‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 3 sur 38 · DU JUGEMENT · texte numérisé non relu

DU JUGEMENT

Le désir du savoir est inné , natiiraliter desiderium inest ad sciendiim , dit saint Thomas d'Aquin (^). L'homme, placé au centre de la création, promène son regard sur l'innombrable variété des êtres qui la composent; il veut les connaître, déchirer les voiles qui les cachent, pénétrer les mystères qu'ils renferment, étudier les lois qui les régissent, les causes qui les produisent et les destinées qui leur sont assignées. En cédant ainsi à ce désir naturel de savoir, l'homme obéit à une triple loi dont les impulsions le dirigent dans les sentiers à la fois austères et doux de la science.

Chaque être porte en lui-même une tendance irrésistible vers tout ce qui peut lui procurer

(1) In priino mctaphysicoruni Icct. I.

4 Sailli Tlioinns cl la IMiilosophic Carlésicnne.

une perfection relative. D'après ce principe, l'homnie, qui n'est qvielque chose de grand que par l'intelligence ('), aspire au développement de sa vie intellectuelle ; et la vie intellectuelle ne se développe que par l'acquisition de la science. Savoir toujours, connaître tout ce qui peut être connu, demander à ce qui est plus bas et plus haut que lui les aliments que réclame le feu qui le consume, telle est la première impulsion qui pousse l'homme à la conquête de la science.

La seconde n'est pas moins forte. Tout être est doué d'une activité qui lui est propre; nous sommes faits pour agir, et l'inaction est trop semblable à la mort pour que nous consentions à ne pas manifester notre nature intime par des actcsqui lui correspondent. Une puissance secrète s'empare de l'orateur, elle fait jaillir de ses lèvres les flots d'une parole ardente et passionnée , l'artiste entrevoit l'idéal, il en reproduit les traits fugitifs en des œuvres immortelles, et tous, orateurs et artistes, goûtent une joie profonde dans l'émission de ces actes où se reflètent et s'épanouissent les tendances de leur âme. C'est une loi qui ne souffre aucune exception ; tout être est incliné vers les opérations qui lui sont propres. Or le caractère distinctif de l'homme, c'est d'être intelligent ; il éprouve donc naturellement le

(1) ... IntcUcctus a quo homo est id quod est... S. Thomas (ibid.).

De la Vérité. 5

désir de comprendre et par conséquent d'acquérir la science.

Une troisième considération confirme les deux vérités que nous venons d'exposer. La perfection d'un être consiste dans son union avec son principe; or le principe est cette Existence suprême vers laquelle tendent toutes choses comme vers leur fin dernière. Mais, créature privilégiée, l'homme s'élance vers son principe d'un pas plus rapide et d'un vol plus libre, car il a été doué, pour s'unir à lui, d'une faculté qui le délivre des liens dans lesquels le reste de la création demeure enchaîné : cette faculté est l'intelligence. C'est par l'intelligence que l'homme s'élève à la contemplation de la Cause première ; c'est à la clarté de cette lumière qu'il voit épars dans le monde les reflets de la Beauté infinie et qu'il soupçonne, par delà les ombres de l'exil, le bonheur qui l'attend dans la patrie. Si c'est par l'intelligence que l'homme se réunit à son Principe , le désir de la science , qui développe et perfectionne l'intelligence, est donc un désir indestructible de la nature humaine. Et cependant les hommes qui consacrent leur vie à la science sont rares; on peut même dire qu'ils sont une exception. Pourquoi cette anomalie? Saint Thomas d'Aquin nous en donne d'excellentes raisons ('). Les inévitables nécessités de la vie

(1) Ibid.

6 Sailli Thomas cl la iMiiiosopliio Cartésienne.

Condamnent le plus grand nombre à des labeurs incompatibles avec la culture intellectuelle; avant tout il faut vivre, et les portes du temple de la science sont fermées à ceux qui sont obliges de gagner leur pain de chaque jour.

De plus, ce n'est qu'au prix d'un travail opiniâtre, de méditations incessantes et d'une ardeur a toute épreuve que l'on goûte les joies promises par la science; car, si le fruit est doux, l'écorce en est amère. Les premiers pas sont pénibles: il faut, à tout moment, écarter les ronces et les épines, et, s'il nous était permis d'emprunter la parole de l'Évangile, nous dirions que le royaume de la science est comme le royaume des cieux : Violent i rapiunt illud (').

La troisième et dernière cause qui détourne les hommes de l'étude de la science est l'attrait des plaisirs sensibles. Ils nous environnent, ils gardent tous les abords de notre vie, ils nous envahissent; ils ne laissent pas à notre intellirgence le calme et la lucidité indispensables aux spéculations scientifiques; l'àme, troubléeparles visions d'en bas, n'élève plus son regard vers les régions du monde intelligible.

Telles sont les trois causes générales qui arrêtent l'élan naturel de l'homme vers la science; mais celui qui triomphe de ces obstacles ne regrette jamais la vie qu'il s'est faite et les labeurs

(1) Matth., xf, 12.

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qu'il s'est imposés. Il est cependant une préoccupation qui l'agite et qui va quelquefois jusqu'à l'angoisse. Il a fait de la science le but de ses constants efforts, et ce qu'il lui demande, c'est ce bien inestimable si ardemment désiré : la Vérité. Qu'est-ce donc que la Vérité ?

Saint Thomas d'Aquin la définit : Adœquatio 7^ei et intellect us (^), l'équation entre l'intelligence et l'objet. Pour comprendre la valeur et la nature de cette définition , il est nécessaire de suivre attentivement les déductions du saint Docteur.

Quand on procède à une argumentation , ditil p), il faut la rattacher à des principes certains, indiscutables, connus par eux-mêmes; sans quoi on peut discuter à l'infini sans arriver jamais à une conclusion définitive, et dès lors la science ira se perdre dans un dédale d'opinions dont aucune ne reposera sur une base solide. On doit donc toujours, si l'on veut faire une démonstration rigoureuse, partir d'un principe qui ne sera mis en doute par personne. Or, la conception la plus primordiale et dans laquelle se résolvent toutes les autres, c'est l'être. Il est clair que le néant ne peutdevenir l'objet d'un conceptpositif; par conséquent l'être, soit en lui-même, soit dans ses modes divers, est le seul objet possible de nos conceptions. Si nous étudions l'être non plus

(1) De Vcritatc, q. i, art. 1.

(2) Ibid.

s Sailli Tlionias ri la iMiilosophic Carlésicnnc.

en lui-mcmc ni dans les modes qui raffectcnt, mais dans ses relations, nous constatons que l'àmc humaine est en rapport avec lui de deux manières, à l'aide des deux facultés dont elle est douce : l'intelligence et la volonté. Le rapport de l'être avec l'àme, à l'aide de la volonté, s'exprime par ce mot, le Bien, c'est-à-dire que la volonté tend vers l'être comme objet de désir, car le Bien , d'après la définition adoptée par saint Thomas, est id qiiod omni a appetunt .To-nàro: vers le Bien réel ou apparent, être tourmenté du désir de le posséder, jouir de sa présence, pleurer sa perte, s'irriter contre les obstaclçs, haïr quiconque veut le lui arracher, tel est le rôle de la volonté.

Le rapport de l'être avec l'âme àl'aide de l'intelligence s'exprime par ce mot : le Vrai ou laVérité, et l'intelligence est en possession de la vérité quand l'idée qu'ellead'un objet est l'image fidèle de l'objetlui-même, ou, en d'autres termes, quand elle est en équation avec l'objet; d'où la définition célèbre : Veritas est adœqiiatio rei et intellcctits. Cette définition est si juste, qu'elle a à peine besoin d'être expliquée. Si l'idée que j'ai d'un triangle est en équation avec le triangle lui-même, je suis dans le vrai ; si j'ai l'idée d'une figure géométrique à quatre côtés, il n'y a pas équation, et je suis dans l'erreur.

Remarquons maintenant que « le concept du

De la Vérité. 9

vraif en tant que tel, est un concept relatif, surajouté, pour ainsi dire, à la raison de l'être, en ce qu'il marque l'ordre d'équation à l'intellect, vrai terme et vrai sujet de la vérité (^). » Dans la genèse de la vérité, il y a donc d'abord l'être de l'objet esse rei p), puis son rapport avec l'intelligence et enfin la connaissance exacte de l'objet si ce rapport est une équation. Il y a à peine une nuance entre ces deux derniers éléments de la notion totale de la vérité, car, par le seul fait, que mon intelligence est en équation avec un objet,ye le connais.

Nous pouvons comprendre maintenant les principales définitions de la Vérité.

Au second livre de ses Soliloques, saint Augustin définit le Vrai ce qui est : id quod est :

(( La Raison : — Définis donc le Vrai. — Augustin. — Le Vrai, c'est ce qui est conforme à l'idée que se forme celui qui connaît s'il veut et s'il peut connaître. — La Raison. — Donc une chose que personne ne pourra connaître ne sera pas vraie ? En outre, si le même objet paraît être, à l'un du bois et à l'autre une pierre, la même chose sera donc à la fois vraie et fausse. — Augustin. — Cette dernière objection ne mG touche pas beaucoup, mais je suis beaucoup plus

(1) Cardinal Zigliara : de la Lumière intellectuelle, 1. II, ch. IV, p. 156.

(2) I p., q. XVI, art. 1, ad. 3.

10 Saint Thoniiis ol la Pliilosophio Cartésienne.

frappe de la première, à savoir qu'une chose ne peut pas être vraie si elle ne peut pas être connue... Aussi je définis de nouveau et je dis : \x Vviùy c'est ce gui est, veriim mihi videtiir esse

id quoi est.

Saint Augustin poursuit la discussion; mais arrêtons-nous à cette définition en l'expliquant. Kst-elle juste? peut-on affirmer que le Vrai et l'Être sont identiques? Oui, répond saintThomas d'Aquin (').

Le vrai, en effet, implique un rapport avec l'intelligence, et ce rapport sera d'autant plus nécessaire et intime que l'objet possédera l'être; car, l'Etre étant le seul objet possible de la connaissance, il suit de là que le Vrai se confond avec l'Etre. Il y a cependant entre eux une différence de raison, c'est-à-dire qu'on peut considérer l'Etre en faisant abstraction du Vrai, de telle sorte que si par impossible il n'y avait aucune intelligence, soit humaine, soit divine, et qu'un être existât, cet être serait , mais dépouillé de la notion du Vrai. On voit que, de fait, cette hypothèse est inacceptable; aussi on peut affirmer que dans l'état actuel et nécessaire des choses (car l'intelligence divine est nécessaire) le Vrai et l'Être sont identiques.

Il y a encore cette différence rationnelle, à savoir que, en soiy l'Être précède le vrai, tandis

(1) I p., q. XVI, a. 3.

De la Vérité. 11

que par rapport à iiouSy le vrai précède l'Etre : mais ces distinctions ne peuvent infirmer la définition de saint Augustin, qui envisage la vérité objectivement et dans sa cause.

L'objection la plus spécieuse et que saint Augustin se fait à lui-même dans l'ouvrage cité est celle-ci : si le vrai est ce qui est, donc le faux est ce qui n'est pas ; or, ce qui n'est pas n'est rien, donc le faux n'existe pas; or, le faux existe, donc la définition de saint Augustin doit être rejetée.

Voici l'admirable et profonde réponse de saint Thomas. Saint Augustin, dit-il, envisage la vérité au point de vue absolu, abstraction faite de toute intelligence; dans ce sens sa définition est parfaitement exacte et l'objection n'est pas admissible, voici pourquoi :

L'Etre est en rapport avec l'intelligence divine et avec l'intelligence humaine. Son rapport avec l'intelligence divine est celui de l'image au type, de l'eftet à la cause; tout ce qu'il a d'être, il le tient de l'intelligence divine avec laquelle il est nécessairement en proportion juste : donc, comparée à l'intelligence divine, aucune chose ne peut être fausse, car, par cela seul qu'elle existe, elle est vue par Dieu telle qu'elle est, et, par conséquent, dans ce sens, elle est nécessairement vraie.

Mais , si on considère l'être par rapport à

12 Saint Thomas cl la Pliilosophic Cartésienne.

l'intelligence humaine, il peut arriver qu'il y ait iné^^alité entre les deux termes. Nous ne connaissons les choses, en effet, que par leurs qualités extérieures, et si ces qualités trahissent une substance qui ne leur est pas naturelle, nous disons que la chose est fausse : si on donne au cuivre le brillant et la couleur de l'or, on dira que cet or est faux. Cependant cette fausseté n'est pas radicale, car l'erreur ou la vérité subjective réside dans le jugement : nous pouvons le rectifier par une attention plus minutieuse. On dit donc qu'une chose est fausse, non parce qu'elle induit nécessairement le jugement en erreur, mais parce qu'elle peut l'égarer par ses apparences {^).

Or, le rapport de l'être avec l'intelligence divine est nécessaire, tandis qu'il n'est qu'accidentel avec l'intelligence humaine; il suit de là qu absolument ])arlant toute chose est vraie et que rien n'est faux. L'objection ne renverse donc pas la définition de saint Augustin, quoiqu'il soit vrai de dire aussi que, relativement à l'intelligence et accidentellement, certaines choses peuvent être fausses.

La seconde définition de la vérité, celle que saint Thomas semble préférer et que nous avons expliquée : la Vérité est l'équation entre l'intelligence et l'objet compris, exprime la raison formelle du vrai. Les auteurs qui l'adoptent

(l) I p., (|. XVII, art. l.

De la Vérité. 13

considèrent surtout le second élément que nous avons constaté dans la genèse de la vérité.

Saint Anselme, dans son dialogue de V eritate ('), donne une définition différente pour la forme, mais qui, au fond, est la même, comme le prouve très-bien saint Thomas. Après avoir étudié la vérité suprême qu'il appelle la Rectitude parfaite, saint Anselme interroge son disciple : « Dis-moi, outre la rectitude que nous avons contemplée, te semble-t-il qu'il puisse yen avoir une autre? — Le Disciple: Non, excepté la rectitude matérielle, comme celle de la ligne droite, par exemple, qui est totalement différente de celle qui nous occupe. — Le Maître: En quoi est-elle différente ? — Le Disciple: Ce sontlesyeux du corps qui constatent celle-ci, tandis que l'intelligence contemple la première. — Le Maître : Mais cette rectitude matérielle ne peut-elle pas être perçue par l'intelligence, absri'action faite de l'objet? Si je doute, par exemple, qu'une ligne soit droite et si je prouve par la raison qu'elle ne dévie ni à droite ni à gauche, n'aurai-je pas prouvé rationnellement qu'elle est nécessairemewt droite ? — Le Disciple: Certainement. Mais cependant la ligne dont vous parlez est perçue par l'intelligence et par les sens, tandis que la rectitude première n'est perçue que par rintelligencc. — Le Maître :

(1) Ch. XI.

14 Sailli Thomas cl la Philosopliic Carlcsicnno.

Donc, si je ne me trompe, on peut définir la Vérité une rectitude perceptible par V intelligence seule : W'ritas est rectitudo sol a mente perceptibilis. — Le Disciple : Cette définition me paraît exacte, car le mot rectitude la sépare de tout ce qui n'est pas juste, et en ajoutant qu'elle ne peut être perçue que par l'intelligence, on la sépare de toute rectitude matérielle. »

Cette définition rentre dans la précédente, car la rectitude dont parle saint Anselme n'est autre chose que l'équation.

Enfin, la troisième définition est celle qui est adoptée par ceux qui considèrent surtout le troisième élément, c'est-à-dire la lumière qui résulte de l'équation de l'intelligence avec son objet; c'est ainsi que saint Hilaire dit que le Vrai est l'Etre se manifestant et se dévoilant lui-même.

Oùest-elle, cette vérité que nous avons définie? Si elle se confond avec l'être, n'est-elle pas disséminée à l'infini? et, pour la trouver, sommesnous obligés de parcourir l'interminable série des êtres depuis les molécules jusqu'à Dieu? Mais n'est-ce pas un labyrinthe où la raison se perd, et ne faut-il pas renoncer à une étude dont l'objet se dérobe par son immensité même? Non, car nous avons un guide dont le génie plane sur des hauteurs où nous allons essayer de le suivre(*).

(l) Saint Thomas, De Vchtatc, q. i, a. 4.

De la Vérité. 15

La raison formelle de la vérité réside dans l'intelligence divine et dans l'intelligence humaine. Il est vrai que l'Etre lui sert de base ; mais l'Être, considéré en lui-même, sans aucun rapport avec aucune intelligence, n'est pour ainsi dire que le côté matériel de la vérité, la vérité inféconde. Supposons, en effet, l'Etre sansaucune intelligence pour le comprendre, la vérité qui est en lui restera toujours à Tétat latent; établissons, au contraire, une équation entre l'Etre et l'intelligence, nousaurons alors la vérité vivante, ou, comme parle saint Thomas, la raison formelle du vrai.

A ce point de vue, la vérité ne peut être que dans la raison divine et dans la raison humaine; elle ne sera dans les choses que par leur rapport avec Tune ou l'autre de ces deux intelligences. On peut donc ramener à trois chefs principaux le nombre infini de vérités qui sollicitent notre attention, à savoir : celles qui sont dans l'intelligence divine, celles qui sont dans Tintclligence humaine et celles qui sont dans les choses.

La vérité est dans l'intelligence divine proprie et primo; elle est dans l'intelligence humaine proprie et secundario; enfin , elle est dans les choses improprie et seciuidariOy c'est-à-dire, en tant seulement qu'elles sont comprises par l'homme ou par Dieu.

Que la vérité soit en Dieu réellement et avant

\t] Saint Thomas cl la Philosophie Garlésicnnc.

tout, il est facile de le prouver d'après les principes posés dans la théologie de saint Thomas (i).

La vérité est dans l'intelligence quand celle-ci comprend son objet tel qu'il est en lui-même, et elle est dans l'objet quand il est en harmonie avec l'intelligence; or, ces deux conditions sont réalisées en Dieu au plus haut degré. Non-seulement, en effet, son objet qui est son Être est en harmonie avec son intelligence; mais, de plus, il est son intelligence elle-même ('-), et son intelligence à son tour est la mesure et la cause de toute autre existence et de toute autre intelligence. Nous devons donc conclure que non seulement la vérité est en Dieu, mais qu'il est la Vérité Première et Suprême.

Cette vérité qui est en Dieu est unique comme son essence, tandis que la vérité qui est dans les choses est diverse comme les êtres eux-mêmes. Mais nous avons dit que, pour juger la vérité des êtres, il faut les étudier dans leurs rapports avec l'intelligence humaine ou avec Tintelligence divine; or, le premier rapport n'est pas essentiel, attendu que, si l'homme n'existait pas, la réalité des choses n'en resterait pas moins absolument la même, tandis que le second est nécessaire, car tout être dépend de Tintelligence divine qui Ta créé et qui le conserve. Or, comme dans toute

(1) I p., q. XVI, a. 5.

(•2) I p., q. XIV, a. 4.

De la Vérité. 17

question le côté essentiel l'emporte sur le côté accidentel, il faut conclure d'une manière générale que toute vérité créée dépend de la vérité incréée et que cette vérité unique projette sa lumière sur les vérités participées qui ne sont vraies que par la vérité de l'intelligence divine.

Voilà donc cette vérité suprême qui domine toute science et qui éclaire de ses feux tout ce qui est vrai dans ce monde et qui n'est vrai que par Elle; voilà le centre où viennent aboutir tous les rayons, la mer où viennent se perdre tous les fleuves dont le philosophe explore les rivages et qui le portent, s'il se laisse aller au cours naturel de leurs ondes, jusqu'à l'océan sans bornes de la vérité infinie. Tout ce qui nous rapprochera d'elle sera vrai, tout ce qui nous en éloignera sera faux, et quand même nous nous arrêterions là, nous aurions cependant fait un grand pas, puisque nous avons découvert qu'il y a une Vérité suprême d'où découlent toutes les autres. C'est le sentiment que Fénelon exprime avec une incomparable éloquence dans son sublime traité de l'existence de Dieu :

« O vérité plus précieuse elle seule que toutes les autres ensemble que je puis découvrir! Vérité qui me tient lieu de toutes les autres ! Non, je n'ignore plus rien puisque je connais ce qui est tout et que tout ce qui n'est pas Lui n'est rien. O vérité universelle, infmie, immuable, c'estdonc

J8 Sailli Ihoiiias cl la Philosophie Cartésienne.

vous que je connais Rien ne peut avoir aucun

dc'^ré de vérité que par vous seule, ô Vérité première! De vous sortent tous les êtres comme de leur source; en vous je trouve la cause immédiate de tout : votre puissance qui est sans bornes n'en laisse aucune à ma contemplation.... Votre infini m'étonne et m'accable, c'est ma consolation : je suis ravi que vous soyez si grand, que je ne puisse vous voir tout entier ; c'est à cet infini que je vous reconnais pour l'Etre qui m'a tiré du néant. Mon esprit succombe sous tant de majesté, heureux de baisser les yeux, ne pouvant soutenir l'éclat de votre gloire (^). »

11 n'y a donc qu'une vérité quand on étudie les choses au point de vue le plus élevé, c'est-à-dire dans leurs rapports avec l'intelligence divine; mais si on les étudie relativement à l'intelligence humaine, il faut reconnaître que cette vérité est multiple. Cette multiplicité vient : i" de la diversité des objets ; ainsi la vérité du triangle n'est pas la même que celle du cercle; 2" des différents éléments qui peuvent se rencontrer dans un seul et même être; ainsi, si je veux avoir la vérité sur l'homme, je dois étudier son âme, son corps, la personnalité qui résulte de leur union, etc. La vérité qui est simple et unique en Dieu est donc composée et multiple dansl'intelligence humaine; nous avons plusieurs idées et plusieurs verbes, j

(2) II» partie, ch. 11.

De la Vérité. 19

tandis qu'en Dieu il n'y a qu'une idée et qu'un verbe; c'est un des signes de la faiblesse de notre raison. Si nous étions capables de saisir dans un seul concept toute la vérité qu'il y a dans un être, nous n'aurions sur lui qu'une idée. Le nombre des idées diminue à mesure que l'intelligence s'élève : un grand géomètre verra d'un seul regard, dans la seule idée du triangle, toutes les conclusions renfermées dans ce concept, tandis qu'un esprit moins lucide aura autant d'idées diverses qu'il y a de conclusions particulières. Le premier est semblable à un homme qui du premier coup d'œil embrasse un panorama très étendu et très varié, tandis que le second, dont la vue est plus faible, ne voit qu'un coin du tableau.

Nous venons de définir la vérité et de dire qu'elle se trouve à des degrés divers dans l'intelligence divine, dans l'intelligence humaine et dans les choses; nous ne voulons nous occuper pour le moment que de la vérité telle qu'elle est dans l'intelligence humaine. Elle est, nous avons dit, une équation; mais pour être en possession de la vérité, il ne suffit pas que Téquation existe d'une manière matérielle, s'il est permis de s'exprimer ainsi : il faut que nous en ayons conscience, que nous sachions que nous sommes dans le vrai et que nous puissions affirmer Tégalité entre

20 Sailli Thomas cl la Philosophie Garlcsicnnc.

lobjct et son idcc ; cette affirmation s'appelle le juixcmcnt.

Une chose est vraie, dit saint Thomas (') quand elle a la forme propre qui convient à sa nature; l'or, par exemple, est vrai s'il n'emprunte pas une forme étrangère; de même l'intelligence qui émet un acte de connaissance est vraie quand elle a la forme qu'exige cet acte , c'est-à-dire l'image de l'objet connu. La vérité de l'intelligence résulte donc de sa conformité avec l'objet, et connaître cette conformité, c'est avoir conscience de la vérité, ou, en d'autres termes, c'est savoir que Ton est dans le vrai.

Mais comment l'intelligence peut-elle arriver à se rendre ce témoignage? C'est, ajoute saint Thomas, par voie d'affirmation et de négation. Je juge que l'objet est conforme à l'idée que je m'en suis faite et je dis par exemple : Cette pierre est lourde, ou, ce qui revient au même. Cette pierre n'est pas légère. J'affirme que l'attribut convient ou ne convient pas au sujet, et si mon affirmation est conforme à la réalité, non seulement je prononce un jugement vrai, mais encore je sais qu'il est vrai. C'est un point d'une importance capitale, car la perfection de l'intelligence consiste dans la possession de la vérité connue : Perfectio tntellectiis, dit saint Thomas, est verum ut cognitwn. Ce n'est que par le jugement que nous

(1) I P-, q. XVI, art. 2.

De la Vérité. 21

arrivons à ce résultat; par conséquent pour nous la vérité n'est que là.

L'erreur s'y glisse parfois aussi. Nous sommes dans l'erreur quand nous prononçons un jugement qui n'est pas conforme à la réalité ('). Pour éviter cet écueil il faut se mettre en garde contre les jugements précipités, contre les écarts d'une imagination qui nous trompe souvent ou de la passion qui trouble la lucidité de l'intelligence; il faut savoir douter quand les preuves ne sont pas suffisantes, en un mot ne donner son adhésion qu'en pleine connaissance de cause : nous aurons fait alors tout ce qui dépend de nous pour n'abandonner jamais les sentiers du vrai.

(1) Judicium, si consonct rébus, erit vcrum ; falsum autcm quando dissonat a re. Saint Thomas, Perhiermenias, 1. I,

Icct. III.

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