‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 4 sur 38 · DE DIEU. — DISCUSSION DES PREUVES DE DESCARTES · texte numérisé non relu

DE DIEU. — DISCUSSION DES PREUVES DE DESCARTES

S'il nous arrive trop souvent de prononcer des jugements faux, il est des vérités sur lesquelles nous ne nous trompons jamais, des vérités au sujet desquelles l'erreur n'est pas possible, qui s'offrent avec un caractère de nécessité absolue, qui ne s'acquièrent ni par le raisonnement ni par la démonstration, et que l'intelligence accepte naturellement sans discussion aussitôt qu'elles lui sont présentées ('). Ces vérités sont celles-ci: Il est impossible que, sous le même rapport et

(1) In IV metaphysicorum lect. VI.

Les Vérités éternelles. 23

en même temps, une chose soit et ne soit pas: — le toutestplusgrandquclapartie — deuxquantités égales à une troisième sont égales entre elles (^), — deux et trois égalent cinq f^) ; en un mot toutes les vérités qui revêtent les caractères indiqués plus haut. Ces vérités, principes généraux d'où découlent les conclusions scientifiques particulières, sont absolues, nécessaires et éternelles; elles ont donc leur réalité vivante dans l'intelligence divine à laquelle seule appartient l'éternité. Quand j'accepte le principe d'identité, je ne le crée pas: il était vrai avant moi, il a été et il sera vrai toujours, je ne puis pas le modifier, il est immuable; au moment où j'en prends conscience et où je le formule, il commence pour moi ; ce n'est donc pas dans mon intelligence qu'il est éternel, et je dois, si je veux remonter jusqu'à sa véritable source, m'élever jusqu'à l'intelligence divine, car c'est là et là seulement que la vérité est éternelle p).

Quels sont le rôle et l'influence des vérités éternelles dans nos opérations intellectuelles ?

Cette question nous met immédiatement en face de trois systèmes.

L'Ecole Cartésienne, exagérant le rôle et l'influence des vérités éternelles dans les opérations

(1) I» 2», q. xciv, art. 2.

(2) V ])., q. xvr, art. 7, ad. 1.

(3) I» p., q. xvr, art. 7, ad. \.

2i Sailli Thomas et la Philosophie Cartésienne.

de rintclligcncc y puise un de ses principaux arguments en faveur de sa thèse favorite: la connaissance directe et immédiate de Dieu.

L'Ecole sensualistc, au contraire, représentée par Locke et Condillac, diminue l'importance des vérités éternelles au point qu'elle ne leur laisse qu'une place à peu près nulle.

Saint Thomas, se tenant, comme toujours, à égale distance des théories extrêmes, enseigne que, si d'un côté les vérités éternelles ne nous donnent pas une connaissance directe de Dieu, elles sont cependant, d'autre part, la base inébranlable des spéculations philosophiques.

Descartes a posé les principes dont ses disciples ont déduit les conséquences. L'une des maximes fondamentales de la théorie Cartésienne est que nous connaissons Dieu d'une manière directe, et que son existence nous est révélée par voie d'intuition en vertu d'une idée innée. Etant donné ce principe, les disciples ont frayé tous les chemins qui pouvaient nous conduire à Dieu immédiatement, et, d'après eux, la connaissance des vérités éternelles est la route la plus directe et la plus large ; mais Descartes lui-même n'a louché qu'en passant la question des vérités nécessaires, et, nous sommes obligés de je dire, il n'a pas eu la main heureuse. i

• l.es Vérités éternelles. 25

Il dit, en effet, qu'elles dépendent de la volonté divine, que si Dieu l'eût voulu elles eussent été tout autrement qu'elles ne sont, que par exemple deux et trois n'égaleraient pas cinq, si Dieu eût décrété que ces deux nombres égaleraient huit.

C'est dans la troisième Méditation (') que nous trouvons les premiers linéaments de la théorie de Descartes. Elle est si étrange, que Leibnitzn'a pas pu penser que Descartes ait parlé sérieusement: « Est-il possible de croire, dit-il, que deux contradictoires ne se trouvent jamais ensemble que parce que Dieu le leur a défendu, et qu'il aurait pu leur donner un ordre qui les aurait toujours fait aller de compagnie? Le beau paradoxe que voilà! Je ne saurais même m'imaginer que M. Descartes ait pu être tout de bon de ce sentiment, quoiqu'il ait eu des sectateurs qui ont eu la facilité de le croire et de le suivre bonnement où il ne faisait que semblant d'aller. C'était apparemment un de ses tours, une de ses ruses philosophiques ('). «

Leibnitz est trop indulgent; c'est très sérieusement que Descartes dit que les vérités éternelles dépendent de la volonté de Dieu; voici, en effet, ce qu'il écrit au P. Mersenne : « Je ne « laisserai pas de toucher en ma physique plu- « sieurs questions métaphysiques et particulière-

(l) Pages 1G5-1GG, édition de M. Cousin. {1) Théodicéc, II» purUc, §g 185-18G.

20 Sailli Thomas el la Philosophie Carlésienoe.

« ment celle-ci: que les vérités métaphysiques, « lesquelles vous nommez éternelles, ont été « établies de Dieu, et en dépendent entièrement, (( aussi bien que tout le reste des créatures. C'est, (( en effet, parler de Dieu comme d'un Jupiter ou «d'un Saturne, et l'assujettir au Styx et aux « destinées, que de dire que ces vérités sont « indépendantes de Lui. Ne craignez point, je vous « prie, d'assurer et de publier partout que c'est <( Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi (( qu'un roi établit les lois de son royaume (^). »

Il est donc clair pour Descartes que, si Dieu l'eût voulu, les vérités éternelles seraient tout autres qu'elles ne sont; le Bien serait le Mal et vice versa^ une chose pourrait à la fois être et n'être pas, le tout serait plus petit que la partie et deux et deux égaleraient cinq. Il reconnaît qu'il ne comprend pas très bien comment cela eût pu se faire, mais il déclare que ce sont là des subtilités sur lesquelles il ne faut pas insister: « Il est inutile, dit-il, de demander comment «( Dieu eût pu faire de toute éternité que deux « fois quatre n'eussent pas été huit, etc., car « j'avoue bien que nous ne pouvons pas com- «( prendre cela; mais puisque d'un autre côté je « comprends fort bien que rien ne peut exister « en quelque genre que ce soit, qui ne dépende <( de Dieu, et qu'il lui a été très facile d'ordonner

(1) Toin. VI, p. 109.

Les Vérités éternelles. 27

a tellement certaines choses que les hommes ne « pussent pas comprendre qu'elles eussent pu être « autrement qu'elles sont; ce serait une chose « tout à fait contraire à la raison de douter des (c choses que nous comprenons fort bien à cause « de quelques autres que nous ne comprenons (( pas (•). ))

Non, les vérités éternelles ne dépendent pas de la volonté de Dieu dans le sens de la thèse Cartésienne, car, dit saint Thomas p), de même que Dieu voulant quel'homme fût un être raisonnable ne pouvait pas le vouloir privé de raison, de même Dieu ne peut pas vouloir une chose qui répugne à la notion d'être, par exemple, qu'une chose en même temps et sous le même rapport , soit et ne soit pas, que l'affirmation et la négation soient l'une et l'autre vraies sur la même question, et en général tout ce qui implique contradiction, répugnance, impossibilité; ce serait supposer en Dieu la volonté de l'absurde.

Ces vérités sont donc nécessaires et absolues, et c'est dans l'intelligence divine qu'elles puisent leur éternité.

Elles sont, nous le disions tout à l'heure, un des principaux arguments de l'Ecole Cartésienne en faveur de la thèse de la connaissance directe et à piHori de l'existence de Dieu; nous allons

(1) Réponse ciux objections, toui. Il, p. 35i.

(2) Cont. Genl., 1. I, c. lxxxiv.

28 Siiiiil Tlioniiis et la Pliilosophic Cartésienne.

donc étudier la théorie de Descartes sur cette question qui, en philosophie, prime toutes les autres.

Il semble impossible d'exagérer l'importance de la thèse de l'existence de Dieu; ne tient-elle pas en eflet la première place dans les méditations du philosophe? Connaître la nature de l'âme, de ses facultés et les lois qui président à leur développement, creuser le mystère de l'union de Fàme avec le corps, expliquer les règles et les méthodes qui nous conduisent au vrai, en un mot, essayer de résoudre les problèmes de psychologie, d'idéologie et de logique, c'est évidemment pour le philosophe un but noble et élevé; mais au-dessus de ces questions, si graves qu'elles soient, il en est une plus grande encore, c'est celle de l'existence de Dieu. Il est donc difficile de reculer les limites d'une thèse aussi capitale, et cependant Descartes l'a fait. Non content de consacrer les forces de son génie à développer les preuves de l'existence de Dieu, il déclare qu'il ne peut être certain de rien, ni de son existence personnelle, ni des vérités les plus simples qui s'imposent par leur évidence immédiate, avant d'avoir prouvé qu'il y a un Dieu:

« Lorsque, dit-il, je considérais quelque chose « de fort simple et de fort facile touchant l'arith- <( métique et la géométrie, par exemple, que deux « et trois points ensemble produisent le nombre

Les Vérités élerncUcs. 29

« cinq, et autres choses semblables, ne les conce- « vais-je pas au moins assez clairement pour (( assurer qu'elles étaient vraies? Certes, si j'ai « jugé depuis qu'on pouvait douter de ces choses « ce n'a point été pour une autre raison que (( parce qu'il me venait en l'esprit que peut-être « quelque Dieu avait pu me donner une telle (c nature que je me trompasse même touchant les (( choses qui me semblent les plus manifestes. (( Or, toutes les fois que cette opinion ci-devant (c conçue de la souveraine puissance d'un Dieu « se présente à ma pensée, je suis contraint « d'avouer qu'il lui est facile, s'il le veut, de faire « en sorte que je m'abuse même dans les choses « que je crois connaître avec une évidence très « grande

(c Je dois (donc) examiner s'il y a un Dieu, « sitôt que l'occasion s'en présentera; et si je « trouve qu'il y en ait un, je dois aussi examiner « s'il peut être trompeur: car sans la connaissance « de ces deux vérités, je ne vois pas que je puisse « être jamais certain d'aucune chose (^). »

Il y aurait de nombreuses remarques à faire sur cette seule page de Descartes: 1» Il déplace la base de la certitude en la mettant tout entière dans la preuve de l'existence de Dieu, sans laquelle, d'après lui, on ne peut jamais être certain d'aucune chose, pas même de cette vérité,

(1) Méditation III, pi). IGô, IGG. Edition de M. Cousin.

3(1 Saint Tliomas et la Philosophie Cartésienne.

2 et ^ font l). La certitude est un fait de conscience ; nous sommes parfaitement certains que :2 et '^ font 5, avant même de savoir s'il y a un Dieu. Sans doute, cette vérité est en Dieu comme toutes les vérités éternelles et elle peut me conduire, par voie de raisonnement, à la connaissance de l'existence de Dieu; mais il n'est nullement nécessaire de prouver cette dernière vérité pour être certain de la première. 2« Il démolit tout ce qu'il a édifié dans les deux premières méditations: il s'est donné une peine infinie pour se prouver à lui-même sa propre existence et l'existence des corps et il déclare maintenant qu'il ne peut être certain de rien avant de savoir s'il y a un Dieu et si ce Dieu ne le trompe pas. Il n'est donc pas sûr de son existence puisqu'il n'a pas encore prouvé celle de Dieu; il ne sait donc pas encore, en vertu de ses principes, ni s'il existe, ni s'il y a un Dieu; quand donc il se met à la recherche d'une preuve de l'existence de Dieu, qui, à son tour, lui prouvera sa propre existence, il tourne dans un cercle vicieux d'où il ne peut sortir que par une inconséquence.

Descartes, on le voit, fait reposer toute certitude, toute philosophie sur les preuves de l'existence de Dieu. Il a confondu le fait de l'existence de Dieu avec la connaissance du fait. Si Dieu n'existait pas, rien ne serait, cela est évident; mais je puis très bien être certain soit de mon existence,

Les Vcritcs éternelles. 31

soit de la vérité d'un premier principe, sans soupçonner l'existence de Dieu. Leibnitz a soigneusement distingué ce que Descartes a confondu : « Il est vrai, dit-il, qu'un athée peut être géomètre. Mais s'il n'y avait point de Dieu^ il n'y aurait point d'objet de géométrie; et sans Dieu, non seulement il n'y aurait rien d'existant, mais il n'y aurait rien de possible. Cela n'empêche pas pourtant que ceux qui ne voient pas la liaison de toutes choses entre elles et avec Dieu ne puissent entendre certaines sciences sans en connaître la première source qui est Dieu (^). »

Pour Descartes la thèse de l'existence de Dieu est le centre autour duquel gravite tout son système puisqu'il ne sait rien avant de l'avoir démontrée, il faut donc que ses arguments soient solides, sans cela l'édifice croule et la philosophie Cartésienne n^'est qu'un monceau de ruines. Aussi il a une pleine confiance dans la valeur de ses preuves: « Elles sont telles, dit-il, que je ne pense pas qu'il y ait aucune voie par où l'esprit humain en puisse jamais découvrir de meilleures; car l'importance du sujet etla gloire de Dieu à laquelle tout ceci se rapporte, me contraignent de parler ici un peu plus librement de moi que je n'ai coutume ('). ))

(1) Th(5odicéc, II" partie, 184.

(2) Epîtrc à Messieurs les Doyens et Docteurs de la sacrée faculté de théologie de Paris.

32 Sailli Tlionms cl la Philosophie Carlcsicnne.

La grande preuve de Descartes, l'argument Cartésien par excellence est tiré, personne ne l'icrnore, de l'idée de Dieu. On peut le résumeren ces termes: j'ai l'idée de Dieu; elle ne vient ni de moi, ni de rien de ce qui est autour de moi, elle vient donc de Dieu, donc Dieu existe.

Descartes conclut de la réalité subjective à la réalité objective de ce qui est représenté par l'idée. Mais ce jugement n'est-il pas précipité? Descartes est d'autant moins excusable qu'il a parfaitement compris que l'erreur ne réside pas dans Vidée, mais dans le jugement qui affirme la réalité d'un objet correspondant à l'idée: « Pour ce qui concerne les idées, dit-il, si on les considère seulement en elles-mêmes, et qu'on ne les rapporte point à quelque autre chose, elles ne peuvent à proprement parler être fausses : car soit que j'imagine une chèvre ou une chimère, il n'en est

pas moins vrai que j'imagine l'une ou l'autre

Ainsi il ne reste plus que les seuls jugements, danslesquels je dois prendre garde soigneusement de ne me point tromper. Or la principale erreur et la plus ordinaire qui s'y puisse rencontrer consiste en ce que je juge que les idées qui sont en moi sont semblables ou conformes à des choses qui sont hors de moi ('). «

Descartes a très-bien vu l'écueil et cependant il est venu s'y briser.

(l) HJo Méditation, pp. 267-68. Edition de M. Cousin.

Les Vérités éternelles. 33

Il cherche une issue qui lui permette de passer de l'idée à la réalité. Trois voies se présentent: 1° La pente de la nature. La nature nous porte à croire qu'un objet extérieur correspond à l'idée que nous en avons; mais Descartes repousse cette solution, car ayant remarqué que les inclinations naturelles le poussent autant vers le mal que vers le bien, il n'a pas « sujet de les suivre non plus en ce qui regarde le vrai et le faux )>. 2** Ces idées ne dépendent pas de notre volonté, car que nous le voulions ou non, nous avons l'idée de chaleur quand nous sommes auprès du feu (c'est l'exemple de Descartes), par conséquent nous sommes autorisés à conclure qu'elle est causée par un objet extérieur, c'est-à-dire par le feu. — Non, car « peut-être qu'il y a en moi quelque faQulté ou puissance propre à produire ces idées sans l'aide d'aucunes choses extérieures » , et en outre « j'ai souvent remarqué en beaucoup d'exemples qu'il y avait une grande différence entre l'objet et son idée (•). »

Il faut donc chercher un troisième moyen pour sortir de l'impasse, et le philosophe croit l'avoir trouvé dans la nature représentative des idées. Il n'y a, d'après Descartes, aucune différence entre elles, si on les considère comme « certaines façons de penser »; mais si on les étudie comme représentant quelque chose « il est évident qu'elles

(1) Ibid., pp. 270-71.

31 Siiinl Tliomas et la Philosophie Gurtcsicnnc.

sont fort dilVcrcntcs les unes des autres ('). » Descartes oublie qu'il ne sait pas encore si quelque chose existe ; par conséquent, une idée représentant un objet peut très-bien n'être qu'un fantôme sans réalité, et cela d'autant plus qu'il a peut-être en lui (il vient de le dire) une faculté capable de produire ces idées sans l'aide d'un objet extérieur. De la qualité représentative des idées il ne peut donc déduire que cette conclusion: ridée représente un objet, mais rien ne prouve que cet objet existe en dehors de moi.

C'est là, en effet, le vice radical de l'argumentation de Descartes, et à mesure que nous avancerons dans la discussion de son système, nous verrons se fermer devant lui toutes les issues qu'il cherche pour passer du sujet à l'objet. (( Celles (les idées) qui me représentent des substances, dit-il, sont sans doute quelque chose de plus, et contiennent en soi, pour ainsi parler, plus de réalité objective, c'est-à-dire participent par représentation à plus de degrés d'être ou de perfection, que celles qui me représentent des modes ou des accidents. De plus, celle par laquelle je conçois un Dieu souverain, éternel, inlini, immuable, tout connaissant, tout puissant, et créateur universel de toutes choses qui sont hors de lui, celle-là, dis-je, a certainement en soi plus de réalité objective que celles par qui les

(1) Ibid., p. 272.

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