PREUVE
Supposez, que le monde ait un commencement,
(1) Critique de la raison pure, t. Il, p. 84. Trad. Tissot.
(2) Pour le rendre plus intelligible, nous avons modifié la forme du raisonnement de Kant, mais le fond est le même.
428 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
puisque le commencement est une existence précédée d'un temps dans lequel la chose n'est pas, un temps doit donc avoir précédé dans lequel le monde n'était pas, c'est-à-dire, un temps vide. Or, rien ne peut commencer d'être dans un temps vide, parce qu'aucune partie d'un pareil temps ne renferme en soi, plutôt qu'un autre quelconque, une condition distinctive de l'existence, de préférence à la condition de la
non-existence donc le monde est infini par
rapport au temps passé.
Relevons les erreurs contenues dans cette preuve de l'antithèse.
Le commencement, dit Kant, est une existence précédée d'un temps, je distingue. S'il s'agit d'un être qui vient après d'autres, je l'accorde. Ainsi, par exemple, un homme qui naît aujourd'hui commence une existence précédée d'un temps dans lequel il n'était pas; s'il s'agit de l'ensemble des choses ou de la première des créatures, la notion de Kant est inexacte. Dans ce cas, en effet, le commencement n'est pas précédé d'un temps, puisque le temps n'étant que la mesure de l'existence successive des créatures, doit nécessairement commencer avec elles. 4vant toute créature, il n'y avait pas de temps.
Je sais bien que Kant a sur le temps des idées à lui : « Le temps, dit-il, n'est pas une chose qui « subsiste par soi-même ou qui appartienne aux
Le Scepticisme Critique. 129
(( choses comme détermination objective au-
« trement, dans le premier cas, il serait quelque « chose qui, sans objet réel, serait cependant « réellement ; dans le second cas, il ne pourrait « pas précéder les objets (^). »
Si donc, d'après Kant, le temps ne peut exister sans objet réel, quand l'objet n'est pas, il n'y a pas de temps. Il ajoute qu'il n'appartient pas aux choses comme détermination objective : je distingue. Il ne leurappartient pas comme condition de leur essence, je l'accorde ; comme condition de leur existence, je le nie. Il nous est impossible, en effet, de concevoir un seul être créé sans le voir existant dans le temps.
Qu'est donc le temps d'après le philosophe de Kœnisberg? Il n'est autre chose que la forme du sens interne , c'est-à-dire l'intuition de nousmêmes et de notre état intérieur p).
Quelque contestable que soit cette définition, nous ne la discutons pas, mais nous demandons à Kant d'oi^i nous vient cette intuition de nousmêmes ? Elle vient évidemment du sentiment que nous avons, au moins de notre existence ; or au point de vue qui nous occupe, nous sommes un objet, une chose, c'est donc cet objet qui est nous-même, qui nous donne la notion du temps; d'où il faut conclure qu'il nous est impossible de
(1) Critique de la raison pure, t. I, p. 73.
(2) Ibid.
130 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
concevoir le temps sans un objet créé, donc ce que Kant appelle un temps vide est une chimère, et il est faux de dire que le temps puisse précéder les objets.
« Or, a-t-il dit, rien ne peut commencer dans (( un temps vide, parce que (remarquons bien ce « parce qiie^ toute la preuve de l'antithèse est là) « parce qu'aucune partie d'un pareil temps ne « renferme en soi, plutôt qu'une autre quelce conque, une condition distinctive de l'existence, « de préférence à la condition de la non-exis- « tence. » Nous faisons d'abord remarquer à Kant que cette distinction de parties dans un temps vide est au moins hasardée, mais passons. Il est évident qu'aucune partie de ce temps ne renferme en soi la condition de l'existence ou de la non-existence, car, dans le premier cas, le créateur eût été obligé de choisir la partie favorable à l'existence ; dans le second cas, il n'eût pu créer dans la partie renfermant la condition de non-existence : tout le temps vide est donc indifférent à l'existence ou à la non-existence, donc, conclut Kant, le monde n'a pas commencé dans le temps, c'est-à-dire qu'il est éternel ; et c'est ainsi que l'antithèse se trouve aussi solidement prouvée que la thèse. Si le tem^ps était le Créateur lui-même, oui, le raisonnement de Kant serait juste ; mais, qui oserait soutenir une pareille énormité ? La thèse ayant prouvé
Le Scepticisme Critique. 131
la nécessité du Créateur, toutes les difficultés présentées dans l'antithèse s'évanouissent devant ce corollaire de la thèse : le Créateur a créé quand il l'a voulu.
Non, non, aucun sophisme ne peut ébranler la solidité d'une argumentation syllogistique qui déduit rigoureusement et qui repose l'intelligence dans la lumière de la certitude.
La conscience, les sens, la raison, voilà donc les moyens qui sont à notre disposition pour arrivera la certitude (^). Suivons avec prudence, sans doute, mais sans crainte, ces guides auxquels la Providence nous a confiés et rien ne pourra nous arracher ce bien suprême sans lequel la philosophie ne serait qu'un vain mot, la raison une ombre fugitive et l'âme humaine une nuit éternelle dont les impénétrables ténèbres pèseraient sur notre vie comme la pierre d'un tombeau. Hé quoi ! ce serait là la destinée de celui que Dieu a placé au sommet des choses et vers lequel il fait graviter toute la création !
Tout converge vers la bonté divine comme vers sa fin, dit saint Thomas (') ; or, il est des créatures gue cette bonté a plus libéralement
(1) Nous ne parlons ni du consentement universel, ni de l'autorité, parce que nous en avons traité aux chapitres précédents, et que, d'ailleurs, en dernière analyse, ils se ramènent aux trois moyens que nous venons d'exposer.
(2) Compendium Theologiœ, c. cxLVin.
132 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
dotées et qui, par conséquent, doivent être la fin secondaire de celles que Dieu a moins bien douées ; car Tordre universel exige que les êtres se rattachent les uns aux autres pour former une immense chaîne qui maintient l'unité et l'harmonie dans l'innombrable variété de l'œuvre de Dieu.
Rien d'ici-bas n'est plus noble que l'homme et tout s'incline devant lui. Mais qui donc fait l'homme si grand? L'intelligence. C'est par elle qu'il domine la création de si haut, rien n'est comparable à l'éblouissante beauté du diadème qui étincelle sur le front de Thomme. Et ce ne serait qu'une couronne dérisoire semblable à celle d'un roi de théâtre ? Que pensons-nous donc de la sagesse et de la bonté de Dieu ?
Chaque être trouve ici-bas l'aliment qui tombe de la main de Dieu avec tant de libéralité. Il a préparé à tous le pain de chaque jour ; et l'intelligence qui a faim et soif de vérité serait seule exclue de ce banquet où le Père qui est dans les cieux convie toute créature? Seule, la raison, qui est la plus noble, serait condamnée à mourir de faim ?
Le scepticisme ne se contente donc pas de dégrader l'homme : il est une insulte à Dieu.