Cf. Rlnan, Averroès et l'Averrolsme, p
LAVEMR DU TH03HSME. 333
La seconde méthode consiste à procéder par additions juxtaposées de doctrines récentes, destinées à confirmer ou à enrichir par le dehors les anciennes. Découvertes scientifiques ou analyses philosophiques de détail, les fervents du passé ne refuseraient pas de les insérer au système ; ils recoudraient tant bien que mal, et cela ressemblerait à ces descentes de lit qu'on fait, dans les campagnes, avec des langues de drap de toutes les couleurs.
Quand il s'agit de la Bible, cela s'appelle du concordisme ; mais le concordisme philosophique est bien le pire de tous; car un système est comme une vie commune de pensées qui se pénètrent et n'en font pour ainsi dire qu'une seule; or la vie ne peut point passer, elle ne peut pas lancer son courant dans un corps fait de pièces rapportées, tel un automate.
Ici encore, d'ailleurs, le travail auquel on se livrerait serait inutile, en tant que destiné à rendre acceptable aux modernes un système injustement écarté, puisque la cause du malentendu subsisterait ; puisque le plan de pensée serait le même, et que les thèses capitales se présenteraient toujours avec l'antique membrure, solide sans doute, mais d'apparence surannée, faute d'une adaptation nécessaire.
Il faut donc en venir à une troisième façon de néo-thomisme, qui consistera non plus à étirer des conclusions ni à juxtaposer des apports, mais à nourrir par le dedans ce vivant qu'est le système, en lui faisant assimiler toute la substance nutritive que les siècles ont depuis élaborée.
« Vetera novis augere » : c'est la formule de Léon XIII. Léon XIII ne dit pas : Addere. Une addition est un poids, ce n'est pas une nourriture. U augmentant, dans la doctrine thomiste, est l'intussusception vitale, propre à ce qui croit au dedans, en métamorphosant ce qui fait accession à sa substance.
Quelque parfait qu'il soit, on peut dire qu'un système humain est toujours à l'état embryonnaire. Qu'un siècle
334 SAINT THOMAS d'aQUIN.
passe, il est à reprendre en toutes ses voies ; il est à repenser, puisque c'est la pensée originale de l'objet ancien au contact nourrissant du milieu nouveau, qui est ici le principe d'intussusception nécessaire.
Sur certains points et par éclairs, saint Thomas nous a paru dépasser lui-même le niveau où se maintiennent, avec son temps et son milieu, ses préoccupations habituelles. Tel un sous-marin qui, ayant plongé à une certaine profondeur, jetterait encore la sonde. Il nous faut circuler, aujourd'hui, au niveau de la sonde. Ou, si l'on veut une image plus prochaine, ce qu'il est nécessaire d'ajouter au thomisme, ce sont des dimensions nouvelles, non un simple prolongement des dimensions qu'il possède. Il faut le reprendre tout entier, le refaire sur de nouveaux frais, dans la même essence.
Nous avons vu que tel fut le procédé de saint Thomas à l'égard d'Aristote. Il pénétra assez le Philosophe pour lui prendre tout, puis pour se donner le droit de corriger ses erreurs et de combattre ses commentateurs infidèles. Il comprit que rien n'est accueillant et sûr comme une doctrine de vérité intégrale. Au lieu de fermer des portes, il en ouvrit, seulement, avec lui pour portier, et c'est à cette initiative hardie que nous devons une synthèse dont a vécu le catholicisme durant des siècles.
Or, la situation actuelle des esprits n'est pas très loin de ressembler à celle qui inspira l'attitude du premier thomisme.
Placés au milieu de courants divergents, en face d'immenses matériaux flottants, déçus au spectacle ou au souvenir de tant de systèmes renversés, de certitudes écroulées et de prétentions réduites, nous voyons notre confiance ébranlée et le scepticisme philosophique devenir notre tentation quotidienne. Se renfermer dans l'histoire est aujourd'hui la consolation de ceux que le dogmatisme a trompés. Il faudrait du nouveau, et qui fût en même temps de l'ancien; car l'abus du nouveau est une des causes
de nos misères. Bref, il faudrait une descente d'éternel dans la caducité de nos œuvres. Un ferment organisateur, sous la forme de principes restaurés, en vue de reconstituer, à l'usage de ce temps, la perennis philosophia dont nous avons oublié le langage : tel est l'urgent besoin de l'heure.
Or, nos pontifes nous disent que le secours cherché est tout trouvé; que la synthèse thomiste, par le pouvoir d'assimilation qui est en elle, par la solidité de ses bases et les nombreuses amorces qu'elle dirige en tous sens, peut recueillir les esprits, et, en récompense du don royal que les catholiques auraient fait, par elle, aux générations futures, leur concilier aussi les intelligences sur le terrain de la foi, que les fausses philosophies ont détruite.
Parler ainsi est d'une belle audace! Seule une maternité séculaire, seul un regard supérieur au temps peuvent s'aventurer de la sorte!
Mais nous savons la condition. Viventibus, vivere est esse, dit sans cesse saint Thomas : il faudra que sa doctrine bénéficie, par nous, de cet axiome.
On a pu entrevoir de-ci, de-là sur quels points, particulièrement, l'effort de régénération devrait se produire. Je n'y insisterai pas. Qu'importent ces indications nécessairement timides, parce qu'elles sont fragmentaires! La vie nouvelle saura se frayer elle-même son chemin.
Qu'un souffle passe, et que Dieu nous donne quelque humble génie, conscient de tout autant qu'oublieux de soi-même, universellement initié et donné au seul vrai, qui sait si la puissance intellectuelle énorme dispersée à tout vent ne va pas s'organiser, se concentrer, se magnifier en nouvelles gloires?
Et qui peut dire qu'à cette heure même, où l'on parle si volontiers de décadence, nous ne sommes pas à la veille d'un grand siècle de philosophie?
I (page 28).
Il peut sembler troublant de livrer ainsi à l'indéterminé la substance., dont il a été dit plus liant qu'elle est, proprement, l'être même. Mais après tout, il n'est pas nécessaire que la réalité universelle n'ait pour nous rien de troublant. C'est le contraire qui est désirable, vu que le trouble de l'esprit en face du mystère des choses est un éloge des choses et un éloge de leur Auteur; vu que d'ailleurs le trouble, ici, est provisoire, teuant à l'immersion actuelle de l'esprit dans la matière conjointe, obstacle, en même temps que moyen, pour notre conception de la matière ambiante.
Pourquoi l'être matériel — il ne s'agit que de celui-là — ne serait-il pas fluent, puisqu'il se définit ens mobile, et que sa mobilité ayant pour raison la divisibilité de la matière, peut avoir tout naturellement pour mesure la mesure de divisibilité de la matière, qu'on a déclarée infinie.
II (page 152).
Parmi les réalités supérieures vers lesquelles s'oriente l'àme, une fois rompues ses attaches corporelles, il faut compter l'àme elle-même, intelligible de soi, en tant que forme immatérielle, et par conséquent objet possible d'intuition immédiate. Il faut compter ensuite les substances séparées, appelées anges, et enfin Dieu, source première de toute intelligibilité comme de tout être.
III (page 184).
Ne serait-il pas injuste et sans pertinence d'opposer aux subjectivistesqu'ils ruinent la notion de la vérité? Ils ne la ruinent pas; ils l'offen-
sent. Ils disent : Ceci est vrai qu'il n'y a pas d'objets, pour autant que l'objet s'oppuserait au sujet. Nous disons, nous : Gela est faux. Mais il n'y a pas de raison pour que, des uns aux autres, la conception de la vérité, prise en soi, diffère.
Pour tout le monde, la vérité consiste dans la conformité de nos jugements avec ce qui est; mais ce qui est, pour le subjectiviste, c'est, de toute manière, une modification du sujet. Ce qui est, pour nous, c'est, quelquefois, cela même, et cela seul, comme si je dis : Ma pensée est -active; mais, le plus souvent, c'est, fondamentalement, une réalité objective prise en soi, et, formellement, la réalité objective selon qu'elle joue en nous le rôle d'objet isecundum quod objicitur).
Quand je dis : Ceci est; ceci est tel, mon jugement est vrai si l'être que je pose ainsi en moi-même comme jugeant est conforme, égal, adéquat à l'être qui est déjà posé en moi-même comme concevant, que ma conception réponde ou ne réponde pas à une réalité extramentale; qu'elle soit relative à l'être ou au néant, à l'identique ou au non-identique.
Le jugement, sujet de la vérité, est une « seconde opération de l'esprit », qui suppose la première et s'y appuie, au lieu de se référer directement à Yen soi, qui, fort souvent, n'est pas en cause.
Le problème du vrai, suppose pour l'objectiviste, une double égalité : égalité de l'en soi et de sa conception en nous; égalité de l'en soi ainsi conçu et du jugement qui le concerne. Pour le subjectiviste, la première égalité est supprimée, puisqu'on nie l'un de ses termes ; mais la seconde subsiste, et puisque c'est en elle que consiste proprement la vérité, on ne peut pas dire que le subjectiviste la détruise.
Il serait bien étrange- que la question du subjectivisme fût tranchée par une simple définition du vrai, alors que c'est par l'emploi de jugements vrais et reconnus tels qu'on peut amener le subjectiviste à récipiscence. Comment le pourrait-on, si, préalablement à toute discussion, la vérité impliquait, par elle-même, la reconnaissance de l'objectivité de nos appréhensions?
Ne voit on pas d'ailleurs que si connaître la vérité c'était connaître la conformité de nos appréhensions avec la réalité objective prise en soi, c'est-à-dire en dehors de la connaissance qui l'établit en nous comme objet de notre intelligence, connaître la vérité, ce serait connaître la conformité d'une chose avec une autre chose qu'on ne connaîtrait point, ou qu'on devrait connaître en dehors de la connaissance qu'on en a. Et comment alors pourrait-on vérifier une vérité? Avec quelle faculté irait-on saisir l'en soi pour le comparer à sa représentation en nous? C'est alors que courrait le reproche subjectiviste ci-dessus (page 113, note), et qu'on a écarté en disant : L'en soi, en tant qu'il est connu, ne doit pas être distingué de Yen nous, puisque c'est lui qui est en nous, et que le jugement à porter sur lui en disant le vrai ne peut donc pas être indépendant de son existence intra-mentale.
De plus, on vient de remarquer qu'il n'y a pas vérité uniquement à l'égard de ce qui existe in rerum natura. Que sera la vérité de cette proposition : Le néant n'est rien; à quel en soi ressemblera-t-elle? Et
que deviennent, quant à leur vérité, toutes les propositions de la logique? Que deviennent les vérités scientifiques elles-mêmes, pour autant qu'elles engagent l'universel, qui n'a pas d'existence a parte rei?
Enfin, s'il s'agit non de vérités particulières, mais de l'affirmation générale de la vérité, dire : Le vrai est, sera-ce impliquer une critériologie complète, et se dispenser ainsi de l'établir? Confondra-t-on le sceptique pur avec l'idéaliste?
Il faut donc rétrograder et mieux comprendre. Autre chose est la vérité de la connaissance, autre chose est son objectivité. L'une est fondée sur l'autre, et c'est ce fondement que nie à tort le subjectiviste; mais l'une, formellement, n'est pas l'autre.
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