communicables à la masse des hommes, leur donnerait. Whitman y reviendra. Mais, s’il y revient, c’en est fait de ce Je ne sais quoi de suggestif, par conséquent de poétique, que comportent ces simples mots:
I am the poet of reality.
Il laisse donc, grâce à un sûr instinct de poète qui se cherche, la formule en suspens. $’il ajoute quelque chose, ce sera immédiatement au-dessous, afin de ne pas empiéter par la brutalité des mots sur la frange de sa formule,
I say the earth is not an echo =
qu’il laissera, à son tour, suspendu sur l'infini. Scrupule de poète, instinct rythmique qui pousse Whitman, à son insu, vers la forme prosodique de 1855. Fautl citer des formules en suspens jaillies du « geste » primitif de l'écrivain, et destiné à se déployer plus tard en « action oratoire »? (1).
I follow (animals and birds) Literature is full of perfumes
qui deviendra, en 1855, dans le livre écrit:
Houses and rooms are full of perfumes.…. the shelves are crowded / with perfumes,
, I breathe the fragrance myself and know it and like it, The distillation would intoxicate me also but I shall not let it.
Cet exemple extrême monte le chemin parcouru depuis la formule initiale, ce qui nous invite à poursuivre notre analyse.
BE. — À la ligne
Le goût de la formule qui s'arrête au milieu de la page comme hésitant devant un infini de mots qui se précipiteraient au moindre signal; la nécessité, pour leur échapper, d’aller à la ligne, de capitaliser le début d’une formule nouvelle, qui, à son tour, s'arrêtera à temps: telle est la démarche, grâce à quoi s’explique le fait que Whitman, dans ses Notes, ait mêlé à ses lignes de prose certains passages qui ont déjà l’apparence de vers. Whitman leur en attribuait-il plus que l’apparence? Question qui, si on y pouvait répondre de facon certaine, rendrait inutile toute critique ultérieure.
(1) On trouvera ces Notes dans Holloway, 2, 74,
Tout ce que l’on est en droit de dire, c’est que Whitman n’ayant pas reproduit ces passages exactement tels qu'ils se trouvent dans ses Carnets de Notes intimes, il est à présumer qu’il ne leur donnait pas tout à fait droit de cité. Tout le passage suivant est caractéristique :
A touch now reads me a library of knowledge in an instant. It smells for me the fragrance of wine and lemon-blows.
It tastes for me ripe strawberries and mellons,
It talks for me with a tongue of its own,
It finds an ear wherever it rests or taps.
Malgré l'allure grammaticale, littéraire, définitive de ces lignes, Whitman ne les a pas utilisées dans l’œuvre de 1855. Il convient de s’en étonner. Nous ne voyons d’autre explication que celle que nous venons de suggérer, à savoir que Whitman n’attribua pas de suite et à toutes ses formules indistinctement la valeur rythmique que nous reconnaissons aux Brins d'herbe. Ce passage n’est pas exceptionnel. Bien d’autres sont restés sur le brouillon, c’est-à-dire sur la page infime où s’élaborait le rythme whitmanien. D’autres passages, plus nombreux encore, Whitman les a modifiées avant de les incorporer dans l’œuvre définitive. Mais s’il ne considérait pas, à coup sûr, la formule comme un vers, Whitman, libéré de la prosodie traditionnelle, devait être bien tenté de ée croire sur la voie d’une nouvelle forme de vers qui ressemblait à l’ancien en ce qu’il entamait la page comme lui par une majuscule: et cela d’autant plus que, nécessairement, il arrivait que sa note, sa formule était « scandée » à l’instar des vers traditionnels :
America receives with calmness the spirit of the past, (1).
(1) Holloway, 2, 64.
ss
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formule qu’il a transportée au début de sa Préface, en lui donnant l’allure méconnaissable de la prose, car en ce qui concerne la Préface, il n’est pas douteux que
Whitman ait voulu qu’elle se présentât comme prose:
America does not repel the past or what it has produced under its forms or amid other politics or the idea of castes, or of the old religions. aëcepts the lesson with calmness.…
Une fois découverte, cette possibilité d’aller à la ligne pour respecter l’intégralité de la formule, Whitman semble l’avoir exploitée avec une facile abondance — au point qu'il finissait par ne plus voir que le premier mot de la formule, laquelle s’étalait toujours davantage, une fois que le papier était mordu:
How spied the captain and saïilors the great wreck with its drifting hundreds, How they waited, their craft shooting like an arrow up and down
the storm, What the savage, etc. (2).
ou bien: ; What the rebel felt gaily adjusting his neck to the rope noose,
What Lucifer cursed when tumbling from Heaven What the savage, etc. (1).
I n’y avait pas de raison pour que Whitman s’arrêtat sur cette voie. Elle le conduisit à l’infinie succession de ses Catalogues. On remarquera, dans l’œuvre définitive de 1855, même dans l’œuvre postérieure, que Whitman obéit à cette loi qui coupe le discours par une majuseule à la ligne, par les mêmes mots, souvent d’ailleurs simples mots de liaison grammaticale. Ce qui revient à dire que, progressivement, Whitman en vint à ne se préoccuper point de la longueur de la formule
() Holloway, 2, 81.
(2) Holloway, 2, 82,
70 RYLIHME ET LANGAGE
__ vers du moment où le «geste » du début était nettement indiqué. C’est énoncer en termes de rhétorique oratoire ce que nous venons d’étudier en d’autres termes. L’orateur, en effet, sait avec précision arrêter une formule concrète, mais, s’il la développe, il perdra la maîtrise des mots, à moins d’une très grande habileté et en deviendra l’esclave. Que de périodes bien commencées et mal finies qui sortent de la bouche d’un orateur! C’est un peu le même phénomène qui s’est produit en Whitman, avec cette heureuse différence que Whitman n’était pas seulement orateur, mais aussi poète, et que s’il se laisse aller à la période oratoire (le Catalogue n’était-il pas cela?), 1l conserve presque toujours la maîtrise de son éloquence.