CHAPITRE VI
De la Méthode
LES PRINCIPES DE SAINT THOMAS. — LES PRINCIPALES MÉTHODES. — LES RÈGLES DE DESCARTES-
Le scepticisme est un écucil contre lequel la raison va se briser quand elle n'est pas bien dirigée,, quand elle n'a pas un guide fidèle qui lui montre la voie où elle doit marcher pour arriver à la vérité certaine, or le guide de la raison , la méthode, est c( l'ordre que l'esprit humain «doit suivre dans l'acquisition de la science (i) w.
Pour produire de bons résultats, une méthode doit d'abord être la mise en pratique de ces grands principes de saint Thomas.
(1) V. Sanscverino : Éléments de Philosophie chrétienne, t. I, 3' partie, c. i.
134 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
1'' Res natnrales ex quitus intellect us yioster scientiam accipit mensurant intellectuin nostrum [^). L'objet est la mesure de l'intelligence, c'est-à-dire que lorsque nous étudions un objet il faut l'examiner en lui-même et non le concevoir ci /^7'zor/, car la vérité étant l'équation entre l'idée et l'objet, nous ne pouvons espérerd'y arriver qu'en rendant notre idée conforme à son objet et, par conséquent, qu'en l'étudiant en luimême. Si, au contraire, j'en détournemes regards pour m'en former une idée préconçue, rien ne me garantira l'équation entre mon idée et un objet dont j'ignore la nature, les propriétés et jusqu'à son existence même.
La méthode idéaliste méconnaît ce principe, ellepartdeconcepts àj[;r/or/,elle ne s'inquiète pas de savoir si l'objet répond à l'idée, elle le conçoit tel qu'elle s'imagine qu'il doit être, sans se préoccuper de ce qu'il est en réalité (Kant).
La méthode empirique tombe dans un excès opposé, elle ne voit que l'objet et, sans chercher plus loin, elle ne veut pas sortir du cercle de l'expérimentation, elle ne peut donc fournir qu'une science imparfaite et tronquée, car la connaissancedescauses est k condition indispensable de la science vraie ("') (Condillac).
2" Est naturalis modiis sive ordo addiscendi
(1) De Verit., q. I, a. 2.
(2) In XII Metaphys., 1. I, lect. I.
De la Méthode. 135
2it veniatiir a nobis notis ad ignota nobis Q). Ce second principe de saint Thomas est la formule d'une de ces données de sens commun qu'il ne faut jamais négliger en philosophie. Si je veux, en effet, arriver à savoir une chose que j'ignore, je dois chercher une lumière à la clarté de laquelle j'atteindrais mon but, or cette lumière ne peut être qu'une chose déjà connue, un fait palpable, un principe évident, une proposition démontrée, etc.
Toute la question est de savoir ce qui est le plus connu. Or, certains philosophes n'ont pas distingué ce qui est le plus connu en soi, de ce qui est le plus connu pour nous, Qt ils ont dit : le plus connu, c'est Dieu. (Descartes et la méthode ontologique.)
?*" Certitiido non potest inveneri^nec reqiiirenda est similiter in omnibus Q. Chaque science a son genre de preuves, son mode particulier de démonstration, et on fera fausse route si on exige d'une science une des preuves qu'elle ne comporte pas. On se trompe, par exemple, si on cherche une démonstration mathématique dans une question où l'on ne peut arriver à la certitude que par voie d'autorité, ou si Ton veut appliquer l'expérimentation à des sujets qui ne sont pas de son domaine. (Descartes n'a pas
(1) De physico aiiditu, 1. I, lect. I.
(2) In I Ethico, 1. I, lect. III.
136 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
tenu compte de ce troisième principe, car il n'admet en tout qu'un genre de preuves.)
Nous sommes donc en face de quatre méthodes : la méthode idéaliste, la méthode empirique, la méthode ontologique et enfin celle qui est Tapplication exacte et rigoureuse des principes que nous venons d'exposer, c'est-à-dire la méthode scolastique.
Elle tient le milieu entre la méthode idéaliste et la méthode empirique, car, d'un côté, elle fait une large part à l'étude attentive de Tobjet et, d'un autre, elle se garde bien de négliger la connaissance des causes, elle procède par voie d'analyse d'abord, elle s'élève à la synthèse ensuite ; elle est donc la voie la plus sûre pour arriver à la science parfaite.
On a dû remarquer dans tout le cours de cet ouvrage que c'est là la miarche constamment suivie par saint Thomas, qui a partout et toujours le regard fixé sur l'objet, il l'analyse, pour rechercher ensuite la cause qui l'explique. Veut-il, par exemple, prouver l'existence de Dieu ? Il part d'un fait connu, l'existence des créatures, et il observe leur manifestation la plus apparente, le mouvement. Il l'analyse et il y trouve la preuve de l'existence d'un moteur immobile, cause du mouvement des créatures. S'agit-il de problèmes psychologiques ? Comme tout à l'heure pour le mouvement, il constate
De la Méthode. 137
le fait de la vie, il en décrit les phénomènes et il conclut à l'existence d'un principe d'où ils découlent. Il remarque que, dans l'homme, ce principe a des opérations qui dépassent les forces de la matière, donc, dit-il, il est immatériel, spirituel, etc. A son tour, ce principe spirituel a deux opérations primordiales, il possède donc deux facultés qui en sont la source. Quelles sont ces facultés ? Quels sont leur nature, leurs lois, leur objet, les conditions de leur développement, etc., etc. ?
Son procédé est le même dans l'idéologie. Il remarque, dans une idée, un élément sensible et la trace d'un agent intellectuel, donc, dit-il, nos idées ont une double cause, la sensation et rintelligence ; en un mot, partout le procédé de saint Thomas est toujours le même. C'est le meilleur. Quand une science a analysé son objet de manière a en éclairer les replis les plus cachés, quand tous les voiles sont tombés {^) et que l'objet apparaît dans sa réalité vivante, quand je suis remonté jusqu'à la cause qui l'explique, n'ai-je pas, sur un sujet donné, toute la science dont l'esprit humain est capable ? L'analyse des faits, leur synthèse, voilà donc les deux 'axes autour desquels gravite la méthode scolastique.
Faut-il la comparer aux autres ?
(1) Autant que faire se peut dans notre condition actuelle.
La méthode idéaliste ne nous apprendra rien des objets, puisqu'elle pose en principe qu'on ne doit pas s'en occuper : nous les concevons à priori et il importe peu qu^ils soient conformes ou non à l'idée que nous nous en sommes faite. L'idée est le résultat de l'activité intellectuelle seule, sans préoccupation d'aucune réalité objective ; cette méthode ne peut, par conséquent, que nous égarer dans un monde fantastique dont nous serons nous-mêmes les créateurs. Si elle nous conduit à la vérité ce ne sera que par hasard, car s'il peut se faire que l'objet corresponde à l'idée préconçue, dans la plupart des cas elle ne lui ressemblera en rien.
La méthode empirique se divise en méthode d'expérimentation et en méthode d'observation. La première est employée par les sciences physiques, les faits internes sont du domaine de la seconde. Elle est bonne quand elle n'est pas exclusive, c'est-à-dire quand, après avoir fait l'analyse, elle ne néglige pas la synthèse, mais si elle s'en tient à l'observation empirique, elle ne donne qu'une science incomplète, c'est le cas de Condillac.
i( Je suppose, dit-il (^), un château qui donne « sur une campagne vaste, abondante, où la « nature s'est plu à répandre la variété, et où
(1) Logique, r* p., c. II.
De la Méthode. 139
(( l'art a su profiter habilement de la situation « pour les varier et les embellir encore. Nous arrive vons dans ce château pendant la nuit, le « lendemain les fenêtres s'ouvrent au moment (( où le soleil commence à dorer l'horizon, et (( elles se referment aussitôt. Quoique cette (( campagne ne se soit montrée à nous qu'un c( instant, il est certain que nous avons vu tout
« ce qu'elle renferme Mais ce premier ins-
« tant ne nous suffit pas pour nous faire con- « naître cette campagne, c'est-à-dire pour nous -(( faire démêler les objets qu'elle renferme ; « c'est pourquoi lorsque les fenêtres se sont (( refermées, aucun de nous n'aurait pu rendre « compte de ce qu'il a vu. Voilà comment, on « peut voir beaucoup de choses et cependant ne « rien apprendre
« Pour avoir une connaissance de celte cam- (( pagne, il ne suffit donc pas de la voir tout à c( la fois, il faut en voir, chaque partie l'une « après l'autre ; et, au lieu de tout embrasser « d'un coup d'œil, il faut arrêter ses regards «successivement d'un objet sur un objet, voilà (( ce que la nature nous apprend à tous. »
Oui, la nature nous apprend que, pour bien connaître un objet, il faut l'examiner en détail et partie par partie, qu'une vue générale et confuse ne nous dit à peu près rien de l'objet à étudier, mais elle nous apprend aussi : 1^ qu'a-
140 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
vant de procéder à l'analyse, une vue générale et synthétique est nécessaire ; et 2^ qu'après TanaU^se. on reforme instinctivement une vue d'ensemble sans laquelle l'esprit, perdu dans les détails,, ne garderait aucune connaissance vraie. Appliquons ces considérations à l'exemple choisi par Condillac.
lo Je jette un coup d'œil rapide sur un panorama, je vois l'ensemble d'une manière vague et confuse et, sans cette vue, je n'aurais jamais l'idée d'entrer dans un examen plus détaillé. L'analyse n'est donc pas, comme le dit Condillac, l'opération première de l'esprit, elle est toujours précédée d'une connaissance synthétique. Il y a donc deux synthèses, l'une avant et l'autre après l'analyse. La première consiste dans une connaissance obscure de l'objet et la seconde en est une vue claire et précise. La première est le point de départ, la seconde est le terme et l'analyse est le chemin ; Condillac n'admet que le chemin sans point de départ et sans terme, son analyse, quelque bien décrite qu'elle soit, est donc une méthode tronquée, parce qu'elle se sépare trop de la synthèse.
2" Quand j'ai examiné tous les détails du panorama, les champs, les ruisseaux, les monticules, les villages et le reste, la nature m'apprend à reconstituer Tensemble et à faire la synthèse de tout ce que j'ai vu. C'est tellement vrai que,
De la Méthode. 141
sans cela, il nous serait impossible de porter nos jugements sur le spectacle que nous venons de contempler. Comment, en effet, pourrionsnous dire : cette campagne est belle ou désolée, si nous n'avions en vue que les détails, si nous ne pensions qu'à tel arbre, qu'à tel épi de blé etc. ? La synthèse est donc le terme de l'analyse et les philosophes qui n'en veulent pas s'arrêtent à moitié chemin de la science, mais la force de la vérité les oblige à admettre la chose, quand même ils récusent le nom. Ainsi Condillac, par exemple, tout en protestant que « l'analyse est la «seule méthode pouracquérirdesconnaissances, » ne peut se dispenser de faire à la synthèse la place qui lui revient. Dans le même ouvrage, en effet, et au chapitre qui suit la déclaration si formelle que l'on vient de lire, il dit : « Que je « veuille connaître une machine, je la décompo- (( serai pour en étudier séparément chaque partie. « Quand j'aurai de chacune une idée exacte, et « que je pourrai les mettre dans le même ordre (( où elles étaient, alors je concevrai parfaitement « cette machine parce que je l'aurai décomposée « et recomposée. » Qu'est-ce que cette recomposition si ce n'est la synthèse? Et pourquoi Condillac'ne laisse-t-il pas toutes les pièces de la machine séparées les unes des autres, puisque l'analyse est la méthode pour acquérir des connaissances ? A l'aide de l'analyse il connaîtra les
142 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
rouages de la machine, mais non la machine elle-même. Condillac dit encore que : « Dans « toutes les sciences la vérité ne se découvre que « par des compositionsetdesdécompositions {^).); On ne peut pas exprimer plus clairement la nécessité des deux méthodes, ce qui n'empêche pas Condillac de répéter encore, dans un autre ouvrage, que « l'analyse est la seule recherche de « la vérité (-) )>.
La méthode ontologiste est condamnée par le second principe de saint Thomas que nous avons rappelé en tête de ce chapitre : il faut commencer par ce qui est le plus connu pour nous, or les ontologistes partent du plus connu en soi, de ce qui est en soi le plus intelligible, c'est-à-dire de Dieu : L'àme ne connaît que dans la substance intelligible du verbe divin, dit
Malebranche c'est dans sa propre lumière
que vous voyez ce que je vois, et qu'il voit luimême ce que nous voyons tous les deux (■'). Pour que cette méthode fût bonne, il faudrait prouver que le suprême intelligible est aussi le plus connu pour nous. Tant que cette démonstration ne sera pas faite, la distinction de saintThomas conserve toute sa valeur.
(1) Essai sur l'origine des connaissances liumaines, sect. 2, c. I, § 10.
(2) Art de penser, c. iv,
(3) Huitième entretien sur la métaphysique.
De la Méthode. 143
C'est de Descartes que relève la méthode ontologique; Dieu est, en effet, pour lui le plus connu, puisqu'il estplus certain de l'existence de Dieu que de son existence personnelle et qu'il fait reposer toute certitude sur ce principe.
Nous avons discuté ailleurs (i) la théorie de Descartes sur le doute. Il est pour lui le principe même de sa philosophie plutôt qu'une méthode à proprement parler, aussi si nous voulons connaître la méthode vraie de Descartes, c'est-à-dire l'ordre que l'esprit humain doit suivre dans l'acquisition de la science, étudions l'ouvrage qu'il a spécialement composé pour nous enseigner les règles qui président à la direction de l'esprit (-). *
l""® Règle, a Le but des études doit être de diriger (( Tesprit de manière à ce qu'il porte des juge- <( ments solides et vrais sur tout ce qui se présente « à lui. ))
Descartes se trompe. Le but de Tétude est l'acquisition de la science et non la direction de l'esprit, cette dernière fonction est réservée à une science particulière, la logique. Il faut être bon logicien si l'on veut se livrer avec succès à des recherches scientifiques ; la direction de l'esprit, qiai s'obtient par la logique, est donc le moyen et non le but de l'étude.
(2) T. XI de r édition de M. Cousin.
144 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
En expliquant cette premièi'e règle, Descartes enseigne une doctrine non seulement inacceptable, mais qui, si elle était mise en pratique, rendrait toute étude impossible. Il veut, en effet, qu'on ne fasse pas un choix dans la prodigieuse variété du savoir humain, il désire que l'on étudie toutes les sciences à la fois : « Les sciences « sont tellement liées ensemble, dit-il, qu'ilest plus « facile de les apprendre toutes à la fois que d'en « détacher une seule des autres. Si donc on veut « sérieusement chercher la vérité, il ne faut pas (( s'appliquer à une seule science. » Il est donc plus facile, selon Descartes, d'acquérir la science totale et universelle que de l'obtenir sur une question particulière. Je ne puis donc pas détacher de la science universelle une science spéciale, la physique par exemple, pour en faire le but de mon étude? Non, d'après Descartes. Tout ou rien, or comme il est impossible de savoir tout, on risque beaucoup de ne savoir rien. La raison alléguée par Descartes pour exiger la science totale est une erreur des plus graves : a Les « sciences toutes ensemble, dit-il, ne sont rien « autre chose quel'intelligence humaine quireste « une et toujours la même, quelle que soit la «variété des objets auxquels elle s'applique. »
Des deux éléments qui constituent la science, l'intelligence comprenant et l'objet compris, Descartes ne tient compte que du premier, il
De la Méthode. 145
faut cependant assigner au second sa place légitime , car c'est précisément d'après les objets divers que les sciences se diversifient : la science de l'àme, par exemple, n'est pas la même scien^ce que l'astronomie. Il est faux, d'ailleurs, de dire que toutes les sciences ne sont que r intelligence humaine.
Toutes les sciences sont dans l'intelligence, mais elles ne sont pas l'intelligence ; si l'assertion de Descartes était vraie tous les hommes seraient également savants, car l'intelligence est spécifiquement la même dans tous. Mais même au point de vue subjectif, la science est sujette àdes variations. Elle varie en elle-même quand elle augmente ou quand elle diminue; elle varie dans son acte quand elle se porte tantôt vers un objet, tantôt vers un autre ; elle varie dans son mode, car les moyens qu'elle emploie ne sont pas identiques et la force intellectuelle n'est pas la même en tous (^).
L'unité scientifique enseignée par Descartes est donc une hypothèse gratuite que rien ne justifie.
2^ Règle. « 11 ne faut nous occuper que des (( objets dont notre esprit paraît capable d'acqué- « rir une connaissance certaine et indubitable. »
Pourquoi s'occuper des objets, puisque la
(I) De Verit.j q. II, a. xiii.
ir. 9
146 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
science est l'intelligence même ? Cette contradiction n'est pas la seule entre la première et la seconde règle. Dans la première, Descartes demandait la science universelle, il se contente, dans la seconde, de l'arithmétique et de la géométrie, les seules sciences qui remplissent, d'après lui, les conditions exigées par la seconde règle : « Il n'existe, dit-il, que l'arithmétique et « la géométrie qui soient entièrement exemptes « de fausseté ou d'incertitudes. »
Descartes méconnaît le 4^ principe de saint Thomas, à savoir : que chaque science a son genre de démonstration, et qu'il ne faut pas demander à une science des preuves qu'elle ne comporte pas; il avoue, du reste, qu'en observant rigoureusement cette règle, il demeure « peu de « choses àl'étude desquelles nous puissions nous « livrer». Si, en effet, nous retranchonsdu savoir tout ce qui ne se présente pas entouré de preuves mathématiques, nous mutilons singulièrement la science. Pour expliquer son exclusivisme. Descartes émet des propositions qui sont le renversement de la saine philosophie : « Il existe à « peine dans les sciences, dit-il, uneseulequestion « surlaquelle des hommes d'esprit n'aient pas été « d'avis différents. Or, toutes les fois que deux « hommes portentsurlamêmechose unjugement «contraire, il est certain que l'un des deux se (( trompe. Il y a plus, aucun d'eux ne possède la
De la Méthode. 147
« vérité; car s'il en avait une vue claire et nette, il « pourrait l'exposer à son adversaire, de telle « sorte qu'elle finirait par forcer sa conviction.»
Comment ? La vérité de cette proposition « l'âme est immortelle » dépendra donc de mon habileté à l'exposer et je serai dans l'erreur si mon adversaire n'est pas convaincu ? Il suffit donc d'une négation sincère ou de parti pris, pour que, sur la même question, l'erreur soit la vérité et vice versa, c'est-à-dire qu'il n'y ait plus rien de vrai, plus rien de faux, que le oui et le non soient identiques, que celui qui affirme l'existence de Dieu soit dans l'erreur comme celui qui la nie, et cela parce que cette vérité ne se démontre pas comme un problème d'arithmétique ? A quoi pensait donc Descartes?
¥ Règle i^). « Nécessité de la méthode, dans la « recherche de la' vérité. »
Cette règle eût été mieux à sa place dans un chapitre préliminaire sur la méthode : peu importe du reste. Descartes entend par méthode « des règles certaines et faciles qui, suivies ri- « goureusement, empêcheront qu'on ne suppose « jamais ce qui est faux et feront que, sans consu- « mer toutes ses forces inutilement , et en aug- « mentant graduellement sa science , l'esprit
(1) La 3« traite du rôle de l'autorité dans l'acquisition de la science ; cette question a été traitée 1. V, c. iv.
148 Sainl Thomas et la Philosophie Cartésienne.
« s'élève à la connaissance exacte de tout ce qu'il « est capable d'atteindre ».
Fort bien : quelles sont donc ces règles ? Ce sont celles qui nous montrent « comment il faut « se servir de l'intuition.... et comment la déduc- « tion doit s'opérer ». Encore une fois, quelles sont les règles qui nous apprennent à nous servir de l'intuition, et comment s'opère la déduction? Il n'y en a pas, répond Descartes, car « elles ne (( peuvent pas aller jusqu'à apprendre comment se « font ces opérations, parce qu'elles sont les plus « simples et les premières detoutes ; de telle sorte « que si notre esprit ne les savait faire d'avance, « il ne comprendrait aucune des règles de la mé- « thode, quelque faciles qu'elles fussent. Quant « aux autres opérations de l'esprit, que la dialec- « tique s'efforce de diriger à l'aide de ces deux « premiers moyens, elles ne sont ici d'aucune « utilité. »
Ce qui revient à dire: Raisonnez juste, tout est là; quant à vous donner des règles, c'est-àdire une méthode pour raisonner juste, cela est parfaitement inutile.
Nous ne poursuivons pas l'examen détaillé des règles de Descartes (il y en a 21), nous croyons qu'elles ne valent pas les quatre grands principes de saint Thomas d'Aquin.