CHAPITRE XVII
Antiques sanctuaires. Les Cabires et Curetés. Souvenirs des dieux Macares, existant encore en Amérique. Dieux et cosmogonie du Pérou Signes distinctife de la civilisation antique, couscbîle, assyrienne,
égyptienne, américaine, etc.
Un autre sanctuaire du soleil et de la lune existait au confluent de la rivière de Carare et du fleuve Magdalena, sous la forme 'de denx colonnes naturelles, sculptées et cannelées de maind'homme, d'une hauteur prodigieuse : elles portaient aussi l'une et l'autre le nom de Furatena^ et elles étaient regardées comme les génies tutélaires des montagnes, des fleuves et de la mer (1). Les nations voisines y accouraient en foule pour y présenter leurs offrandes. De petits simulacres de ces colonnes étaient placés à coté des morts dans les tombeaux, et l'on en emportait, ainsi que ceux des Dioscures et des Cabires (2), sur la terre, sur les fleuves et sur l'Océan, comme des dieux protecteurs deB voyageurs, des marins et des marchands. De même qu'en Asieet en Grèce, on les retrouvait sous cette forme, ou sous celle de phallus ou de ser-
(1) ■ Su ad oratorio (delos Mvsos) nias principal erau dos elevados peftascos en forma de hermosisimas columnas, llamadas Furalenas, nmbas de piedra histriadas. etc. » Zamora,Âi)(. dclaprov. delN. Reyno de Granada, lib. III, cap. sxvra.)
(2) «Tuve en Santa -Marta el gusto de ver algunas alhagas de estos sepulcros... Eran dos columnitas de marmot blanco, pero coq
algunas manchas de jaspe... todo labrado con tanto prîmor y flnura, que no podia salir con mayor perfeccion, de las manos de un artiOce europeo... las columnas eran chFquitas, a manera de las que suelen verse en los Sagrarios, con su basa y chapilel pulidas y hermosus a maraviila. »(Julian,(a Perla de Sania- Marla, etc., part. I, dise, x, g !.)>] .
penta, presque toujours unis deux par deux : car sous ces divers symboles, les Américains représentaient aussi parfois les jumeaux, Hun-Batz et Hun-Chouen, changés en singes, ou leurs adversaires Hun-Ahpu et Xbalanquê, les deux serpents, couverts de pi urnes, Quequetzakohua , tels qu'ils se trouvent sur le titre de nos ouvrages ^1, ou bien formant le caducée de Mercure, symbole non moins américain que grec, les deux colonnes ou les deux bras, les vrais Cabirim ou Gabirim, dont le sens, dans le quiche et ses dialectes 2\ les Deux, les Bras ou Ceux qui ouvrent la bouche en bâillant, comme les Pataikoi, ne se trouve nulle part aussi complet qu'en Amérique.
C'étaient donc eux, les vrais Pataikoi, Hun-Batz et Hun- Chouen, les artisans célestes, les démiurges, qu'on adorait sous ces diverses formes, les dieux singes, les génies protecteurs des travaux de la civilisation dans l'Amérique centrale, dans les montagnes de Bonda et de Tayrona, comme au Cundinamarca, au pied des deux colonnes de Furatena, modèles, peut-être, de celles que les Phéniciens placèrent depuis à l'entrée de la Méditerranée. Du pied d'une de ces colonnes sortait une source sacrée où les pèlerins s'abreuvaient : leur situation, au centre des plus hautes montagnes du noyau américain, dans une contrée ou tout annonçait le nom des Cares ou des races qui leur furent apparentées, le culte dont elles étaient l'objet, ne rappellent que trop les colonnes d'Hercule, si fréquentes dans l'ancien monde, entre l'Océan et la Palestine; mais ce qui n'est pas moins remarquable, c'est qu'avec touB ces souvenirs, elles existaient pré-
(1) Voir la Relation des choses de Ywalan. La gravure ries deux serpents enlaças « Ètfiilessinee d'un anneau en pierre du Jeu de paume antique de Chichen Itza, auYucatan.
(2) Gab, dans le quiche, et kab, dans le maya, signifie muin, bras, dans son acception la plu» ordinaire-, delà cabir, verbe quiche et kabul, maya, qui signifie se loïre
bras et se faire deux, se doubler, de cah, qui veut dire deux dans ces deux langues. Gab, dans les mêmes langues signifie aussi le miel, la
douceur-, urononcé gutturalement comme gab en quiche, il signifie ouvrir la bouche, saisir avec les dents et 'Miller, comme le mot gape en anglais.
ciscment dans ces lieux, comme les signes des richesses minérales, des pierres précieuses et des forges d'or, apanage des dieux Macares et des Hercules, dont le nom même s'y conserva jusqu'au temps de la conquête, comme le titre des rois deBonda et de Halambo, En effet, la plus grande partie de l'Amérique était déjà soumise aux armes espagnoles, et plus de soixante ans s'étaient écoulés depuis la découverte du continent par Colomb, que le Macar-Ona des forges de Sainte-Marthe continuait à résister avec les Tayronas aux envahisseurs étrangers et à tenir cette ville en éveil (I). Aujourd'hui même, que ces populations sont en grande partie disparues, sans laisser d'autre souvenir que celui de leurs antiques richesses, le nom de l'Hercule Mucar s'est maintenu comme un dernier signe de la puissance et de l'extension maritime des Cures, aux embouchures de plusieurs des plus grands fleuves du Nouveau-Monde. Une montagne et un cap de la cote du Rio de la Hacha 2 en a pris le nom de Macaira. La plus grande des Iles situées à l'embouchure de l'Orénoque porte celui de Macare, et l'un de ses bras celui de Maeareo. Entre Caracas et Victoria, une localité de la côte porte le nom de Maearao, Une autre s'appelle Macarapana, dans la province de Cumana; Macara en est une autre de la province de Jaen, dans l'Equateur ; Macarabita, dans celle de. Tunja de la Nouvelle-Grenade, sans en compter bien d'autres qu'il serait fastidieux d'énumérer.
Cabires ou Curetés, nous les retrouvons dans le même pays, offrant partout, dans leurs étymologies, un sens raisonnable. Stèles, colonnes ou phallus, deux à deux, comme les chemis du soleil et de la lune, à l'entrée des grottes de Cauuna, à Haïti ;
(1) Castellanos, Varones ihistres | autrefois un' souvenir du même delndias, etc., part, n, canto3,pog. genre, dons la rivière Macarel, un " 3 ; hte ses affluents dans la Louisiane
(3) Sur la cote de terre-ferme de (Alceuo, bice. geogr.hist,, au mol la NouveilerGrenade. Il n'est pas Macara, etc.). jusqu'au Mississippi qui ne présentât |
lieu ; d'antres fojs , il réunira trois autres petites pierres, dont il formera un foyer éphémère, où il brûlera quelques grains de copal. Là aussi nous rencontrerons les mêmes symboles mythologiques qu'au Cundinamarca, souvent encore avec les mêmes noms que dans le monde ancien. Au Pérou, on adorait sous le nom de Curi t lea dieux jumeaux, et semblables aux Dioscureset aux Curetés, les Curacat ou chefs des races primitives étaient sortis d'un œuf (1).
Dans les idées cosmogoniques des prêtres de Guamachuco, Ataguyu était le principe de toutes choses : de son sein étaient sortis deux éléments opposés, Sagad-Çaura et Vanu-Gaurad (2), lesquels à leur tour créèrent une trinité qui gouvernait le monde, Gua-Mansuri, Uvigaicho et Vustigui : ceux-ci étaient les dieui de la génération, producteurs des moissons, et ils s'étaient adjoint Llaygen, le fécondateur, le dieu des eaux et des pluies. Gua-Mansuri, d'après la tradition recueillie à Guamachuco était né dans la province de ce nom, qu'il avait trouvée, à sa naissance, habitée par des êtres semi -divins comme lui, et qu'on appelait Gua-Ckemin (3). Ceux-ci avaient une sœur du nom de Cavptaguan,et Gua-Mansuri l'ayant vue, l'aima et la féconda. Ses frères irrités la tuèrent et réduisirent son corps en poussière, après l'avoir brûlé , et Gua-Mansuri retourna au ciel annoncer a Ataguyu que la création des hommes n'avait pas pu avoir lien. Mais Cauptaguan, en mourant, avait mis au monde deux œufs que ses frères jetèrent à la voirie. Il en sortit deux jeunes gens, Apo-Catequil et Piguerao : ils naquirent à Porcon (4). Le premier
(1) Calancha, Ilisl. mor. delPe-'igua, ce, il, le, et chemin ladivirv, etc.., lib. II, cap. xli. |nit#, etc.
(2; lliiin de loi tialurales del\ (4) Porcon était une villa consi- Peiti, Memoria escrita por les Au- dérable, suivant le même document, guslinos de la misma pruvincia. a vue un temple immense dédia a MS. des Archives de l'Acad. roy. I Apocalequil, et de vastes logements d'hist. de Madrid, copie de ma Col- ■ pour tes pèlerins qui y venaient de lecliun. jtoutes parla. Alcedo [IHce. grogr.)
(3) Ces mois gua-chemin sem- I écrit Porco et en fait une petite ville Ment tout à fait d'origine haïtienne: , de la province du même nom.
était l'auteur de tous les maux, et , à l'époque de la conquête, ajoute le document d'où nous tirons ces détails, Apo-Catequfl estait, de tous les dieux ou génies du Pérou, le plus craint et le plus respecté, de Quito au Cuzco. A peine Tenu au monde, celui-ci ressuscita sa mère qui lui remit la guaraca ou fronde, laissée par son père Gua-Mansuri. A l'aide de cette arme, il tua ou chassa tous les Gua-Chemin et monta ensuite au ciel annoncer à Ataguyu que la terre était libre. Ataguyu l'envoya alors à lapuna de Guacat (2), au-dessus de fSanta (1), avec son frère : là, par son ordre, ils creusèrent la terre d'où sortirent les hommes, puis tirant avec sa fronde, Apo-Catequil produisit la foudre et les éclairs.
Dans ces fictions, ainsi que dans bien d'autres, on retrouve toute cette suite de créations que signalent les mythologies de l'Asie Mineure et dé la Babylonie ; elles se combinent ici avec la pensée des mystères de la vie et de la mort, de la résurrection et des jugements, ainsi que dans l'épopée des Hun-Ahpu, au Guatemala. Pour le moment, nous nous contentons de signaler ce nouveau point de contact avec quelques cosmogonies du vieux monde ; mais en terminant, ajoutons que pour se rendre a l'enfer péruvien, Upamarca, dans la langue qquichua (3), il fallait que l'âme, dépouillée de son enveloppe mortelle, passât une rivière sur un pont étroit, formé de quelques cheveux, en se faisant précéder par de petits chiens noirs (4).
De tant de ressemblances et d'analogies entre les origines et les cultes de l'ancien et du nouveau monde, il est impossible de douter que ces deux continents n'aient eu autrefois des communications fort fréquentes et que l'un ne soit venu de l'autre.
(1) Guacat paraît un nom d'ori- cit. lib. II, cap. vm. C'était une gine nahuatl, aussi bien que la fable ville et une province confinant au de la fronde, qui rappelle, aveu ses Pacifique entre Guailas et Truxillo. divers autres détails, l'histoire de (3) Calancba, Hùl. moral, del Hunabpu et de Xbalanqué. Peru, lib. II, cap. xn.
(2) Santa, orthographié quelque- (4) Au Mexique , c'étaient des fois Sancta et que nous trouvons chiens roux qu'il fallait.
écrit Santapor, dans Calancha, loc.
Auquel donnerons-nous la priorité? C'est là, comme nous l'avons déjà dit, une question que nous laissons au temps et & des investigations plus complètes à décider. La science arrivera-t-eUe jamais, d'ailleurs, a préciser l'Age du monde? Ce & quoi nous nous intéressons davantage en ce moment, c'est aux origines de la civilisation dont on retrouve des vestiges si considérables dans lu antiques traditions de l'Amérique. Nous parlons surtout de cette civilisation matérielle , aux constructions gigantesques, dont Babylone en Asie, Thèbes et Memphis en Egypte, étaient l'expression; de cette civilisation, « de cette puissante organisation de la force, de ce despotisme où le roi usurpait la place de Dieu (1), » telle que nous la voyons dans les débris des sociétés antiques, d'un bout à l'autre du continent américain.
Dans cette communauté d'idées', de culte et de cosmogonie que nous ayons montrée entre l'Amérique, l'Egypte et la Pbénicie, il y a surtout une chose qui nous a frappé et que nous n'avons point hésité un instant a faire remarquer tout d'abord, «'est l'embarras où se montrent la plupart des philologues et des historiens pour assigner un berceau aux peuples qui étaient en possession de cette civilisation étonnante et que rien, ni leurs langues, ni leurs institutions, ne rattachent aux autres populations de l'Asie. Si , comme l'avance M. d'Eckslein < 2) , les Cares sont d'origine couscbite, si aux Cares se rattachent en Asie, les Lydiens, lesLéléges, les Cauniens, les Chaldéens, les Céphènes, etc., et de l'autre, en Afrique, les Égyptiens et les populations libyennes," 1 faudra bien admettre que si le premier berceau de Cousch, en tant qu'origine première, est en Asie, son berceau comme père de Uni de nations, de langues et d'institutions analogues, aurait bien des chances de se retrouver un jour en Amérique. C'est de ce continent que « les Cariens, dont l'origine est un des problèmes les
(I) Renan, Hisl.gin. detlanguet\ (2) Des Cares ou Cariera delà»sémitiques, liv. I, ch. m, page 33. I liguitè, II* part, pauim.
. plus important» et les plus obscurs de l'ethnographie an- 11 tienne (1), » onl rayonnésur tons les points du globe, et bien que M. Renan assure que « la question d'une intrusion de races de . l'Occident parmi les Sémites ne peut être agitée qu'à propos » des Philistins (2), » nous croyons avoir présenté déjà surnsamment de preuves tendant à établir le contraire.
« Le caractère de l'ancienne civilisation assyrienne (3), qui Be » rapproche parfois de cène de l'Egypte, • nous rappelle les paroles de Diodore de Sicile; qui dit positivement que Bélus était < dis de Neptune et de Libye; il conduisit des colons à Babylone » et, établi sur les rives de l'Euphrate, il institua des prêtres qui » étaient, comme ceux de l'Egypte, exempts d'impôt et de toute » charge publique. » Diodore ajoute encore (il , ce qui est trèssigniacatif : . les Babyloniens les appellent Chaldéens. » Or on sait que Bélus etNemrod sont des personnages identiques, et « le Livre de Daniel distingue expressément la langue des Chal- » déens de la langue vulgaire de Babylone, (la sémitique sans » doute), et nous présente l'étude de la littérature des Chaldéens » comme un privilège de la classe noble, une sorte d'enseigne- » ment réservé, qui se donnait dans une école du palais (5). »
Ainsi les Chaldéens, les maîtres de Babylone, cette raée de prêtres étrangers, devenue la noblesse du pays, était bien d'origine Ubyeune et occidentale, et, ce qui est plus significatif, sortie de l'Atlantique, ainsi que l'indique le nom de Neptune. M. Renan va achever de les identifler : « A une époque également antén historique, dit-il, nous rencontrons sur le Tigre et le bas Eu- » phrate une race qui parait étrangère aux Sémites, les Cous- » cbites, représentés dans les souvenirs des Hébreux par le . personnage de Nemrod (6) , et dont le nom se retrou ve peu Wtre
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(5) H.nan, toc. cit., pag. 65. !«,,, „ «£, ,„,i rem ™„ „J
» dans celui des OTjls ou Cut/téetu, des Kfoeioi d'Hérodote,
> des Koaoetîoi et du Kauzittan actuel. Tout porte à croire qu'iden- » tiques aux Céphènes, auxquels la tradition grecque attribuait
> la fondatioD du premier empire chaldéen, ils procédèrent du
• sud au nord et se portèrent de la Susiane et de la Babylonie » vers l'Assyrie. Babylone, Ninive, plusieurs des grands centres
• de population groupés autour de Ninive et que les -explorations
• récentes viennent de rendre à la lumière, durent a ces peuples » leur première fondation. Leoaractère grandiose des construo- » Uons babyloniennes et ninivites, le développement scientifique a de la Chaldée, les rapports incontestables de la civilisation assy- » rienne avec celle de l'Egypte, auraient leur cause dans cette » première assise de peuples matérialistes, constructeurs, auxu quels le monde entier doit, avec le système métrique, les plus » anciennes connaissances qui tiennent à l'astronomie, aux me- » thématiques et à l'industrie..
a Ces conjectures sont, du reste, en accord avec les travanidt » M. Oppert sur les inscriptions babyloniennes et avec les re- » cherches de M. Fresnel sur les langues de l'Arabie méridio- » nale. Tous deux sont persuadés que la langue des inscriptions » babyloniennes est un dialecte sémitique analogue au dialecte » du pays de Mahrah, situé au nord-est dliadramant. Or le dian lecte du pays de Mahrah semble représenter un reste del'tfr si cienne langue de Cousch. M. Fresnel conclut de là que c'est en » Arabie qu'il -faut aller chercher le point de départ des Cous- » cuites de Nemrod (I). »
Mais nous avons déjà vu, avec Diodore, que c'est de la oOU ■ libyenne, et comme colonie de l'Egypte et non de l'Arabie, que Nemrod et les Chaldéens sont allés à Babylone. Pourquoi s'étonner après cela qu'on trouve entre les langues sémitiques et l'égyp*
fracas, et aussi le verbe qui signifie I (1) Renan, Hisi. gèn. et sysU<M roler on fiançais, dont la racine est [comparé du langues sémtii<pm> tout à Tait quichée. | prem. part., pages GO -Cl.