CHAPITRE XIV
Les dieux de l'Orcus mexicain. Ixcuina, déesse des amours, personnilication do Mictccacihuatl, déesse de l'enfer. Ehecati au Mexique, Yk au YucaLan, Eiklon en Grèce, Ilik en Egypte, l'air, l'esprit, le souffle. Phllia et IIun-Batz. Choucn et Chou-n-alen. etc.
Du fond des eaux qui couvraient le monde, ajoulc un autre document mexicain (1), le dieu des régions d'en bas, Mictlan- Teuctli fait surgir un monstre marin nommé Cipactli ou Capactli (2) : de ce monstre, qui a la forme d'un caïman, il crée la terre (3). Ne serait-ce pas là le crocodile, image du temps, chez les Égyptiens, et, ainsi que l'indique Champollion (4), symbole également de la Région du Couchant, de VAmenti? Dans l'Orcus mexicain, le prince des Morts, MictUm-Teuctli, a pour compagne Mictecacihuatl, celle qui étend les morts. On l'appelle Ixcuina, ou la déesse au visage peint ou au double visage, parce qu'elle avait le visage de deux couleurs, rouge avec le contour de la bouche et du nez peint en noir (5). On lui donnait aussi le nom de Tlaçolteotl, la déesse de l'ordure, ou Tluçoiquani, la mangeuse d'ordure, parce qu'elle présidait aux amours et aux plaisirs lubriques avec ses trois sœurs (6). On la trouve personnifiée encore avec
(I ) Cod. Mrx. Tdl.-Rnn., fol. /i, v.
('2) Motolinia, Ilisl. anlig. de los Indios, ]iart. MS. Dans ce document, au Hou de ciporlli il y a capaclli, qui n'est peut-être qu'une erreur du copiste, mais qui, peut-f-tre aussi est le souvenir d'une langue ])crdue et qui se rattacherait au capac ou Manco-Capac du Pérou.
3) Motolinia, ibid.
4) Dans Ilerapollon, I, (39 et 70, le crocodile est le symbole du couchant et dos ténèbres.
(b) Cod. Mcx. TclL-Rem.. fol.
(G) Ixcuiîia, au pluriel ixcuiname , dans la langue nahuatl :
ainsi le donne le Cod. Mcx. h'icl-
Chantico, quelquefois représentée comme un chien, soit à cause de sa lubricité, soit à cause du nom de] Chiucnanh-Itzcuintli ou les Neuf-Ciiiens, qu'on lui donnait également (1). C'est ainsi que dans l'Italie anté-pélasgique, dans la Sicile et dans l'île de Samothrace , antérieurement aux: Thraces et aux Pélasges, on adorait une Zérinthia, une Hécate, déesse Chienne qui nourrissait ses trois fils, ses trois chiens, sur le même autel, dans la demeure souterraine ; l'une et l'autre rappelaient ainsi le souvenir de ces hétaïres qui veillaient au pied des pyramides, où elles se prostituaient aux marins, aux marchands et aux voyageurs, pour ramasser l'argent nécessaire à l'érection des tombeaux des rois. « Tout un calcul des temps, dit Eckstein (2), se rattache à l'adoration solaire de cette déesse et de ses fils. Le Chien, le Sirius, règne dans l'astre de ce nom, au zénith de l'année, durant les jours de la canicule. On connaît le cycle ou la période que préside l'astre du chien : on sait qu'il ne se rattache pas seulement aux institutions de la vieille Egypte, mais encore à celles de la haute Asie. » En Amérique le nom de la déesse Ixcuina se rattache également à la constellation du sud, oii on la personnifie encore avec Ixtlacoliuhqui^ autre divinité des ivrognes et des amours obscènes : les astrologues lui attribuaient un grand pouvoir sur les événements de la guerre, et, dans les derniers temps, on en faisait dépendre le châtiment des adultères et des incestueux (3).
Ainsi, de quelque côté qu'on jette les yeux sur les cosmogonies antiques, en Afrique, en Asie ou en Amérique, de chaque côté, on leur trouve, non-seulement des analogies, mais des ressemblances si grandes, qu'il serait inconséquent de n'y voir que de simples coïncidences, entièrement dues au hasard : il ne reste
lier, et Sahagun [Hisi. de las cosas de N. Espana, lib. I, cap. xii).
(1) Cod. Mex. Tell.-Rem., fol.
(2) Sur les sources de la Cosrnogo7iie de Sanchonialhon, page 101,
(3) Cod. Mex. Tell-Rem., p. 16,v.
donc plus qu'il leur alli'ibuer une origine commune. Dans les deux, sur la terre ou au fond des mers, en Egypte et au Mexique, ce sont des mythes identiques : Amon-lla, le soleil, devient Atumu, rOsiris infernal, le roi des demeures souterraines, comme l'etzcatlipoca se personnifie en Cipactonul, celui-ci en Mictlanteuctli, en descendant des cieux au fond de l'Océan, (kiris et Horus apparaissent sous le nom de Sat ou Typhon; puis c'est Chnouphis, A' /^ry?//, l'Esprit, le souffle divin. C'est ainsi que Quetzalcohuad, l'Oiseau-serpent devient Ehecatl au Mexique, et Yk dans les langues de l'Amérique centrale. « Chnoup/ds, remarque » Champollion (1) , porte dans plusieurs inscriptions hiérogly- )) phiquos une légende de laquelle il résulte que cette divinité » présidait à l'inondation. Puis il ajoute : Cnèf, Cnouphis ou » Chnouljis, se rapportent évidemment aux racines égyptiennes » nèf^ nèf), nife et nibe^ afflare, tcvîTv, » mots qu'on retrouve presque identiques dans nb^ pub, la sarbacane, l'instrument par où la terre souffle le feu des volcans, dans la légende de Hun- Ahpm ou Ahpub, dont le nom se retrouve encore dans celui de ÏAnupu égyptien .
« Or, par Knèf, continue Champollion, on voulait indiquer » l'être inconnu et caché, V Esprit, Trvsîiaa, qui anime et gou- » vernele monde (2), » dont la forme, dans Jamblique (3) Havi-^, se retrouve dans l' Ymox ou Ymix du maya et du quiche (4) : mais allons plus loin; car Jamblique, parlant au nom d'Hermès, c'est-à-dire des Gnostiques, ajoute (5) au sujet de celle divinité ov mX ETxToiv sTTovoaa^st, Le dieu Knèf portait donc également le noYa.(\!Eikton. Là-dessus, Cliampollion déclare (6) qu' « il nesau- » rait être douteux que le premier Hermès n'ait été 1)1 en certai- » nement le même que le dieu nommé par Jamblique, d'après
(1) Panlhéon cgyplien, liv. IV, ch. I, texte 3, page 2.
(2) Jhid., texte 3 a, page 1.
(3) Goulianof, Arclu'ol. ôgyp. , tom. ni, p. 330.
(4) Yinoxou }')?u> os Lie premier signe du calendrier, Yk estle second, et se traduit ])ar soufTIe, vent, esprit.
(5) Goulianof, loc. cil.
(6J Panlhéon égy p., 15 6.
)) les livres sacrés de l'Egypte, Eikton^le premier des dieux cc- » lestes (Oùpâvwt GeoI) intelligence supérieure, émanée de l'intel- )) ligence première Knèph, le grand Démiurge, n
Ainsi, rien de plus clair : Eirton, comme Eiteg ou Eiiecatl (1) chez les Mexicains, comme Yk ou Hyk, au Yucatan et dans toutes les régions voisines, ainsi que dans l'Amérique centrale, est identique avec Knèph; il est l'Esprit qui parcourt le monde et le pénètre dans toutes ses parties, l'ouragan encore, hurakan ou ur-ik-an, qu'on peut traduire en quiche, l'esprit qui vient rapidement; il est le j^iKTO, ^SK ou sîl) des Égyptiens, le modérateur universel (2', le même euphoniquement et symboliquement en Grèce, en Egypte, au Yucatan, au Mexique et dans l'Amérique centrale. Veut-on continuer la comparaison, qu'on ouvre la Symbolique de Creiizer^ traduite et si bien complétée par M. Guigniaut (3), et l'on y trouvera la figure d'un personnage à longue queue, un instrument de musique entre les mains : (( Vieillard assis, dit le savant secrétaire perpétuel de » V Académie des Inscriptions^ et jouant d'un instrument à cordes : » le caractère de sa physionomie et sa coiffure le rapprochent )) naturellement d'une des principales figures du numéro sui- » vaut. Nous voyons ici Phtha, le démiurge, inventeur des arts » et de la musique en particulier, organisant toutes choses par )) sa divine harmonie. » Creuzer le représente lui comme le créateur Knèph ou Agathodémon, le bon esprit, tandis que M. Guigniaut insiste en disant « que ce vieillard barbu, nain à » gros ventre et à face bizarre, portant une coiffure de plumes, » est plutôt Phtha, le démiurge et l'artisan céleste. »
(1) Ehecall on eecatl, se traduit vienlo, aire, dans Molina, Vocab.
de la leng. Mex., etc.
(2) Goulianof, Archéol. égypt , tom. III, page 408.
(3) Religions de l'anliquilé, considérées principalement dans leurs
formes symboliques et mythologiques, pi. XXXVIII, n. 156. On voit au Musée égyptien du Louvre un grand nombre de ces simulacres de grandeurs diverses, correspondant, on ne peut mieux, à l'idée que nous en donnons ici.
A'nèph et Phtha, Bunsen le remarque judicieusement (1), sont clairement identifies dans les monuments égyptiens, ce avec quoi nous sommes parfaitement d'accord. Bunsen observe ensuite que Pht/ia avait une grande ressemblance avec les Pataikoi, ces statues de nains monstrueux que les Phéniciens attachaient à la poupe de leurs navires, ce qui ramène à l'idée de M. Guigniaut que le vieillard en question serait le dieu Phtha. Mais ce que d'autres n'ont pu remarquer comme nous, c'est la resseml)lance frappante de ce personnage, c'est celle de la plupart des images de Phtha ^ avec celle que nous a laissée le Livre sacré des Quiches dans la description des deux frères Hun-Batz et Ilun- Choiieu, métamorphosés en singes par Hunahpu, et qui retournent ensuite danser et grimacer devant leur aïeule (2) . « Or Ilun- » Batz et Hun-Chouen étaient de très-grands musiciens et » chanteurs, est-il dit : ils étaient également joueurs de flûte, )> chanteurs, peintres et sculpteurs; tout sortait parfait de leurs » mains. » Ce que nous ajouterons au sujet de cette fiction, c'est que les deux paires de jumeaux, Hun-Batz et Ilun-C hoiien , d'un côté, qui se montrent si fréquemment dans les bas-reliefs et sculptures de l'Amérique centrale, de l'autre, ceux de Hun-Ahpu et Xbalanqué, paraissent avoir été les symboles antiques de deux sectes religieuses, toujours ennemies, dans ces contrées, dès les temps les plus reculés. N'y aurait-il pas lieu de croire que ces symboles auraient été également, en Egypte, ceux de deux formes de culte, distinctes et opposées l'une à l'autre, quand nn observe, précisément sous Amenholep IV, les changements introduits à Thèbes, dans la religion, celui qui s'opère dans la pliysionomie même des princes de la famille royale, et qu'on voit le pharaon adopter le nom de Chou-n-atcn^ qui rappelle si bien celui de Hun-Chouen? Remarquons, en outre, ce que Brugsch
(1) Egypt's place in Univ. hisl., 1 (2) Po;;o/- Fu/i, page 113. vol. I, pag. 382. I
ajoute à ce sujet (i) : « Le roi, les membres de sa famille, les » grands fonctionnaires, les guerriers, enfin, toute la population » de la nouvelle résidence, ont presque l'aspect d'une race étran- » gère.. , » Cela ne pourrait-il pas indiquer quelque autre invasion libyenne, des Éthiopiens de l'ouest ou des populations atlantiques ? On signale le culte des dieux-singes, des pontifes-singes dans les diverses théogonies de l'Inde, de l'Egypte et de l'Amérique : dans les peintures égyptiennes et mexicaines, ces animaux sont représentés dans une même posture d'adoration devant la divinité. On a trouvé dans des tombeaux en pierre de l'Amérique centrale des ossements parfaitement conservés de ces cynocéphales, dont la tête de mort est figurée dans les sculptures du grand palais de ('opan : dans les provinces d'Oaxaca et de Yucatan, ils recevaient les honneurs divins sous les noms de fhm-Chouen et de Hun- Ahau, et ils y étaient regardés comme les fils d'Ixchel et d'Ilzamna, dont les sexes sont changés dans le texte que nous citons ici (2). C'est d'ailleurs dans l'ensemble des régions, comprises entre ces deux provinces, que se présentent les souvenirs les plus complets de l'Orcus antique dans les noms de Xibalba et de Mictlan^ oii l'on trouvait, non trois juges, mais treize, dont les noms, conservés de siècle en siècle, font encore frémir les populations (3). Là aussi, il fallait qu'une pièce de monnaie, représentée par une pierre fine, fût placée dans la bouche du défunt, afin qu'il pût se faire admettre au séjour infernal, et chacun se
(1) Histoire d'Egypte^ etc., page lis.
(2) Les deux premiers dieux furent, d'après celte tradition , un homme appelé Xchel et une femme appelée Xlçamna, lesquels engendrèrent trois fils. L'aîné s'étant enorgueilli, voulut créer des êtres humains ; mais il n'y réussit point :
il ne sortit de ses mains que des œuvres de terre glaise sans consistance ; c'est pourquoi il fut lancé aux enfers avec ceux qui l'y avaient
aidé. Les deux autres fils, appelés Hun-Cheuen et Bun-Ahau, ayant obtenu la permission de travailler à de nouvelles créatures, créèrent les cieux, la terre et les planètes, après quoi ils firent un homme et une femme, de qui descendit le genre humain. (Roman, Republica de las Ind. Occid., lib. II, cap. xv, en las Repub. del Mundo.)
(3) luTf ^acrt;', deux, part., ch.
I et xiv.
— loi —
laisait précéder d'un ou de deux petits chiens roux, destinés à le porter à travers les eaux du fleuve qui tournait neuf fois autour de l'enfer (1). C'est dans cette demeure funèbre que le Codex Chimalpopoca nous montre Quetzalcoliuatl, descendant un jour par ordre des dieux, afin de demander au Seigneur des morts les os de jade dont il fera des hommes (2) : le prince infernal présente à Quetzalcohuatl sa conque que celui-ci saisit, et, ainsi que le Yadus, dans l'enfer sous-marin de Narakah (3), il s'en sert comme d'une trompe; l'enfer tremble, les vers et les autres insectes mystérieux qui étaient endormis s'éveillent et lui prêtent leur aide; les portes de Mictlan s'ouvrent et il s'empare des jades sacres qu'il porte au monde.
(1) Sahagun, Ilist. (jen. de las cosas de N. Espana, apend. del lib.
III, cap. II.
(2) Dans VIIisL des Soleils. — Torquemada rapporte une tradition analogue ; mais celui qui va chercher les os de jade , s'appelle Xololl (Mon. Ind., lib. VI, cap. lxi). Celte histoire ne ferait-elie pas allusion aux grottes mystérieuses où se tra-
vaillait le jade et dont on a été jusqu'ici dans l'impossibilité de découvrir les mines? Etaient-elles situées au Tlapallan fameux, tour à tour placé dans le nord et dans l'Améri- (jue centrale, et qu'il faudrait peutêtre encore reculer jusque dans rAmérique méridionale?
(3) Eckslein, Sur les sources de la cosmogonie, etc., page 157.