Cf. supra, ch. iv. B
l'universel, donc à l'immatériel et à l'immobile, elle ne porte avec elle rien du temps, et elle peut donc bien représenter ce qui est passé, mais non pas le passé en sa forme propre. C'est dans la sensibilité, que le passé comme passé laisse sa trace. On l'y retrouve par le mouvement de régression qui a été décrit1. Le continu intervient là, donc aussi la matière.
La preuve que le souvenir est bien cela, c'est qu'une idée nous revient d'autant mieux qu'elle est mieux liée au sensible : d'où le conseil donné par Cicéron aux orateurs d'apparier leurs pensées à des images enchaînées.
Un autre signe, c'est que la mémoire s'altère par le défaut ou l'excès de l'activité cérébrale, condition défavorable à une impression sensible. C'est ainsi qu'un cachet ne peut imprimer ni sur l'eau ni sur le marbre2.
En conséquence, quand on rappelle une idée ancienne, et que, dans cette reprise, on fait entrer, idéalement aussi, l'acte par lequel on avait vécu une première fois cette idée, on fait retour au passé d'une certaine manière, c'est-à-dire à ce qui est passé, à savoir l'acte ; mais à ne regarder que la façon dont l'intelligence a rapport à cet acte, on ne s'en souvient pas, on le reprend. Car l'acte, comme l'objet, pris ainsi dans la transcendance de l'idée abstraite, ne sont pas revécus en fonction du temps; n'ont pas rapport au temps, mais aux conditions de fonctionnement de l'âme, qui, de soi, ne sont pas moins transcendantes qu'elle. Qu'au contraire on revive l'idée ancienne en tant qu'ancienne, c'est-à-dire comme un événement du temps, comme l'un des états successifs de notre moi évoluant et variable, cette façon de connaître, qui implique mouvement, étant le propre de nos facultés sensitives, c'est donc qu'on a utilisé ces dernières. Or c'est là, proprement, ce qu'on appelle se souvenir3.