II. lAINE. — COllltKSl'OMiAXCE. iV
522 COHUESPUNDANCE
qu'est-ce que je veux dire par là? » Je l'ai renvoyé à la société Le Play, au Régime Moderne et à mes prochains articles dans la Bévue des Deux Mondes.
Mais que la grande liétraie entre Franchard et la grande route de Fontainebleau est donc belle ! Les tètes des colosses encore toutes grises sur le bleu du ciel ; mais tout le reste vert de verdures étagées, de plus en plus lumineuses, un infini de fraîcheurs fines et luisantes à perte de vue des deux côtés, et, à cinquante pas, une biche avec son faon qui me regarde. Cette végétation puUulente, vue des iiauteurs, est conmie un océan de vie infiniment iiiiiltitiidinous et joyeuse.
Je relis pour la vingtième fois le Chasseur vert, de Stendhal ; il n'y a rien qui puisse choquer une jeune fille; j'en ferai lire à (1. ce qui concerne la vie d'un officier en garnison, et les nobles de province en I8o4i; rien de plus intructif et amusant.
Les vieux chênes sont encore secs; mais tout le reste est vert; les grands lièlres sont feuilles, les bouleaux en robe de dentelle semblent des jeunes filles de 15 ans à leur premier bal.... La foret compense tout pour moi. Plus de bruit d'omnibus, la solitude certaine et indéfinie ; les longs murmures du vent dans les feuillées prochaines et lointaines, des piotements, et çàel là un petit chant d'oiseau de quatre notes ; et les innombrables formes de la vie végétale si tranquille, si résignée aux chances, et pullulante.
« I,E RÉGIME MOUEIINE ». LA MALAItlE ET LA MOHT 3l>j Le jeune X..., ici (7)0 ans) grand chasseur, peintre manqué, à peu près oisif, non marié, malgré les remontrances de ses parents, est un type moderne, un leader local ; il a été deux fois, cette année, délégué pour les élections sénatoriales, c'est un bon radical ; très innocemment, il appelle « républicains cléricaux » les opportunistes qui demandent quelques ménagements pour le clergé. Il lit Pot Houille de Zola !
Hier et aujourd'hui pas un rayon de soleil de toute la journée. Et, cette après-midi, pluie de deux heures; même par ce temps, la foret est charmante. Les grands hêtres, feuilles de haut en bas, ont une verdure bien plus molle et bien plus tendre que lorsque leurs feuilles sont adultes et luisantes. 11 faudrait une palette flamande, un Rubens peintre de blondes, pour rendre la délicatesse délicieuse, la fraîcheur de cette jeune beauté végétale.
J'ai relu tout l'Kvangilo de saint Marc, cela est d'un pur illettré, d'un brave artisan sincère ; à peu près comme les Cahiers de Coignet. Mais quelle distance entre la figure qu'il fait voir et l'officielle! Je vous montrerai des passages décisifs.
r>24 CÛHRESPONDANCE
A M, OSCAR BHOWNhNG
l'ai'is. IJ iiiiii 1S9I
Cher Monsieur,
Ce serait pour moi un grand honneur que le titre de Docteur dans l'Université de Camhridge. En 1871. l'Université d'Oxford m'a déjà conféré la même faveur; obtenir une si haute distinction dans les deux grandes Universités d'Angleterre, ajouter cette seconde couronne à la première, il y aurait là de quoi satisfaire la plus exigeante ambition littéraire ou scientifique. Très probablement la proposition vient de V(ms, et je vous en suis personnellement très reconnaissant.
Mais à la date que vous indiquez, je serai sans doute en Savoie. A mon âge, et dans l'état de ma santé, les voyages me sont fort pénibles ; depuis plusieurs années je suis soumis à un régime strict, je ne sors plus le soir, je ne dîne plus en ville : le monde, les réceptions, la vie en public me fatiguent à l'excès et même me rendent malade. Mon besoin le plus impéi'ieux etle plus continu est celui du silence et de la solitude, surtout après une saison d'hiver à Paris : je viens d'aller passer cinq jours tout seul dans la forêt de Fontainebleau pour remettre mes nerfs en équilibre; de là le retard de cette réponse. Pour continuer et achever le long travail que j'ai entrepris sur les Origines delà France Contemporaine, je suis obligé de vivre presque en reclus; en
.< I.E WVA.UIE MODERNE ». I.A MALADIE ET I,A MORT 525 cv iiionionl du moins je n'osernis promettre de venir à (iiiinldidgo vers le 16 juin. Ouand un homme a 65 ans et qu'il a beaucoup travaillé, il ne dispose plus à volonté de son corps et de sa personne ; il fait des économies avec les restes de sa iorce et de santé; il les dépense à son onivre, et non autrement. Vous qui savez les difficultés de l'histoire et ce qu'il en coûte pour l'écrire avec préeision et conscience, vous apprécierez mon excuse et vous la ferez agréer i'i vos amis; ils ne la prendront pas pour un manque d'empressement, et, puisqu'il faut opter, ils me pardonneront de préférer leur aftprobation iiilinie à ieiu- suffrage public.
Ooyez-moi, cher Monsieur, bien sincèrement à vous.
A M. A. CLEIS*
Mentlion-Sniiit-licfiiiiid. r> juillet 18f»l
Je vous suis fort reconnaissant, Monsieur, de la faute ((ue vous voulez bien me signaler. C'est bien une faute d'impression ; je viens de vérifier sur mon texte manuscrit que j'ai écrit Saint-Bertin et non Saint^Martin.
Je suis très heureux que cet exposé de l'Kglise catholique comparée aux autres ne vous ait pas déplu ^ J'ai
1. M. A. Clcis, pasteur de l'Églisn réformée de Nancy. CeUe leltre a été publiée quelques jours ai)rès la mort de M. Taine dans la Vie nouvelle, journal i-eliffiiMix de Montbéliai'd.