CONCLUSION
Arrivés au terme de notre exposition, terme qui, dans notre pensée, n'a que le caractère d'une amorce, nous sommes amenés à nous demander dans quel sens le thomisme actuel peut avoir à orienter ses recherches.
Il va de soi que la réponse à une telle question est éminemment subjective. Nous ne légiférons pas pour l'avenir. Néanmoins, il y a des lois de la vie qui s'appliquent aux doctrines comme elles s'appliquent aux réalités naturelles. La loi d'un être se prend de son essence. Or, si j'ai bien noté l'essence du thomisme, on a dû voir que cette doctrine se caractérise avant tout par le souci de donner satisfaction à tous les desiderata de l'expérience; d'accueillir, en les systématisant et en les limitant au besoin l'une par l'autre, toutes les pensées en état de vivre ensemble ; d'atteindre ainsi, pour chaque moment d'une science toujours en travail, à la plus haute mesure d'équilibre et de justesse compréhensive.
La doctrine de saint Thomas est mn synthétisme unitaire, ce qui ne veut pas dire éclectisme : il y a là presque deux contraires. L'éclectisme ne constitue qu'un de ces agglomérats dédaignés par l'école sous le nom d'êtres de rencontre (ens per accidens). Le synthétisme thomiste est ens per se; mieux encore : un vivant, où tout élément, sous l'influence de Y « idée directrice », s'oriente et sert aux fins de l'ensemble.
Envelopper d'un regard sûr les vérités premières, les
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mettre en ligne comme de grandes masses armées; puis, enrichir ses points de vue de tout ce qu'ont pu trouver les autres, usant de leur force comme le grand capitaine utilise l'aptitude de ses lieutenants pour telles opérations de détail, sous sa conduite : tels sont non pas certes la prétention, mais à coup sûr l'effort et le travail de notre humble grand philosophe.
La vérité intégrale : tel est toujours son rêve. Il en cherche les éléments partout. Les adversaires, tel Averroès, ne lui en fournissent pas moins que les autres, ni les auteurs secondaires que tel géant de la pensée. Quand il « récite » les opinions, chercher à comprendre et à juger dans le meilleur sens lui parait une obligation, et cela lui devient un bénéfice. Il s'avance dans la recherche avec des précautions infinies, sachant que d'une vérité forcée peut sortir une erreur voisine. Il regarde à la fois de tous ses yeux et de tous ceux d'autrui, désireux de tout prévoir, de ne sacrifier rien, de laisser chaque question dans son ordre, chaque idée à son plan et chaque trait dans sa proportion juste.
Si saint Thomas avait réussi à être ce qu'il a voulu être : l'ouvrier d'une doctrine commune, qui n'appartienne en propre à personne, qui ne reflète aucun esprit, mais qui reflète le vrai autant qu'il est donné à l'homme de l'atteindre, ce caractère de sa philosophie permettrait de la retrouver aujourd'hui aussi actuelle en son fond qu'elle a pu l'être au xme siècle. D'un autre côté, ce caractère la destinerait à toutes les variations que la différence des temps rend inévitables; car s'il y a un synthétisme numéral ou spatial, il y a aussi un synthétisme temporel, avec cette différence entre les deux que le premier pourrait, théoriquement, se parfaire, et que le second, par essence, ne s'achève point.
Ce qui justifie cette double affirmation d'une doctrine à la fois actuelle et ancienne, bonne à reprendre et
nécessaire à changer, c'est ce que nous savons de la nature même d'un système philosophique.
Un système philosophique est une certaine façon d'envisager la réalité universelle donnée à l'expérience, et de la faire entrer dans les cadres que fournit la pensée abstraite. Ceux qui voient tout sous l'angle de la matière et quant aux conditions matérielles, sont des matérialistes. Ceux qui, au contraire, n'envisagent que l'idéalité partout répandue dans les choses et qui négligent leur positivité, sont des idéalistes. Ceux qui voient tout au dehors et veulent constituer avec le dehors la personne, sont des objectivistes réalistes; ceux qui voient tout au dedans et croient que le soi-disant dehors n'est qu'une modification ou un attribut de la personne, sont des subjectivistes. Et ainsi des autres. Enfin, celui qui, à l'exemple de saint Thomas, essaie de fuir l'exclusivisme de telles attitudes et prend une voie moyenne, s'établissant dans un conceptualisme mitigé qui fait au réel et à l'idéal, à la matière et â l'esprit, à l'objet et au sujet leur juste part, celui-là élabore un synthétisme qui serait, s'il était complet, la philosophie même, et dont l'auteur devrait s'appeler tout court philosophe.
Mais on voit bien que de telles attitudes générales, aussi loin qu'on en pousse les conclusions, pourront être prises et reprises, à diverses époques, dans des formes très différentes. Il en est comme d'un chêne qui est toujours un chêne, et non pas un bouleau ou un érable, à quelque degré de croissance qu'il se trouve, dans quelques conditions de milieu qu'il se développe. A l'état de gland, de jeune pousse, d'arbre touffu; nourri dans tel terrain, dans tel air et dans telles circonstances, il sera à la fois différent et le même ; car ce sera la même essence, la même idée de la nature, le même système, épanoui seulement dans des conditions diverses.
Tout grand système philosophique a comme deux vies : une vie éternelle et immuable ; une vie temporelle, variable au gré des occurrences doctrinales.
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La vie éternelle d'un système, c'est ce qui le constitue en son fond et le différencie des autres, ce qui en fait l'une des positions à prendre en face du réel et de la vie. Cela ne change pas. Il n'y a pas, à cet égard, deux façons d'être thomiste. Il faut adopter l'ensemble ou le laisser; car il est construit, comme le disait Renan du christianisme, « avec des blocs de granit reliés par des crampons de fer ». Mais il y a aussi une vie temporelle des doctrines, et à l'égard de celle-là, il y a une infinité de façons d'être thomiste ; chaque homme et chaque état de développement de cet homme; à plus forte raison chaque siècle et chaque milieu philosophique devra avoir la sienne.
La preuve s'en trouve en notre auteur même. Dans le court espace de sa vie si prodigieusement remplie — trente ans à peine — saint Thomas a vécu son système, en certaines parties tout au moins, sous plus d'une forme reconnaissable. Le saint Thomas des Sentences n'est pas celui de \& Somme thèologique. Ils procèdent l'un de l'autre, mais ne sont pas identiques. S'il avait vécu sept siècles, avec la miraculeuse fécondité de son esprit, croit-on que l'Aquinate se fût répété sans cesse? Lui qui a tant pris à Aristote, à Platon, à Averroès et à Avicenne, à Albert le Grand, à tout le monde, car la pensée est toujours une collaboration universelle, croit-on qu'il eût passé à côté d'un Descartes, d'un Leibnitz, d'un Kant, d'un Spinoza, de vingt autres, sans en rien prendre?
Le supposer serait lui faire une injure sanglante. C'est bon pour l'émigré tenace et veule , de revenir dans une patrie évoluée, n'ayant, lui, « rien oublié ni rien appris ».
Ou bien notre idéal ne serait-il pas d'être thomistes comme saint Thomas, aujourd'hui même, le serait?
Quand il eut mené presque au terme la Somme théologique, il parlait, prétend-on, de la brûler : après six siècles, signerait-il, sans remaniements ni additions, un seul de ses articles? On peut gager à coup sûr qu'il les recommencejait. Et ce seraient les mêmes, et c'en seraient d'autres
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pourtant; car l'ampleur en serait différente, la nutrition renouvelée, et par conséquent aussi la capacité nutritive.
D'ailleurs, saint Thomas a lui-même exprimé, comme Pascal, les idées les plus lumineuses sur les progrès de l'esprit humain, sur le genre de services que les Anciens nous rendent, et sur l'attitude qu'il convient de garder à leur égard1.
Cette attitude pourrait se formuler ainsi :
Premièrement, être reconnaissant à ses prédécesseurs de tout leur travail, et y trouver matière à progrès, soit qu'on puisse adhérer à leur doctrine, s'ils ont rencontré le vrai, soit même qu'ils aient erré et vous aient obligé, pour les réfuter, à des études plus précises.
Deuxièmement, entendre toutes les voix et explorer tous les systèmes, afin de démêler le vrai et de composer sa synthèse. Pour choisir, ne faut-il pas d'abord tout examiner? « Omnia autem probate ; quod bonum est tenete », a écrit saint Paul (I ThessaL, v. 21).
Troisièmement, ài'égard de celui des systèmes antérieurs qui semblera comporter, dans son ensemble, un regard vrai sur les choses, s'appliquer à fixer ce qui est définitivement établi; à en fournir s'il se peut de nouvelles raisons; à le défendre contre les objections toujours renaissantes. Ensuite, élaguer le faux. Enfin, développer ce qui n'est qu'en germe et achever l'incomplet.
Ce dernier travail est celui-là même que nous disons toujours à reprendre. En lui consiste le progrès, particulièrement à l'égard d'un synthétisme.
Je répète qu'il serait contradictoire de considérer comme fermée une doctrine qui se caractérise précisément par l'ouverture totale de son angle. Le synthétisme de saint Thomas
1. Cf. dans Pascal, Préface d'un traité du Vide. Dans saint Thomas : De Substantiis Separatis, c. ix; In I de Anima, lect. 2; In II Met., lect. 1, ad fin; In III Met, lect. 1.
est relatif à l'avenir aussi bien qu'au passé. Son cadre doctrinal est souple. On peut repenser ses thèses en fonction de mentalités élargies, et, sans en rien trahir, les enrichir de tout l'apport des intelligences et des générations successives. Peut-être n'appartient-il qu'au génie de reprendre ainsi le génie en sous-œuvre ? Ou bien peut-on penser qu'à défaut des inondations fécondantes, il y a place pour la pluie d'humbles gouttes anonymes? Quoi qu'il en soit, que le dernier en date des ouvriers du vrai puisse, par lui-même ou par ceux qui en seraient comme la monnaie, à la fois revivre et transformer l'autre, c'est la preuve que le point de départ de l'effort était bon, et que la direction prise allait vers la lumière.
Par là, on peut juger de ce que doit être aujourd'hui un néo-thomisme.
Trois méthodes pourraient se proposer de justifier ce titre. La première consisterait dans un étirage de conclusions nouvelles, à partir de principes ou de conclusions provisoires, prises du maître. Ce procédé, exploité pendant des siècles par la nuée des commentateurs, est vraiment épuisé ; on n'en peut guère attendre une vérité neuve. A plus forte raison ne peut-on pas espérer que ce travail de filière réconcilie l'esprit moderne avec des thèses qu'il déclare périmées faute d'en voir la valeur, mais dont il méconnaît la valeur surtout parce qu'elles s'expriment à un plan de pensée qui n'est plus le nôtre.
D'ailleurs, s'en tenir là, si tant est que personne y puisse songer sérieusement, ce serait retomber dans l'aberration d'Averroès, qui, voyant dans Aristote « un être divin », et qui avait « achevé la science », déclarait qu'après lui on ne peut différer « que dans l'interprétation à donner de ses paroles et dans les conséquences à en tirer l ».