CHAPITRE IV
Rituels religieux sources de l'histoire primitive. Antiques traditions du cataclysme et du renouvellement de la terre, conservées dans les fêtes. Souvenirs d'un déluge.
L'Amérique, jusqu'aujourd'hui, n'a été l'objet d'aucune investigation archéologique sérieuse ; quelques travaux individuels ne sauraient entrer en comparaison avec la multitude de ceux qui ont eu lieu pour l'Egypte ou pour l'Asie, travaux où les gouvernements de l'Europe sont entrés, en ce qui concerne la dépense, avec une générosité qu'on ne saurait trop louer. Cependant, c'est, peut-être, l'Amérique qui contribuera davantage à la solution des grands problèmes historiques, dont on a vainement cherché la clef jusqu'à présent : cette solution , nous la trouverons dans les katuns ou cartouches incrustésdeses monuments, dans les livres, renfermés dans les sépulcres, restés cachés depuis la conquête, peut-être même dans ceux que possèdent déjà nos bibliothèques. On finira par lire le Codex de Dresde, et l'on interprétera, nous l'espérons, le Tonalamatl ou Rituel Mexicain de la bibliothèque du Corps législatif, dont M. Aubin possède également un exemplaire original (1). C'est dans ces livres mysté-
(1) Le Codex amé fie ainÙQ la bibliothèque royale de Dresde, reproduit dans la collection de Kingsborough, est écrit de caractères analogues à ceux dont nous donnons l'alphabet d'aprèsLanda(voir page 320':
il yen a quelques-uns, toutefois, que nous ne sommes pas encore parvenus à identilier, bien que tous les
autres signes des jours et des mois soient les mêmes. Le Codex de Dresde, autant qu'il nous a été donné d'en juger actuellement, d'après le couit examen que nous en avons fait dans Kingsborough, est un Tonalamall ou Rituel religieux et astrologique, dont la langue se rapproche de celle du Yucatan.
rieu\ qu'on découvrira, à côté du syslèmo de l'astrologie judiciaire des Mexicains et des fêtes du Rituel ecclésiastique, les documents historiques les plus anciens, toutes les origines des cérémonies mystiques d'un culte qui s'était perpétué à travers les révolutions des nations et des cités, en conservant dans l'ordre chronologique le plus parfait (1), le récit des souvenirs antédiluviens et des catastrophes naturelles qui, à diverses reprises, avaient bouleversé le monde, depuis que Dieu y avait placé l'humanité.
Ce sont ces faits mémorables qui servaient de base à toute la religion mexicaine : c'est la tradition de ces faits qui se répétait journellement dans l'histoire des dieux et des héros antiques, dont les noms seuls paraissent avoir subi des modifications avec le cours des siècles ; on les retrouve dans les ballets sacrés, dans les jeûnes et les pénitences que s'imposaient tour h tour les prêtres, les princes et la nation ; enfin, dans tous les rites, dans chacune des fêtes importantes du Rituel. Sous des noms différents, mais qui avaient au fond la même signification ou qui étaient représentés par des symboles, identiques avec ceux du Mexique , c'étaient encore les traditions de ces événements extraordinaires que rappelaient les usages et les cérémonies du culle , non-seulement chez les autres nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale, mais encore chez la plupart des populations de l'Amérique méridionale. Tant cette race américaine avait été fortement constituée par ses premiers législateurs, tant elle était conservatrice de ses mœurs et de ses
(1) « Nous avons vu, dit Ilumboldt,quG les astrologues mexicains ont donné à la tradition des destructions et des régénérations du monde un caracloro historique, en désignant les jours et les années des grandes catastrophes , d'après le calendrier dont ils se servaient au seizième siècle. Un calcul trèssimple pouvait leur faire trouver
l'hiéroglyphe Je l'année qui précédait de 5206 ou de 48U4 ans une époque donnée. C'est ainsi que les astrologues chaidéens cl égyptiens indiquaient, selon Macrobe et Nonnus, jusqu'à la position des planètes à l'époque fie la création du monde et à celle de l'inondation générale. (Kuv; (^^s Cordillères, etc.
tom. IT, page 132.) .
coutumes ! L'Amérique ne manqua, cependant, pas non plus de novateurs, comme l'ancien monde. On reconnaît visiblement que des doctrines nouvelles cherchèrent à supplanter les anciennes, en différentes parties du continent et à des époques diverses ; mais il ne paraît pas que ces innovations aient réussi jamais à prévaloir au point de faire oublier les autres, et tout ce que nous avons pu recueillir jusqu'à présent à ce sujet, donne à penser, au contraire, qu'elles ne parvinrent à prendre racine qu'en laissant subsister les symboles précédents ou en se les identifiant. Aussi, est-ce là ce qui nous incline à penser que pour retrouver la plus ancienne histoire du globe, il fallait comparer aux antiques traditions de l'Asie et de l'Egypte celles des peuples primitifs de l'Amérique.
En attendant que l'on parvienne à interpréter les livres que nous citons plus haut et qui contiennent intégralement ces traditions, c'est aux divers fragments cosmogoniques, conservés dans les livres et les histoires du temps de la conquête, que nous devons recourir. Les plus formels sont ceux que nous appelons V Histoire des soleils^ cités par Humboldt, d'après Gomara(l}, et que l'on trouve, avec des variantes, dans divers documents, en particulier dans le Codex Chimalpopoca (2\ Ainsi que nous l'avons fait remarquer déjà, ces soleils sont signalés comme des époques auxquelles sont rapportées les diverses catastrophes que le monde a subies ; ce que nous avons remarqué également, c'est que le nombre des catastrophes, indiquées par ces soleils, varie, dans la plupart des documents précités, ainsi que l'ordre d'après lequel elles se sont succédé. Nous n'examinerons pas ici ce qui a donné lieu à intervertir ces événements : il nous semble que ce désordre appartient à une époque postérieure à la conquête espagnole, ce qui s'expliquerait par le désir que pouvaient éprou-
(1) Conquisla de Mexico, 2' parte de la Cronica de las Indias.
(2) MS. De la coll. de Boturini,
sous le litre de Hisloria de las reyes de Culhuacan y Mexico. Copie de ma collection.
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yer les indigènes, chargés de les expliquer el obligés de plaire à leurs nouveaux maîtres, d'accommoder le déluge américain au déluge des traditions mosaïques. Quant au nombre de ces catastrophes , il varie peut - être suivant les lieux où elles se sont passées ou selon les populations qui en gardèrent la mémoire (1).
Quoi qu'il en soit, il paraîtrait, d'après les annotations du Codex Letcllier (2), qu'il y eut particulièrement trois époques mémorables où le genre humain, après avoir existé pendant des siècles, aurait été subitement arraché à ses occupations ordinaires, et, en grande partie, anéanti par suite des convulsions de la nature. La terre, secouée par d'effroyables tremblements de terre, inondée à la fois par les flots de la mer et les feux des volcans, remuée dans ses entrailles par les gaz intérieurs se cherchant une issue à la surface, agitée par des ouragans formidables, tel est le tableau que les traditions américaines nous présentent de ce continent, à trois époques distinctes, chronologiquement déterminées dans les livres que l'ignorance a fait disparaître au temps de la conquête, mais que l'on retrouvera peut-être un jour (3).
Les trois grandes catastrophes de la tradition mexicaine au-
(1) Dans certains (locumpnts, il est parlé de quatre calaslroplies , dans d'autres de cinq, et ces catastrophes, à l'exception de celle du feu, de celle de l'eau et de celle de l'ouragan, ne paraissent pas toujours bien s'accorder l'une avec l'inilre.
(2) « Jzcalli, Euero, est-il dit » dans ce document, la liesta del » fuego , porque en tal tiempo les » calentaban los arbolcs para bro- » tar. — Fiesta de Pikjuixlin, la » nalura humana que nunca se » perdio en las vezes que se perdio » t'I mundo. — De cuatro en cuatro » anos, ayunaban olros oclio dias, )» en niemoria de las très vezes que » se a perdido el mundo, y asi lo » ilaman a este cuatro vezes seûor,
» porque siemjjre que se perdia, esto » no se perdia, y azi dizen la fiesta, » de la Itenovacion, y asi dizen que » acabado este ayuno y liesta, se » volvian los honibres como niflos » los cuerpos, y asi para repre- » scntar esta fiesta en cl vayle » trayan unes rtifios de las manos »
{Cod. Tell. Rem. Mex. N. I, fol. 6. v). (3) Ce sont aussi les idôes de quelques piiilosophes anciens. Saint Augustin les reproduit, tantôt en les combattant, tantôt inclinant à l'opinion que « la désolation partielle de la terre i)ar des déluges et des embrasements laisse quelques hommes survivre pour réparer les pertes du genre humain. » [De Civil.
Dei,\\h. XII, 10-1 l.j
raient été occasionnées tour à tour par le feu, par l'eau et par le vent, c'est-à-dire par un ouragan, quoique, à vrai dire, ces trois causes de destruction paraissent avoir participé ensemble chaque fois au bouleversement de la terre dans des proportions différentes, selon les temps et les lieux. A chacune de ces catastrophes correspond une ère de ruine et de désolation où l'humanité aurait été à la veille d'une destruction totale : embarqués dans quelques vaisseaux ou réfugiés dans des grottes , au sommet des montagnes, les hommes qui échappèrent à ces divers cataclysmes restèrent en si petit nombre, et dispersés si loin les uns des autres, qu'ils s'imaginèrent être demeurés seuls au monde ; c'est là ce qui explique, sans doute, ces créations successives dont il est question dans le Livre sacré (1) et ces renouvellements de la race humaine qui se célébraient au mois Izcalli à Mexico. De là l'origine des solennités de ce mois, ainsi que du jeûne de quatre en quatre ans, institué en commémoration de ces grands événements , au Mexique et dans l'Amérique centrale, où princes et peuples s'humiliaient devant la divinité, en la suppliant d'éloigner le retour de ces terribles calamités ; de là, les danses et les festins où ils célébraient ensuite la Rénovation du monde et le triomphe de l'humanité qui, trois fois, avait eu le bonheur d'échapper à la destruction ^2).
Suivant la tradition du Livre sacré ^ l'eau et le feu contribuent à la ruine universelle, lors du dernier cataclysme qui précède la quatrième création. (( Alors, dit l'auteur, les eaux furent gon- » fiées par la volonté du Cœur du ciel ; etilse fit une grande inon- » dation qui vint au-dessus de la tête de ces êtres... ils furent » inondés et une résine épaisse descendit du ciel.... La face delà
(1) Popol-Vuh, etc. chap. m.
(2) Ne serait-ce pas à des souvenirs de ce genre que feraient allusion les fêtes des Reîiaissanccs dont il est question dans la légende du viii* tableau de la grande salle du
temple d'Ammon à Karnac , dont parle Lepsius et, avec lui, Brugsch?
Histoire de l'Egypte, dès les premiers temps de son existence jusqu'à nos jours. Leipzig, 1859 — Ipart., page 131.