‹ Rythme et langage dans la 1ère édition des "Leaves of Grass"Chapitre 41 sur 43 · Formation initiale · texte numérisé non relu

Formation initiale

Le plus ancien manuscrit que nous ayons de Walt Whitman relatif à ses premiers essais de poésie est daté de 1847 (1). À cette date,” Whitman était rédacteur en chef du Daily Eagle de Brooklyn. Les articles qu'il écrivait dans ce quotidien (2) sont de la prose la plus plate et si quelque image en vient rompre la monotonie, elle ne se dégage jamais de la plus prosaique banalité.

Au contraire, ce manuscrit trahit une personnalité exceptionnelle. Dans la première partie du Carnet manuserit qui nous oceupe, se lisent des maximes, des exhortations, des aveux:

Be simple and clear — Be not occult.

I will not be a great philosopher.….. but I will take each man and woman of you to the window and open the shutters..

A) Ms Cong. Lib.

(2) The gathering af the forces by Walt Whitman, edited by Cleveland Rodgers and John Black, New York, 1920.

PME #

La seconde partie du Carnet renferme une série d’affirmations non moins précises. Une chose différencie celles-e1 de celles-là: elles sont {Ypographiquement alignées comme des vers:

| I am the poet of the body And I am the poet of the soul I go with the slaves of the earth.

I am the poet… (1).

Et voici, immédiatement après cet avertissement, une véritable strophe:

; Have you supposed il beautiful Lo be born?

I tell you I know it is just as beautiful to die;

For I take my death with the dying And my birth with the new-born babe.

Les deux parties du manuserit sont séparées par quelques feuillets blancs.

Le passage de la première à la seconde partie marque la conscience que la formulation d’une pensée spontanée est le vers autour duquel se développera, comme un nimbe, la poésie.

On peut donc dire que c’est par hasard que Whitman est devenu poète (2).

Whitman étant pris comme type humain, nous croyons pouvoir dire: c’est de la même façon que l’homme s’est aperçu que la formulation initiale (ou spontanée) par le langage d’une pensée précise était une chose exceptionnelle, mystérieuse et charmante: la poésie, ou plus exactement le vers, car c’est du vers isolé, puis doublé, triplé, quadruplé, enfin développé en poème par les lois du Discours que la poésie est née.

) Voir ce que sont devenues ces lignes dans l'œuvre définitive:

@) On trouvera dans W. W., la naissance du poûte, le processus

psychologique de « ce coup de hasard ».

Il nous resterait à retrouver, si pareille découverte était possible, à quelles occasions l’homme primitif se servant du langage (comme Whitman dans le Daily

Eagle), pour l’usage pratique de chaque jour, le

condensait parfois en formules précises qu'il n’appelait pas € vers », mais qui devaient le devenir à mesure que l’homme s’apercevait de la force et de la beauté des mots (comme Whitman dans ses Carnets restés manuscrits).

Il nous semble que tout le problème de la naissance de la poésie est là. Essayons de voir comment a pu se faire cette condensation et comment elle a acquis la valeur exceptionnelle qu'un vers possède toujours (1).

1 —— Conpexsarion. C’est un phénomène très étudié par les psychologues et les sociologues. Fr. Paulhan, dans son petit livre sur La double fonction du langage (2) insiste beaucoup sur « cette force parfois singulière qui s’installe, qui se fixe dans les mots, qui leur donne une efficacité variable à divers égards, mais parfois irrésistible et suprenante… » Et Paulhan ne tarde pas à reconnaitre que le mot ainsi chargé de sens (on pourrait dire le mot-force) doit sa qualité à une organisation sociale qui condense en lui une synthèse de notions ou de désirs où se reconnaît la collectivité.

Chez Whitman, il.est intéressant de remarquer que

souvent la condensation s’est opérée sur des mots

(1) Surtout sur les esprits peu cultivés, mais l’homme primitif avait toute la spontanéité et la fraicheur d'un enfant qui apprend les premières lignes de poésie.

(2) A partir de la page 28.,

désignant sous sa plume le rêve d’une humanité parfaite (adhesiveness Comrades.…).

Ce -phénomène social est observable dans l’histoire

des peuples. (Liberté, Egalité, Fraternité restent dans l’esprit des Français comme un résumé parfait de la Révolution de 1791.) Chez des peuples non évolués où certains rites sociaux (le plus souvent religieux) s’accomplissent dans le silence par le geste et la danse collective, il subsiste des mots dont le sens exact a ét perdu, mais qui opèrent, quand ils sont lancés en pleine cérémonie rituelle, avec une force surprenante: le mot est répété, crié, hurlé, et semble imprimer à la danse du groupe un élan renouvelé (1). Il va de soi que la condensation se produit aussi et plus aisément sur un « geste propositionnel » que sur un mot isolé. En effet, le mot isolé n'existe que conventionnellement : c’est l'écriture grammaticale qui apprend aux enfants à séparer la proposition parlée en mots isolés avant un rôle grammatical. Comme le dit Lévy-Bruhl, «€ l’unité réelle et vivante, ce n’est pas le geste ou le signe isolé, non plus que le mot, mais la phrase » (2).

) Voir, à ce sujet, F. G, Speck, Ceremomal Songs of the Creek and Yucchi Indians, University of Penn. 1911. On y verra qu'il n’est même pas besoin de mots pour opérer ainsi: des interjections traditionnellement transmises y suffisent. Voir aussi, de H. Hubert et M. Mauss, dans L’Année Sociologique, un long article: « La théorie générale de la Magie » (vrr, pp. 1 à 146). Nous y lisons que « les prières se réduisent aisément à la simple mention d’un nom divin ou démoniaque ou d’un mot religieux presque vide. Les charmes mythiques finissent par se borner à la simple énonciation d’un nom propre ou d’un nom commun... », page 51. Prières ou charmes magiques se sont condensés en un mot unique.

(2 Fonctions mentales dans les sociétés inférieures, p. 180.

Comme les enfants ou les peuples non évolués, € la

pensée marche en s’appuyant » (1) sur les gestes propositionnels transmis oralement, ce qui revient à dire en formules. M. Jousse, entre autres, fait grand cas, du point de vue qui l’oceupe de la psychologie de la Récitation, de ces formules qu’il nomme des « elichés propositionnels ».

« C’est dans ces clichés propositionnels oraux transmis à ses membres par chaque milieu social que la presque totalité des hommes de notre planète insère ses incommunicables attitudes mentales profondes et se donne ainsi l'illusion de les manifester aux autres. » (2).

- Les incommunicables attitudes mentales profondes... c’est peut-être beaucoup dire. Mais c’est dans la « formule » certainement que l'humanité, dès ses débuts, a résumé et transmis (les traits essentiels de sa psychologie », pour citer Paul Claudel, qu définit le vers d’une facon qui peut résumer la conclusion à laquelle nous tendons: ( la stylisation du langage et l’étalon de notre attitude sonore » (3). Du moins, le vers primordial est-il cela, chez l’homme primitif comme chez Walt Whitman.

IL — Or, cette FORMULATION INITIALE, résultat de ce que Claudel appelle heureusement «une certaine tension spirituelle », a eu, du fait même de cette origine, une exceptionnelle valeur dans. le nombre des valeurs

(1) Vendryes, op. cil., page 78.

(2) Jousse, 0p. cit., p. 60.

(3) Positions et Propositions, N. R. F.,, 1928, p. 18.

sociales, et, pour emprunter à un poète moderne le titre même dont il caractérise ses vers, nous dirons que les formules sonores, € isolées par du blanc » quand on les écrivait, étaient des « charmes » (1).

. Jci, nous trouvons se rejoignant les témoignages des psychologues, des sociologues, et des poètes. « Les mots d’une formule magique ont pu passer pour être efficaces par eux-mêmes, agir directement sur les choses et sur les gens, non point par leur sens ou même par leur suggestion, mais par une sorte de force occulte et d'influence physique directe » (2). K, B. Gummere,. étudiant les formes primitives de la poésie (3), remarque que les formules exprimant le deuil d’une personne avaient & une vertu magique ». La formule répétée par le groupe social ( par contagion » créait la poésie (4). Cette contagion n’était possible que s’il y avait croyance collective, ou, pour parler comme les. sociologues, « synthèse collective » (5). Cette attitude se retrouve encore dans les peuples dits primitifs, qui vivent toujours dans le merveilleux, comme les Berbères de PAtlas, les tribus africaines, les Indiens des Etats-Unis d'Amérique, ou, plus simplement, dans les coins d'Europe : où l’écriture n’a pas encore pénétré réellement, apportant avec elle la vérité sur le langage

(1) Paul Valéry, Charmes, N. R. F., 1926.

GC) Paulhan "op." cit., p.139.

(3) Democracy and Poetry, Boston, 1911, p. 187.

(4) Id., p. 283. Un exemple typique de cette contagion est fourni par M. Paulhan dans son étude des Hain-teny merinas, pp. 53 et suiv. La formule initiale chez les Malgaches s'appelle ohabolana, que M. Paulhan traduit: « proverbes, vers types, ou mots exemples ».

(5) H. Hubert et M. Mauss, op. cit. p. 125.

dont la vertu magique a dû se réfugier dans « la poésie pure » (1).

Pour prendre quelques exemples: la formule de deuil, que Gummere met exclusivement à l’origine de la poésie (2), se retrouve chez les Berbères: «€ Ce sont des improvisations en phrases rythmées; des lamentations entrecoupent :l’énoncé. des “vertus du mort beaucoup de formules en tout cela; ce qui facilite le travail d'improvisation. » (3). Beaucoup de formules. c’est-à-dire des vers au sens de « gestes propositionnels » condensés, formules autour desquelles le récitant improvise, ce qui, ainsi que nous le verrons plus bas, donne naissance au verset, au poème. C’est ce qui se passe en Corse, où les vocératrices ont à leur disposition un certain nombre de formules stéréotypées autour desquelles elles improvisent: ces formules sont proprement les vers primitifs.

Mais il n’y a pas que la mort et le deuil qui ont été la cause de cette formulation: en général, tous les rites collectifs: guerre, danses, jeux et jusqu'aux énigmes ou devinettes qui occupent les loisirs des soirées, dans les milieux ethniques. « La danse s’aceompagne toujours : d’une phrase psalmodiée par l’un ou l’autre et répétée par tous. La phrase peut n'avoir ‘qu'une vague signification où venir de si loin dans le passé que son sens s’est perdu. » (4). Aïusi s’exprime un voyageur qui à regardé de près les peuplades nègres du Congo.

() « Incantation », dit R. de Souza commentant Henri Brémond, La Poésie pure, page 199 ct Magie mystique, page 200.

CDMONNCITMD MONTE

(G) Basset, op. cit., p. 322,

(4) L'Illustration, 26 octobre 1929,

CONCLUSION-APPÉNDICE 174

Dans le Rif (1), la cérémonie du mariage a fait naître des izran, c’est-à-dire des formules rythmées qui se récitent encore aujourd’hui. « Les femmes ne chantent pas plus de deux 'ou trois vers, puis regagnent modestement leurs places au milieu des vouyous et des coups de fusils » (2).

Chez les Kabyles, il existe une catégorie de poètes professionnels qui sont les dépositaires des formules incantatoires. « Comme les marabonts, ils se croient des droits supérieurs à ceux de leurs concitoyens; comme eux, ils sont vindicatifs et lancent leur malédiction contre ceux qui font mine de ne pas reconnaître suffisamment ces droits » (8). Cette catégorie privilégiée d'hommes a dû exister dans tous les milieux ethniques. Ils ont été à la fois les conservateurs et les transmetteurs des formules initiales dont les poètes (au sens actuel du mot) se sont emparés lorsque l'écriture s’est répandue et qu’une réglementation précise a pu intervenir et créer des « prosodies » diverses. « Dans les textes védiques, des plus anciens aux plus récents, le mot de brahman, au neutre, veut dire prière, formule, charme, rite, pouvoir \ magique ou religieux du rite... » (4). | . Le vers primitif vient done du geste rituel, car « tout

() Sur cette question, voir Biarnay, Notes sur les Chänts populaires du Rif.

‘@) Id. p. 28.

‘-(G3) H. Basset, op. cit. pp. 328-29. .

(4) H; Hubert et M. Mauss, og. cit, p. 117.

1>4 RYTHME AT LANGAGÏ-

geste rituel comporte une phrase » (1), et s’il est exact,

comme nous lé pensons, que le geste rituel a pour cause

le mystère qui environne l’humanité, mystère avec lequel l’homme a toujours désiré correspondre par un élan de son être, nous dirons, en dernière analyse, que le vers primitif est un effort pour toucher (la voix est le geste sonore de l’humanité) le surnaturel derrière les phénomènes visibles de la nature (2).

@) Îd., p.:54.

Il y a, dans les Pyrénées-Orientales, de vieilles gens (appelées

senyadors, faiseurs de signes) qui savent par cœur des prières faites

de formules successives, parfois sans lien apparent, douées du poüvoir de guérir. M. J. S. Pons en cite de très curieuses (Revue Catalane, 15 février 1913). Certaines portent tous les caractères de la poésie, rythme et rimes s’y retrouvent. Ces prières remontent très haut. En voici une, pour guérir du rhume:

A la font de la Verge Maria Tres nines hi havia; La una filava L’altre cusia Y l’altre dels cons d’'ayre curava.

La prière pour guérir les maux de ventre est auss' très caractéristique des rythmes populaires:

Nostre Senyor Sant Pere.y Sant Joan Per un cami s’en van. = Troben un hostal.

Hoste bo y hostessa mala.

Llit moll y poca polla, A buix, al fonso de l’escala.

Peus y caps y punta d’ala.

Ves-t-en mal de ventre puix que Deu ho mana.

Toutes ces incantations sont accompagnées de signes, de gestes rituels. Nous les avons entendues et vu les signes. Sur l'autorité des formules-proverbes, voir aussi Paulhan, Haïin-teny merinas, pp. 66 et suiv. à (2) H. Hubert et M. Mauss (op. cit., pp. 113 et suiv.) nous expliquent que chez les Hurons le pouvoir mystique d'agir sur la nature s'appelle

orenda et que « justement le nom huron de la formule orale n'est,

autre qu'orenda » et plus bas que pour les Iroquois, « la cause par excellence c’est la voix ».

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