‹ S. Thomas d'AquinChapitre 197 sur 256 · Édition originale. Hachette, fol · texte numérisé non relu

Édition originale. Hachette, fol

2. C'est nous qui introduisons ici la restriction qu'implique celte façon de s'exprimer : Le désintéressement apparent de !a spéculation pure. Nous voulons- noter par laque, en fait, nos spéculations morales ne sont jamais entièrement désintéressées. Nos spéculations scientifiques ne le sont pas toujours davantage, parce que de mille façons plus ou moins jugées, elles sont liées à la pratique. Au fond, tout nous concerne, de ce que nous concevons, et puisque ce qui nous concerne est toujours sous la dépendance du vouloir, toute science comporte donc une part de liberté latente. Saint Thomas a peu étudié ce cas. Dans le passage auquel nous renvoyons, il semble même nier expressément que la spéculation, iût-ce la spéculation morale, fasse intervenir en nous autre chose que la faculté du raisonnement syllogistique (universalemvim rationis syllogizantia). Mais il faut comprendre que saint Thomas parle ici, comme partout, avec sa précision déconcertante. La spéculation morale ne fait intervenir, de soi, que la raison syllogisante ; mais en tant que nos théories morales ou même métaphysiques peuvent être en nous l'objet d'une obscure élection, elles suivent la loi de l'élection et relèvent du libre arbitre.

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sable; c'est la réalité, qui échappe, et qui se trouve réfractaire à la nature de l'esprit. La pratique, on ne saurait trop le dire, présente une double infinité inépuisable à l'intelligence : infinité de l'objet réel; infinité du sujet réel. D'où infinité au second degré, si l'on peut ainsi dire, des aspects sous lesquels un objet prétendu bon peut apparaître au sujet qu'il doit, soi-disant, parfaire. Ce que la théorie disait bon pour tel sujet théorique, pouvait déjà être jugé non-bon, ou mauvais, par la théorie même, du fait que celle-ci , évoluant en matière probable , pouvait regarder d'un autre biais. Quand il ne s'agit plus de théorie, mais de pratique, et que le sujet comme l'objet ne sont plus donnés par l'abstraction, mais par la réalité même, les biais selon lesquels peut se présenter l'acte ont toute l'infinité des relations supposables entre deux termes aux déterminations indéfiniment variables.

Pour cette raison, le jugement pratique, regardé par la face esprit, garde, à l'égard de tout objet particulier, un fond d'indétermination manifeste. S'il est moteur, c'est qu'il enveloppe le vouloir, et si c'est uniquement en tant qu'issu de l'intelligence qu'il spécifie, c'est donc que la spécification de nos actes n'implique alors aucune influence nécessitante.

Il n'y a qu'un cas où la nécessité reprend ses droits, c'est lorsque la raison pratique fait retour à son principe tout premier, et le propose à notre acceptation volontaire. L'acte relatif à la béatitude en sa notion propre est nécessité à se produire en un certain sens ; sa spécification est fatale. Ce n'est pas qu'on soit forcé de vouloir être heureux : on peut ne pas vouloir ce vouloir-là, comme on peut ne pas vouloir un acte quelconque. Car un acte à vouloir, c'est encore un objet; c'est un objet particulier par essence, et cet objet souil're de la relativité qu'on vient de reconnaître à tout objet particulier1. Mais c'est là proprement une indé-

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termination d'exercice. Son unique moyen est le refus d'un verdict, en ce qu'on écarte délibérément l'objet du champ de la conscience. Encore, le motif qui le fera écarter serat-il nécessairement tiré de lui. En tout cas, si le problème est posé, et si une détermination pratique intervient, sa spécification est certaine. La béatitude ne comporte, en fait d'acte s'adressant à elle, qu'un acte d'acceptation.

On en a donné la raison plus haut1. Mais il suffit de cette raison pour prouver également que la singularité de cet objet rend son cas unique.

Étant le seul dont la généralité contienne, en son ampleur, toutes les particularités discernables, il est aussi le seul qui puisse prétendre à spécifier nécessairement le vouloir. Tout, excepté le tout, laisse du large aux jugements particuliers qui nous meuvent. Qu'à la béatitude, on soustraie une de ses conditions, une seule, pour en former un objet à part, il devient possible que, sous certaines influences, un jugement particulier de l'âme prenne occasion de ce vide pour répudier ce qui le souffre. Et il devient possible aussi que, envisageant uniquement, sous une autre influence, la valeur réelle, quoique relative, du bien ainsi détaché du trésor total des biens, l'âme s'y laisse entraîner, elle que le jugement particulier [hic et nunc) entraîne ".

Dans les deux cas, la béatitude sera toujours, au fond, le motif vainqueur, puisque de ce jugement particulier qui nous meut, c'est elle qui est le principe. Rien ne nous meut que comme participant de la béatitude. Mais précisément parce que rien ne l'égale, tout peut paraître l'égaler. Le motif le plus faible, s'il se recommande d'elle, prend la force du plus fort, qui ne serait fort que par elle. Dans la substitution de valeurs que comporte toujours le syllogisme pratique, tout peut valoir pour ce qui seul vaut. On le disait dès le début, la contingence du libre arbitre

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