LA LA
En 1903, le monastère des Pères Trappistes dOka fut incendié. Or ces religieux fabriquent des vins de messe, et lors de l'incendie il yen avait
dans une cave un certain nombre de barriques, La lueur de l’incendie attira d’assez loin une foule de personnes. Il se trouva dans le nombre quelques ivrognes, qui songeaient avec tristesse que tout ce vin allait être perdu... N’y aurait-il pas moyen d’en boire un peu ? ce serait autant de... sauvé.
Pénétrer dans les caves n’était plus possible. Le feu lui-même vint à leur aide. Les flammes ayant gagné les tonneaux, elles les travaillèrent si fort que bientôt le sol fut inondé de vin. Un tuyau d’égout passait par la cave; le vin s’y engouffra et coula... jusqu’au gosier des ivrognes qui, le cou tendu et la bouche béante à l’extrémité de l'égout attendaient le... précieux liquide.
— Pas dégoûtés ?
— Hé! hé!... Ils avaient tant et tant pris de coups d’appétit !
TE
Veillée funèbre
Donc, il est mort, Joe leur copain, le troisième du trio d’ivrognes,
S’est-il repenti de s'être tué à boire, d’avoir tant fait souffrir sa pauvre femme et ges enfants ? Toujours est-il que l’âme depuis cinquarte ans immergée dans ce tonneau de whisky, en est enfin surtie pour paraître devant son Juge ; et que le cadavre est là, sur deux planches, rigide dans son habit noir : mains jointes, yeux clos, visage creusé, basané, laid...
Pour tentures mortuaires, des draps de lit. Sur une table un crucifix entre deux cierges, de l’eau bénite avec un rameau pour en asperger le mort — de l’eau bénite et une grande bouteille de whisky... ;
Du whisky, car la veillée funèbre, cette nuit, est faite par Ripoche et Buvron, deux bons ivrognes, les deux survivants du trio maintenant brisé. Ne faut-il pas de la boisson pour se tenir éveillé ?..… pour noyer son chagrin ?
Car ils ont bien du chagrin, Buvron et Ripoche, de voir leur ami sur deux planches, rigide, les mains jointes... (comme plus haut).
Leur chagrin est d’abord silencieux. Compassés sur deux fauteuils de salon, ils regardent le cadavre, tournant entre leurs doigts désaccoutumés un chapelet emprunté à la femme.
Le mutisme, l’inaction leur pèsent : ça ne peut pas durer indéfiniment ; ils risquent d’abord quelques réflexions, coupées de longs silences, de silences gênés.
“Pauvre Joe, crois-tu qu’il a été vite! cinq jours au lit, rien que ça...
— Il est bien changé...
— De quoi est-il mort, sais:tu ?...
— Il paraît qu’il a attrapé du froid pour être resté couché dehors, et que ça a tourné en pleurésie. Il n’a pas pu la cracher et il en est mort...
— Pauvre Joe, ça me fait de la peine, je l’aimais bien...
— Moi aussi.
— Passe-moi donc la bouteille...
Tous deux boivent à même le goulot, longuement...
Silence. Puis, timide reprise :
“C'était un bon garçon...
— Et puis on s’amusait bien avec lui : il aimait à rire... ”
— Avec ça, pas de malice, il n'aurait pas tué une mouche... , :
— ]1 aimait bien à prendre un petit coup avec les amis...
— Tiens, passe-moi encore la bouteille... je
crois que j'ai envie de pleurer... ” Et ain de suite, durant une heure.
Leur chagrin a vite sombré sous les fréquentes lampées de whisky... les silences sont moins longs... les voilà expansifs... ils ne sont plus rigides sur les chaises trop solennelles. .. Ils bavardent et bavent comme au cadaret. Ils plaisantent, rient autour du cadavre, l’apostrophent avec des propos grossiers, vurlesques...
Il y a quelque chose d’affreusement douloureux dans ce spectacle.
Soudain, Buvron a une idée.
“Dis donc, Ripoche, ce pauvre Joe, il ne boira plus; on va lui payer la traite une dernière fois...
Un rire épais, sans paroles, accueille la proposition. A deux ils saisissent le cadavre à bras-lecorps, le tirent du lit, l’appuient au mur... Pendant que Buvron, avec effort, le maintient debout, l’autre vide dans la bouche du mort le reste de la bouteille...
Ils n’en peuvent plus de rire. Le cadavre s’affale par terre, sa bouche rend le liquide...
Le matin, Ripoche et Buvron ronflaient sur le plancher, dans une mare de whisky, collés au cadayre qu’ils tenaient embrassé.
pins
Cousu... et pas de fil blanc!
Si vous rencontrez le père Michaud, demandezlui qu’il vous raconte comment il a été guéri de sa Passion pour la dive bouteille. Puis, sans attendre la réponse... sauvez-vous à toutes jambes !..,
— La guérison du père Michaud sort donc de l'ordinaire ?
— Oh ! tout à fait...
— Mais pourquoi se sauver sans lui laisser le temps de raconter son extraordinaire guérison ?...
— C’est que le père Michaud a les bras et les poings solides...
— Ouida ! mais alors...
— Curieux, va! Je vois bien qu’il est plus simple de vous raconter l'affaire, Ecoutez donc, et plus un mot.
Pour lors le pèe Michaud était un ivrogne de gros calibre. Depuis quand buvait-il ? Personne n'aurait pu le dire. Les anciens savaient seulement que “Michaud l’ivrogne ” était son surnom
depuis sa première culotte : héritage patronymique, sans doute...
L’ivrogne avait l’habitude du samedi soir. Vous savez ce que c’est ? Le samedi notre homme passait de l’atelier à la buvette, de la besogne à l'ivresse. C'était réglé comme le temps. Le samedi n’arrive pas avec plus de ‘'égularité à la fin de la semaine, que la brosse du père Michaud n’arrivait le samedi ; si l’on eût vu le bonhomme sur ses jambes un samedi soir, on aurait pu se demander si la semaine avait perdu son samedi en route. Mais personne ne se trouva jamais en face de.ce problème embarrassant.
N’allez pas croire que la mère Michaud — car il y avait une mère MichauG — n’avait pas tenté de corriger son homme,
Elle avait remué ciel et terre.
Elle avait pleuré, gémi, supplié, grondé, crié, tempêté ; tous les saints du calendrier avaient tour à tour, puis tous ensemble, été implorés en des neuvaines de neuvaines ; le bedeau avait vu plus d’une fois sa provision de cierges épuisée...
Et toujours rien, rien de rien, moins que rien. Je me trompe. La mère Michaud avait elle-même été améliorée par toutes ces épreuves et ces prières... et puis elle allait enfin être illuminé d’un trait génial et convertisseur... Mais n’anticipons pas.
... Où donc ai-je laissé le père Michaud ?... Ah ! j'y suis, à sa brosse du samedi.
Quand le bonhomme était complet, il retournait chez lui ; et chez lui, couché dans son lit, il Cuvait son whisky en un somme profond, béat, grand comme le monde. Vous n’avez pas vu dormir le père Michaud, vous autres. 1] dormait à poings fermés, les Jeux en dedans... On aurait tiré du canon à côté de lui que pas un poil de sa barbe n’eût bronché ; On lui aurait placé une bouteille de whisky sous le nez que ses-narines n’en eussent pas été plus émues que d’un verre d’eau... Non, mais ce qu’il dormait, vous n’avez pas idée de ça. Ïl faisait plaisir à voir.
Or vous savez— ou Vous ne savez pas — que le bonheur vient en dormant ? Le proverbe l’assure, et le père Michaud le dirait également, si seulement il voulait raconter ga guérison. Le bonheur, alléché par un si beau sommeil, vint rôder auprès du lit du dormeur, un samedi soir, et se présenta à lui sous forme de...
— Sous forme de...
— Allons, ne dansez pas plus vite que le violon.
La mère Michaud en était arrivée à ce tournant de l'existence où une femme d’ivragne choisit entre l'espoir quand même et le légitime découragement. Allait-elle mourir sans avoir eu un mari sobre ?...
Avant de prendre le parti de la désespérance, elle se gratta le front une dernière fois. C'était justement un samedi soir, à côté du lit de son homme qui, saôul comme un polonais, dormait, dormait à poings fermés, les Jeux en dedans...
un vrai bonheur ! Une pensée géniale jaillit du front de la vieille. Il en est toujours ainsi quand on se gratte le front... on amène à fleur de cerveau quelque pensée, comme le soc qui déchire la terre amène au jour quelque racine...
J’ai dit que l’idée de la mère Michaud était géniale ; le père Michaud, lui, la trouva infernale. Vous autres, vous allez la trouver drôle...
La Mère Michaud se leva comme mue par un ressort: “ Attends, vieil ivrogne, j’ai ton affaire... ”
Elle s’engouffre dans la cuisine, où durant une minute on entend le cliquetis des tiroirs qu’elle ouvre et qu’elle ferme... puis elle reparaît munie d’un rouleau de gros fil, d’une aiguille et de son dé. Vous voyez son plan ? En un tour de main elle enroule autour du corps, des jambes et des bras du dormeur les couvertures du lit, puis elle coud, elle coud... dix aiguillées de fil y passèrent. .…
O douceur d’une vengeance si longtemps inespérée !... Je me trompe, c’est une pensée de charité qui anime l’aiguille de la mère Michaud ; elle veut guérir un ivrogne.
- En quelques minutes le dormeur fut ficelé, boudiné, momifié.
La couseuse examina son œuvre, avec grand soin... Non, pas moyen que le vieux se dégage... c’est serré, solide, à toute épreuve... et puis, les jambes et les bras sont dans l’étui, la couverture est piquée au ras du cou, aucun risque à courir...
Alors, natiemment, savoureusement, elle attendit le réveil : tel un chat couve des yeux l’illusoire
“LAOA SYAL VIUVA NOLVH AT SIVK ‘SVA VTAVA EN ÆTIY
liberté de la souris dont il se joue. Elle avait dans les yeux de la férocité... allons, de la charité, la mère Michaud.
Quand l’ivrogne eut fini de cuver son whisky, il s’éveilla, ouvrit un œil, les deux yeux, voulut se les frotter...
Nenni ! les mains étaient en prison, sous clef, sous drap, si vous préférez.
Il voulut s’étirer... Bernique ! en prison aussi les jambes...
A cet instant précis la mère Michaud entra en scène... avec un bâton...
Elle ne parla pas, mais le bâton parla très fort. Oh ! l’éloquence brutale des faits : {1 parla aux épaules, à l’échine, aux bras, aux jambes, à tout le corps du prisonnier, qui hurlait de rage et de honte autant que de douleur...
Que voulez-vous qu'il fit ?
On ne fait pas toujours ce que l’on veut en ce bas monde, Oh ! s'il l’avait pu, le père Michaud aurait de grand cœur interverti les rôles, je vous en passe un papier... Mais souvent il faut se contenter de faire ce que l’on peut... et pour l’instant le battu s’en contentait faute de mieux... Il criait.
Le colloque entre le bâton et sa victime dura bien cinq minutes. Le bâton cessa enfin de parler, la victime se tut aussi ; alors la mère Michaud prit la parole,
Il n’y avait pas de copieuses explications à donner pour faire comprendre à l’ivrogne ce qui ve-
nait de se passer... Aussi n’en donna:t-elle pas ; mais elle tint ce langage :
“Michaud, je m’en tiens là pour cette fois.
Mais écoute bien ce que j'ai à te dire avant que je te découse.
Si tu te saôules encore, tu dormiras ; et si tu dors, je te coudrai —et quand tu seras cousu... la vieille ramena le bâton vers le dos du bonhomme...
— Aïe ! fit-il.
— Et maintenart, vastu me toucher si je te découds ?
— Non, ” ragea le pauvre battu, tout au désir d’être enfin libéré...
O merveille de conversion ! ce que les larmes et les reproches, les supplications et les cris, les neuvaines et les cierges n’avaient pu opérer en 30 ans, le bâton l’avait obtenu en une fois.
Le père Michaud, au sortir de l’atelier le samedi, dans un cauchemar effrayant se voit cousu dans son lit, et la vieille jouant du bâton... brrr.. il en a la chair de poule, et tout le whisky du monde ne pourrait le décider à af-onter un si épouvantable réveil !...
Pour être exact je dois dire qu’il lui arriva bien encore une fois ou deux de se faire coudre... histoire de compléter la guérison, qui d’ailleurs fut radicale. Jamais la cure Dixon ou la cure Mackay — voire l’Orrine — n’ont remporté triomphe aussi complet que le bâton de la mère Michaud...
Le père Michaud a conservé dans sa mémoire
et un peu partout le souvenir cuisant de cette guérison...
C’est pcoirquoi, lorsque vous le rencontrerez, demandez-lui de vous raconter comment il a été guéri, puis, sans attendre la réponse, sauvez-vous à toutes jambes... car il a les bras et les poings solides, le père Michaud...
Mais il est doux pour sa vieille, qui l'entoure de petits soins pour lui faire oublier qu’autrefois... il a bu.
Et la mère Michaud est toute au bonheur de voir qu’elle ne mourra pas sans avoir eu un mari sobre.
Dans un nuage d’alcool
La boisson fait mourir, mais quel ivrogne, dans l'instant même qu’elle le tue, en vert convenir
Au cours d’une de mes missions, un vendeur de boissons doublé d’un buveur tomba malade, et malade à mourir, comme le déclara le médecin. On appela le missionnaire : je me rendis auprès du moribond. C'était un gros homme, bouffi, à la figure couperosée ; dans la petite chambre où il se mourait au sein d’une chaleur étouffante, on respirait un air lourd, empuanti d’alcool, bien que le malade n’en eût pas bu depuis plusieurs jours.
Il allait trépasser, c'était clair ; et sa respiration pénible disait assez ce qui le tuait : la dégénérescence graisseuse du cœur, maladie commune chez les buveurs. L'alcool recouvre le cœur d’une couche épaisse de graisse, qui en gêne les mouvements et finit par les arrêter ; c’est la mort... :
J’insinuai à mon homme qu’il se mourait d’avoir bu... Il se récria, faillit se fâcher... “ Mais je ne suis pas un ivrogne ! je ne me dérange jamais...
— Voyons, combien buvez-vous de petits verres par jour ?
— Peut-être 7 ou 8 verres de gin.
— Y a-til longtemps que vous buvez ?
— J'ai commencé lorsque j'ai pris le commerce des boissons, il y a 6 ou 7 ans. Je prenais d’abord quelques verres de bière, puis je passai au gin... Ah ! je regrette bien d’avoir tenu ce commerce. Mais ce n’est pas la boisson qui me fait mourrir, vous le voyez, mon père. ”
Je voyais tout le contraire. Du reste, le verdict du médecin était formel : le malheureux se mourait d’avoir bu. Mais comme il n’importait guère de l’en persuader, je changeai de sujet, et lui parlai des affaires de son âme, qui pressaient beaucoup plus.
11 mourut au cours de la mission, qui était une mission de tempérance. J’admirai comme Dieu se sert parfois de certains ivrognes pour prêcher les autres.
Je n’assistai pas aux derniers moments du moribond. Un témoin me rapporta que son dernier hoquet puait le gin, ajoutant cette réflexion que l’âme du défunt avait paru devant Dieu enveloppée “ dans un nuage d’alcool. ”
TK
La poitrine m'ouvre !
Ce dimanche-là, le bon vieux curé, comme à son ordinaire depuis que la croisade de Tempérance était commencée, avait prêché contre l’ivrognerie, I1 ne se lassait pas depuis trois mois, le pasteur, de traiter ce sujet; il y revenait chaque dimanche ; le prône y était consacré, le sermon aussi, et le catéchisme donc !...
C’est qu’il faut savoir que le curé de X... était payé, comme l’on dit, pour avoir l’alcool en abomination. Dans une paroisse toute petite, que le village à lui seul couvrait presque, quelque chose comme cinq cabarets —et des ivrognes, et des épouses malheureuses, et des misères!!... un vrai ramassis de toutes les horreurs que peuvent déverser sur un coin de terre cinq cabarets acharnés à se faire concurrence.
C'était le cauchemar du curé depuis 30 ans. Aussi, vous pouvez vous imaginer s’il avait béni monseigneur l’Archevêque pour sa croisade de Tempérance !... Dieu prenait donc enfin son peuple en pitié... Et il avait recommencé de plus bel à tonner contre les boissons que depuis longtemps, devant la stérilité de ses efforts, il avait
cessé de prendre à partie. Mais ce qu’il y allait depuis trois mois ! je ne vous dis que ça...
Ce jour-là donc, il allait finir un sermon sur les châtiments qui attendent dès cette vie les malheureux ivrognes parce qu’ils ne cessent d’offenser Dieu... lorsque les fidèles le voient qui hésite... se trouble... se tait... Tous les yeux sont rivés sur la chaire... Ce ne fut pas long. Le pasteur sortant de son trouble, prononce d’une voix grave , et recueillie ces paroles :
“ Mes frères, je me sens pris subitement d’un mystérieux pressentiment... Il me semble qu’un grand malheur plane sur la paroinse. — Si vous le voulez, après la messe nous ferons ensemble le chemin de la croix, afin que Dieu éloigne ce malheur de nos têtes. ”
L'assistance entendit ces paroles avec émotion et dans un profond silence, Après la messe tout le monde resta dans l’église —tout le monde, sauf deux individus : un hôtelier et l’un des plus torts ivrognes de la paroisse. Leur sortie scandalisa fort et fit trembler les fidèles...