AVANT-PROPOS
Nous avons écrit ce petit ouvrage pour servir d'introduction au volume intitulé Relation des choses de ITucatan (1); il nous a été inspiré parle désir d'éclairer le monde scientifique sur les renseignements précieux qu'on peut découvrir, pour la connaissance de l'histoire primitive, dans les monuments américains. Nous dirions que c'est l'amplification ou, si l'on veut, le développement de l'entretien que nous avons eu à la Sorbonne, le 2 mai dernier. Invité inopinément par Son Exe. M. Duruy, Ministre de l'Instruction publique, à parler des Antiquités du Mexique^ il nous fut impossible
(l) La Relation des choses de Yu- j lolocjie de V Amérique ancienne. 'Pb.calan est le troisième volume de ' ris, A. Durand, éditeur, 7, rue des noire CoUeclion de documents da7is Grès, et chez Arlhus Bertrand , édiles langues indigènes pour servir teur. 11, rue Hautefeuille. à l'élude de l'histoire et de la phi-
dans une séance, en quelque sorte préparatoire et toute semée d'incidents de voyage, de donnera cet entretien les développements que comportait la matière. Mais, s'il est vrai que nous ayons obtenu quelque succès, nous n'en sommes redevable qu'à la nouveauté du sujet que nous traitions et à la bienveillance avec laquelle nos auditeurs l'ont accueilli. Nous les en remercions sincèrement, sans oublier, dans notre gratitude, M. le Ministre de l'Instruction publique, ni M. Mourier Vice-Recteur de l'Académie de Paris, à qui nous devons l'honneur d'avoir été admis à parler en Sorbonne des antiquités de l'Amérique.
Commencée, il y a moins de trois mois, nous ne pensions pas alors donner à cette introduction l'extension qu'elle a actuellement, ni surtout le titre qu'elle porte. Nous avionsdans l'esprit l'ensemble des faits dont elle se compose; mais ce n'est guère qu'en les mettant en ordre et en les rédigeant, que nous avons pu juger clairement nous-mêmes de l'étendue des conséquences qu'ils entraînaient. Cet exposé n'est donc le résultat d'aucun système conçu d'avance. Ainsi que dans nos précédents ouvrages, nous disons franchement ce que nous pensons : nous fiiisons connaître les faits, ainsi qu'ils nous apparaissent, sans arrière-pensée, obscurs quelquefois, quand nous les VOYOUS tels, mais avec le dessein bien arrêté de les éclaircir à l'occasion. N'appartenant à aucune coterie scientifique, politique ou religieuse, nous avons
toujours marché et continuerons à marcher avec indépendance dans les voies de la science. Nous cherchons la vérité et nous la saisirons sans crainte partout où nous la découvrirons. Qu'on ne s'étonne donc pas du titre de cet essai. Les vérités historiques que nous y développons, nous avions cru les entrevoir depuis longtemps; elles nous ont frappé davantage à mesure que nous avancions dans notre travail, et c'est pour nous une véritable satisfaction de pouvoir mettre aujourd'hui sous les yeux des savants français, académiciens et autres, classiques, hellénistes ou égyptologues, la preuve de l'intérêt que peut offrir l'histoire de l'Amérique, dans l'ordrespécial de leurs propresétudes. L'avenir, un avenir, nous l'espérons, qui n'est pas éloigné, décidera de l'importance des recherches que nous avons commencées, comme de celle qu'on doit attacher à l'étude des langues américaines , trop longtemps négligées des savants : on se demandera bientôt, par exemple, comment il est possible de faire un cours de philologie générale comparée, en laissant de côté les langues de presque une moitié du monde. On feint encore d'ignorer qu'il existe en Amérique des langues qui méritent d'être étudiées tout autant que le sanscrit ; car si l'on est certain que c'est du sanscrit que la plupart de celles qui se parlent en Europe sont dérivées, on devrait commencer à savoir aussi que les éléments qui n'y dérivent pas de cette langue-mère, ont très-probablement leur source dans
celles de l'Amérique (1). Les égyptologues trouveront peut-être là ce qui leur fait défaut dans le copte, et qui sait même si le Tonniamatl o\\ llituel mexicain ne leur offrira pas une clef pour l'interprétation du prétendu Livre des morts? Notre savant ami, M. Aubin, leur tendra à l'occasion une main secourable.
Quant à nous, nous nous contentons, pour le moment, de les adresser humblement au Popol-Viih, ce livre sacré des Quiches qui enserre plus d'un mystère, analogue à ceux du Livre des morts; au Vocabulaire, joint à notre Grammaire de la même langue, ouvrages auxquels nous ajoutons aujourd'hui la Belation des choses de Y'ucafa/i, de Landa, objet principal du volume auquel celui-ci sert d'introduction (2), Cette relation que nous avons copiée l'hiver dernier aux archives de V Académie royale d'histoire de Madrid , oii nous avons trouvé un accueil si cor-
(1) C'est à ce résultat siuloiiL que nous tendions, eu compilant le petit Vocabulaire des principales racines de la lanrjur quichée, etc., et en les comparant aux. langues indoeuropéennes, nullement à l'identification du sanscrit et des langues américaines , quoiqu'il s'y trouve des racines communes, plus nombreuses qu'on ne le pense généralement.
(2) Le manuscrit de Madrid sur lequel nous avons copié ce document, n'est pas l'original de Landa, mais une copie faite trente ans environ après sa mort, si l'on s'en rapporte à l'écriture. A en juger par le titre et certaines piirases, il serait incomplet, et le copiste en a supprimé sans intention les litres de e.hapitres qui
le divisaient, mais en y laissant des provincialismes et une orthographe, à peine intelligibles, même pour un Espagnol. Nous le publions avec ses fautes et ses incorrections, nous contentant de le partager par petits paragraphes , afin d'en rendre la lecture i)lus aisée. Pinelo, dans sa Ilibliolhèquc occidenlal(% signale un livre d'un titre en tout semblable ii celui de Landa, du D'' Sanchez de Aguilar, natif de Valladolid au Yucatau : « Itclacion de las cosas de lucalan i sus Ecli'siaslicos, liecha de orden de Felipe III. Informe contra los idolâtras del Obispado de lucatan, imp. 1G39, 4°. Gastellano. »
Cogolludo cite ce livre comme étant d'un grand intérêt historique.
dial et si distingué (1) , renferme la nomenclature complète des signes du calendrier maya, qui seront d'une grande importance pour !la lecture des inscriptions incrustées dans les édifices du Yucatan : aux signes du calendrier et à des détails d'un grand intérêt sur les mœurs et les usages du pays, sur les fêtes de l'antique Rituel maya, Landa a eu le bon esprit de joindre les signes qui constituaient l'alphabet qui, bien qu'incomplet, peut-être, sous quelques rapports, n'est pas moins d'un intérêt considérable, en ce qu'il est la première clef des inscriptions mystérieuses, existant encore en si grand nombre au Yucatan, à Palenqué, à Copan, etc. Nous avons essayé déjà de comparer ces caractères avec ceux du Codex mexicain, n° 2, de la Bibliothèque impériale et avec le Codex américain de Dresde, reproduit dans Kingsborough, l'un et l'autre écrits en caractères identiques : malgré le peu de temps que nous les avons eus entre les mains, nous avons pu y retrouver tous ceux du calendrier, reproduits par Landa, ainsi qu'une douzaine environ de signes phonétiques. Nous avons donc lu un certain nombre de mots, tels que ahpop^ ahau, etc. qui sont communs à la plupart des langues de l'Amérique centrale ; la difficulté que nous avons éprouvée jusqu'à présent à identifier
(1) Nous profiterons de cette occasion, pour remercier ici, comme nous le devons, M. le Censeur et MM. les Membres de V Académie royale d'histoire de Madrid, ainsi
que M. le bibliothécaire de l'Académie, qui se sont montrés si bienveillants et si empressés pour favoriser nos recherches.
les autres signes, nous a fait croire qu'ils appartenaient à une langue déjà vieillie ou à des dialectes autres que le maya ou le quiche; et, néanmoins, un examen plus attentif du Codex de Dresde nous fera peut-être encore revenir sur cette manière de voir. Nous pouvons espérer, d'ailleurs, aujourd'hui des documents plus complets sur cette matière, soit par la transcription photographique ou l'estampage des inscriptions du Yucatan, soit par la découverte de quelqu'un de ces manuscrits que les Mayas, ainsi que les Egyptiens, renfermaient avec les cadavres dans les cercueils de leurs prêtres. Ce serait là un des plus précieux fruits de l'expédition, constituée par le gouvernement, si solennellement annoncée comme le pendant de l'expédition scientifique de l'Egypte, et qui,' malgré les obstacles opposés à son début, marchera, nous l'espérons, sous l'impulsion énergique de la main qui la dirige (1). Nous n'avons pas voulu, toutefois,attendre jusque-là pour faire participer le public instruit du fruit de notre découverte. Nous nous sommes empressé de faire photographier à Madrid la page la plus intéressante du manuscrit de Landa et nous
(1) Au moment de mettre ce tirage sous presse, nous apprenons que Son Exe. M. le Ministre de l'instruction publiijue vient de donner ordre à M. Léon Mehedin de se préparer à partir pour le Yucatan et le Mexique. M. Mehedin, architecte à la fois et photographe de beaucoup de mérite, a été chargé antérieurement de plusieurs mis-
sions en Egypte, en Italie et en Crimée, d'où il a rapporté des travaux fort remanjuables ; nul ne saura mieux explorer les antiques monuments du Yucatan et du Mexique.
Le choix qui a été fait de lui prouve tout l'intérêt- que M. le Ministre de l'Instruction publique attache à l'œuvre importante qu'il a fondée.
en avons fait reproduire les caractères sur bois avec tout le soin possible. Nous les donnons donc dans l'ouvrage auquel celui-ci sert de préambule, tels que nous les avons trouvés, très-imparfaits sans doute, quand on vient à les comparer à ceux du Codeoc de Dresde ou aux Kaiuns des temples de Palenqué, mais en tout semblables à ceux du livre écrit par le vieil évêque du Yucatan qui les copia sans y attacher l'importance qu'ils ont pour nous actuellement. Dans le Codex américain de Dresde, ils sont présentés d'une manière plus cursive etl'on y reconnaît le travail rapide d'une main habituée à ce genre d'écriture ; sur les nmrs de Palenqué, dans la régularité des hgnes et la pureté des contours, on retrouve l'ouvrage d'un artiste habile, et chaque Katiui est un petit chefd'œuvre de sculpture.
A propos du Yucatan, dont ces lettres sont l'alphabet, nous croyons devoir répéter ici ce que nous avons dit ailleurs : que c'est cette péninsule, ainsi que les provinces voisines, jusqu'à celle de Soconusco, inclusivement, jusqu'aux bords de l'Océan Pacifique, qui nous paraît destinée à donner le plus de résultats aux investigations de l'historien et de l'archéologue , en Amérique. En admettant que d'autres régions , sur ce continent, aient joui d'une civilisation au moins égale, c'est le Yucatan qui en a conservé les souvenirs les plus complets et les plus faciles à atteindre dans ses monuments : ce qui n'est pas moins remarquable,
c'est que les Yucatèques d'aujourd'hui, dignes successeurs des antiques Mayas, dont ils ont hérité le génie artistique et legoût de la science, se distinguent encore entre les habitan ts de toutes les provinces du Mexique et de l'Amérique centrale, comme les plus studieux et les plus lettrés. Isolés dans leur péninsule, ils ont fait ce qu'on n'a vu que dans la capitale même du Mexique ; ils ont publié à diverses époques des périodiques intéressants, et M. Stephens avait trouvé dans don Pio Ferez, de Peto, et dans le curé Carrillo, de Ticul, des amis non moins zélés qu'intelligents : c'est, du reste, avec une juste appréciation du mérite de Pio Perez, qu'à la suite de l'ouvrage de Landa et de quelques pages de Lizanasurizamal, nous reproduisons le texte du calendrier maya, composé parle juge de Peto, tel à peu près que nous l'avons transcrit du Regisiro Yucateco^ durant notre séjour à Mexico, en 1850.
Dans l'intérêt des études américaines, nous avons cru utile de joindre à ces divers documents V Ecrit du frère Romain Pane sur Haïti, opuscule qui, malgré son extrême imperfection, ne laisse pas de jeter quelque jour sur les sources de l'antiquité américaine. Nous y avons ajouté un abrégé de plusieurs grammaires yucatèques, et un vocabulaire maya, suivi d'un petit nombre de mots de l'ancienne langue haïtienne, aujourd'hui entièrement perdue. Tout cela réuni servira à commencer des études qui ne peuvent manquer de prendre du développement d'ici à peu d'années, et,
s'il plaît à Dieu que nous puissions revoir le Mexique et visiter le Yucatan, nous espérons y prendre encore une part assez large.
Il ne nous serait pas possible de terminer cet avantpropos, sans tracer en quelques lignes la biographie de Landa, à l'occasion de qui ce travail est offert au public. Diego de Landa, issu de la noble maison de Calderon, en Espagne, fut des premiers franciscains qui entrèrent dans le Yucatan, où il travailla avec zèle à la conversion des indigènes. Ce zèle, malheureusement, ne fut pas toujours exempt d'emportement et de violence ; et, à l'occasion d'un auto-da-jé, où il ne fit, toutefois, brûler personne, il se vit obligé d'aller rendre compte de sa conduite en Espagne, comme ayant usurpé, en cette circonstance, les droits épiscopaux. Mais il fut absous par le conseil des Indes, et il retourna au Y'ucatan comme deuxième évoque de Mérida où il mourut en 1579, âgé de cinquante-quatre ans.
Landa a passé tour à tour pour un saint et pour un odieux persécuteur. Suivant Cogolludo, son premier biographe, il mourut en odeur de sainteté, et, d'après une autre biographie, insérée comme appendice à la seconde édition de l'ouvrage de Cogolludo, publiée à Campèche, en 1842, il est stigmatisé comme un homme fanatique, extravagant et cruel. Mais si les circonstances et les temps font les hommes, les circonstances et le temps sont bien souvent aussi
ce qui fait leur réputation. Les deux biographes de Landa exagérèrent, le premier, des vertus qui étaient de son époque et d'un évoque espagnol; le second, ses défiiuts, qui étaient, d'ailleurs, encore euxmêmes des vertus aux yeux des Espagnols d'autrefois. 11 suffit de parcourir l'ouvrage de Landa, pour apprécier son véritable caractère. C'était un esprit violent, mais curieux, pins sage qu'on ne pourrait le croire, et sincèrement ami des indigènes qu'il protégea constamment contre les violences des conquérants. Au point de vue où il se plaçait, il peut paraître excusable d'avoir livré aux ilammes tant de statues et de documents précieux, ce qu'il avoue luimôme ingénument : en cela, il ne fut pas plus coupable que Zumarraga à Mexico, que Las Casas au Guatemala. Mais, au milieu de ces excès de zèle, que nous déplorons si vivement aujourd'hui, Landa rendit un immense service aux sciences historiques, en compilant les renseignements précieux contenus dans sa Relation des choses de Yucatan et en nous y conservant les caractères de ral})habet maya. Son livre efface outre mesure ses fautes qui furent celles de son siècle; car, il est la clef des inscriptions américaines : sans lui , elles fussent demeurées une énigme peut-être pour toujours, comme les hiéroglyphes égyptiens, avant la découverte de la pierre de Rosette et les magnifiques travaux de Champollion.
s II, EXISTE DES SOURCES DE L'HISTOIRE PRIMITIVE