‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 11 sur 127 · PREMIER VOLUME DE '< LA RKVOLITFDN · texte numérisé non relu

PREMIER VOLUME DE '< LA RKVOLITFDN

P. S. Je voudrais vous soumettre encore une idée pour l'éducation de votre fils. Dans le pays où vous êtes, il doit y avoir des moyens de bien apprendre l'espagnol par des réfugiés, des commerçants, qui ont des relations avec l'Espagne. Savoir bien une langue, de façon à la parler, à l'écrire couramment, correctement, est aujourd'hui un avenir, surtout quand il s'agit de l'Espagne, pays arriéré, que les gens laborieux, cultivés, des autres nations exploitent à son profit et à leur profit, au point de vue indnstr-iel et commercial, vous le savez mieux que moi. Au point de vue littéraire et scientifique, je puis vous assurer qu'il y a là une mine vierge, capable de faire la réputation d'un Français ; le grec et le latin sont infiniment moins fructueux.

A M. EMILE BOUTMY'

MtMitliiiii-S.iiMl-licninnl, ."1 ortohre ISTfi

Mon cher ami, j'espère que le baiP est signé et que vous n'avez pas à subir une prétention de la dernière heure. J'apprends avec beaucoup de plaisir que la rentrée promet. Vous ne me dites pas si votre séjour à Lyon, vos entrevues avec de gros financiers vous ont

1. Emile Boiitmy, membre de rinstitut, londaleur do l'École lilav des Sriences Politiques, né en IS.').'), mort à Paris on 1905. .M. lioiilmy lui |H'nd:iMt quarante ans le plus intime ami do M.Taine.

i. Rolalir à riustall.ilion de lÉcolo libre des Srionces Politiques dans le local du 1."). rue fies Saints-Pères.

H. TMNK. — lORnE-POXPVNCK. IV. -

1S COHRESPOMtANCK

laissé des espérances de fondations ou autres bienfaits.

Nous partirons d'ici vers le 9 novembre ; je suis rappelé à Paris par des affaires de famille. Tous les miens vont bien.

J'ai fini hier ce (pie je pouvais espérer d'achever avant de partir : des deux parties de l'œuvre de la Constituante, la première, toute destructive, est rédigée ; j'écrirai la seconde, l'œuvre de la construction, cet hiver, et, si je puis, le livre suivant sur les Effets de la Constitution, à savoir l'anarchie organisée, permanente et ci'oissanle. 11 me restoi'a deux livres pour l'été prochain : les Nouveaux Pouvoirs, c'est-à-dire le petit groupe de fanatiques violents qui, dans chaque bourg, ville, et à Paris, prennent de force le pouvoir et l'exercent contre la loi ou en vertu de la loi; ici, le mécanisme des élections et de l'administration est curieux : vous verrez, entre autres, comment a été nommée la Législative, elle n'est qu'un club qu'a remplacé un autre club plus violent, la Convention, lequel a luimême été dominé par un autre club plus violent, la Commune. En vertu du système inventé par la Constituante, il se fait une sélection de fous furieux et effrayés. Dernier livre : le Tviom-phe du Parti et dq la Doctrine, à savoir les théories et la prati(pie de la Convention, à Paris et en province; j'ai tous les documents, moins ce dei"nier; j'irai aux Archives cet hiver pour étudier les missions révolutionnaires et thermidoriennes.

J'espère en être quitte des questions de droit ou théoriques ; il me semble que j'y ai vu clair; il fallait

PIŒMIER VOLUME HE « l\ RÉVOLUTION « V.)

It>s moUrc au dôlmt, dans le i)assag(' de l'ancien régime au nouveau. Après cela, il ne s'agit plus d'équité ; la société démolie! connue au x" siècle se reconstitue comme elle peut, et, à la fin, militairement.

Je tiendrai grand compte de vos observations, cl j'espère que vous me rendi'ez le service de lire mes deux premiers livres vers février, quand je les aurai acliiîvés et recopiés. Je me livre en ce moment à l'impression des faits; il n'y a pas d'autre moyen d'écrire; j'ai devant les yeux des hommes vivants et agissants, je parle comme si j'étais dans la mêlée. Mais je n'imprimerai pas avant de m'ètre l'essaisi, et d'avoir vu l'ensemble avec votre aide. Présentement, je suis persuadé qu'il y avait deux routes également ou presque également ouvertes, et qu'on a pris la mauvaise. Quand je dis également ouvertes, je parle in absiracto: étant données les circonstances, les passions et les idées, disette, misère du paysan, envie bourgeoise et française, règne du Contrat Social, les lois de la Constituante et la culbute finale étaient inévitables. Mais ma discussion a justement pour objet de montrer (jue les passions et idées susdites étaient malsaines et fausses, el((u'avec plusde bon sens et de bonne volonté, il y avait de quoi mieux faire; jamais nous ne retrouverons une aristocratie et un clergé aussi bien disposés, et nous pataugeons dans les fondrièi-es de la mauvaise route où, par sottise et envie égalitaire, nos ancêtres nous ont fourvoyés. Sans hésiter, je définis le gouvernement de l'Assemblée Constituante le règne de l'im-

prévoyance, de la peur, des phrases et de la niaiserie.

Toujours sous correction et après examen, de concert avec vous. En tout cas, quelle que soit ma conviction, je récrirai sans marchander les paroles. Ne demandant l'ien à personne, je ine donnerai le luxe de la parfaite sincérité.

A vous, cl à l)i<Milôl. mon cher et vieil ami.

A M. .IULES SOUHY'

l'.iris (snns il.'ito)-

Mon cher Monsieur,

J'achève aujourd'hui même un gros morceau de mon livre et je vais vous lire, ou plutôt vous relire ; mais c'est en écolier, non en juge. Je ne sais pas un mot do sanscrit ni d'héhreu, toutes ces études sur l'ancien Orient me sont étrangères, et je ne puis qu'écouler les hommes compétents. Ce que vous dites sur les temps primitils d'isi'aël, sur l'Egypte, sur l'Asie Mineure, m'intéresse au plus haut degré ; mais, comment décider entre vous et Renan sur la forme primitive du culte de

1. .Iiil(^s-Aiigiiste Soury, pliilosoiilio ri-.inrnis, iic ;"i Paris eu iiSi'J.

2. Il ost probablo, d'aprcs lo contexte de cette lettre, qu'elle a été écrite eu déceuibre 1876 à la suite de Teuvoi du livre de M. Jules Soury, Eludes liisloriqurK sur 1rs Hrli(/ions, les Ai'ls, lu l'.ivilisalion fie l'Asie antérieure et de la (îri^ce, ouvrage publié à la fin (le raiinée t87(>.

l'REMIEIl VOLUME DE « LA HÉVOLLTION » 'Jl

Jéliovali'/Jï'coute, jeretiens, je nrinfoniic, licn <!•' plus; j(! ne puis quètrc sensible à la vraisemblance des idées ('tau cliai-nie du style, ('/est une bien belle pbrase que la page 87 et aussi la page 295, et il y en a dc^^ centaines d'égale foi'ce. Sur la Grèce et l'époque moderne, je suis moins désai'mé. Enfin, je vais jouir de votre livre, et je vous prie d'agréer, avec tous mes remerciements, les sentiments de vi-aie considération (|ue m'inspirent vos études si vastes, si multipliées, si spéciales, si bien reliées par une pliilosopbie centrale. Ici, ma seule note critique. Cette pbilosopbie qu'on letiouve cbez vous partout n'est-elle pas une poésie subjective et personnelle comme celle de Kenan, simple placitum, efl'et et résumé de votre goût, de votre caractère, de votre tempérament. Et pour la rendre objective, ne faudrait-il |)as balancer votre plaidoyer par le plaidoyer contraire, soutenii', dans deux pages successives, d'une part le pessimisme et la léduction de tout à un jeu d'atomes, d autre part l'optimisme et la réduction de tout à des idées, c'est-à-dire à des formes ou directions abstraites".' Les deux se valent, le clioix est à l'écrivain, qu'il les cboisisse tous les deux. A vous.

coIlRESPu^•I)A^cE

A M. ALEXANDRE DENUELLE

Mentlioii-Saiat-Bernard. 21 mai 1877

Mon clicr pèie, la triste nouvelle' était dans le Temps en même temps que dans votre lettre, fje pauvre Libon aurait dû se retirer il y a [deux ans, quand il est venu nous voir ici. — Avis à nous tous de ne pas outicpasser nos forces.

Plus je réfléchis à la dernière démarche du Maréchal. jjIus je la trouve imprudente. (î'est la charge de Reichshoffen après la bataille perdue ; la défaite n'en est que plus désastreuse. A mon sens la bataille sociale et politique est perdue depuis longtemps, le suffrage universel à lui seul suffirait pour démolir la France. Restait à adoucir le passage, à faire passer les républicains par les affaires, à leur apprendre au contact des choses la distance de la théorie et de la pratique. Gand)etta, rapporteur du comité des finances, n'est plus si -disposé à désorganiser d'un coup notre système financier. M. Camescasse a vu certainement les difficultés de l'administration en administrant. 11 n'y a pas jusqu'au conseil municipal de Paris (|ui ne devienne moins sot à force d'écouter des rapports sur les écoles, la voie publique, l'octroi et le reste. — Puisque nous sommes livi-és aux bêtes, il faut les apprivoiser et surtout leur donner à manger. Elles au pouvoir, nous aurons une France

1. l„i m. ni (le )I. 1.0 liliôii, ciiiisiii ^criiiain do M. Donnolle. Voir I. m. p. 5. nnto 2.

PREMIKFI VOMMK DK ■< LA IIKVOLUTION » -r»

inl'érieurc à l'Italie et ;'i peu piès an niveau de l'Kspagne; mais nous ne pouvons jtas avoii' iui(>ux.

La tentative du Maréchal ne fera que les exaspérer et hâler leur règne. Méine avec la dissolution pour laquelle il n'aura qu'une voix de majorité dans le Sénat, il ne nie semble avoir aucune chance de succès. Les élections lui renveri'ont une (lliainhre aussi radicale ou encore pire. Il l'aul partir de ce princi|)e que la classe sui)érieurc, les gens riches, bien élevés, de ])oniie l'aniille n'ont aucune influence en France; ils ne mènent pas l'opinion, au contraire. Le boutiquier, l'ouvrier, le paysan n'a qu'à demander pour qui ils votent; il vole lui-même aussitôt pour le candidat opposé. Les nouveaux préfets vont faire sonner bien haut le péril social ; connue on est tranquille depuis dix ans, l'électeui" n'y croira pas, il est trop ignorant, il ne peut voir à distance, il aime bien mieux croire à sa propi'e sagesse, écouter les gens qui lui disent que son instinct démocratique a raison. — (Jambetta de son côté va être obligé d'enflei' sa voix, de promettre davantage, de lâcher son avant-garde rouge, toute sa meule. 11 reviendra au [)ouvoir plus engagé et plus cassant, et le Maréchal n'aura (juà donner sa démission. Je vois dans (piatre mois Gambelta Président de la Hépublique. Au lieu d'une descente lente vers la déniocrali(! grossière, nous aurons sans doute un saut brusque.

24 C0llRESPO^■DA^CE

A M. EMILE BOUTMY

Menlhon-Saint-Bernard, 2'2 mai 1X77

Mon cher ami, vous m'avez offert vos services pour combler mes lacunes. En voici une pour laquelle je vous demande voire assistance et celle de M. Leroy-Beaulieu.

Il s'agit des perceptions réellement effectuées par le Trésor pendant la Révolution. Je voudrais savoir ce qui a été perçu réellement, notamment de I78*> à 171*."), tant des impôts anciens directs et indirects que des impôts nouveaux établis à ])artir de 171*1.

Le livre de M. de Parieu* sur l'histoire des impôts, sur la propriété et le revenu doime-t-il ces renseignejnents?

Voici les documents que j'ai ou que j'ai eus in extenso :

1" Compte général des revenus cl dé[)enses lixes (l^' mai 1789).

2" Mémoire adressé à l'Assemblée nationale par M. .Aecker (21 juillet 1790).

o° Mémoires sur les tinances présentés à l'Assemblée nationale par M. de Montesquieu le 9 septembre 1791.

4° Mémoire du ministre Clavières (5 octobre 1792).

5° Idem du même (h' février 1797)).

<)" Rapport de Cambon il'-''' février I79r»).

Je ne parle pas de ceux qui suivent. Grâce à ces do-

1. F. Esqiiirou de l'arieu, Traite des Impôts, \" édition, l'aris 1802-04.

l'I'.fcMli;!', Vdl.lMK UK - I.A l'.tVOLLTIUN » 'io

cunionis, je puis suivre à peu près sûrement l'étal annuel ou semestriel ou même mensuel des perceptions directes ou indirectes. Surtout le n" .") (par M. de Montesquiou), très développé, donne l'état complet, d'après les comptes rendus de M. Nccker (1'' mai 1789 à ]'■' mai 1790)) et de M. Dufi'ei-ne (8 derniei's mois de 1790, et G premiers mois de 1791).

Mais justement dans ce rapport se trouve un nœud qu'ici, faute de documents supplémentaires, je ne puis Couper. Dans ce rapport, (jui |cst| au tome I\ de la l'éimprcssion du Moniteur (dernières pages) (mais plus complet aux Archives et à la lîihliotlièque Nationale), on voit page 82'J (dernière ligne) que les recettes générales (taille vingtième capitation), qui, au l"' mai 1789, étaient estimées à 155 millions par an, n'ont rapporté du 1'' mai 1789 au !•=' mai 1790 que -'7 millions, el pendant les 8 derniers mois de 1 790 absolument rien. — Ce dernier point est absolument incroyable, d'autant plus cpie dans les comptes de M.Dufresne, pour les 0 premiers mois de 1791, on trouve que les impositions directes et foncières arriérées de 1789 et 1790 ont rapporté pendant les 0 premiers mois environ 40 millions. — De plus, par plusieurs décrets, l'Asseinblée les avait maintenues expressément. Klles n'ont (ionc pu écliappei- pendant 8 mois à la perception, et je n'en trouve aucune tiace. M. de Parieu dans son livre, et M. Leroy-Deaulieu, si instruit, peuvent-ils m'éclaircir ce point? — U m'est essentiel, car j'ai, par les documents manuscrits des archives, les marques de

'^'i COI{KESPONDA>'(:E

la rôpugiiance profonde du contribuable à payei'. Je sais que les impôts rentrent très peu (en moyenne, au lieu de 4i millions par mois, il en rentre 4) et le chiffre officiel des rentrées de l'impôt direct pour les 8 derniers mois de 1790 serait le couronnement de mon édifice.

Que dites-vous de notre coup de théâtre polifi(iue? Je compieiids que M. Cambotla même sucré par J. Simon ait jiaru amer au Maréchal, et que, sentant l'amer à tiavers le sucre, il ait craché le tout. Ceci le conduit à donner lui-même sa démission dans quafie mois. Même avec des préfets nouveaux, on ne manie pas aisément le suffraj^e universel : c"est un énorme animal présonqjfueux, myope, et qui n'acceptera pas le mors ni la ])ride; d'autant jiliis que depuis six ans, il s'est guéi'i, il a beaucoup mangé, il n'est jjIus maté ni effarouché comme en 1870. — Il renverra une Chambre aussi mauvaise, et Cambeffa reviendra avec une meute plus aboyante qu'il sera obligé de lâcher parce qu'il aura dû donner di' la voix. — Sans parler des dangers du dehors, je vois la fin de l'année connue très sombi't\ Dites-moi si vos appréhensions coïncident avec les miennes.

Compliments pour votre million si bien gagné'! N'oubliez pas vofre promesse de venir vous délasser à Menlhon aussitôt que vous pourrez. A vous.

\. Don (le la diicliesse de Galliera à l'École des Sciences jiolitiqnes. Voir t. III, p. 276.

i'HRMii:i'. \nu:m de « la hkvoiatkin » 2?

A M. EMILE BOUTMY

Meiilli(iii-S;iiiil-l{i'rii;inl, 1"^ juin 1.S77 Mon cher ami, merci de toutes vos peines; arrêtezvous là; j'ai causé avec Levasseur (|ui m'a paru n'en pas savoir davantage. Ceci, par [lareiitlièso, est une preuve du peu de séiieux avec lecpiel on a fait l'Iiisloire de la Hévolution. Je me suis arrangé pour laisser un trou dans ma l'édaction que je boucherai à Paris l'hiver prochain. Pardon de tout le tracas (jue je vous ai donné et encore merci.

Mon impression est la mêjne que la votre sur la crise; ajoutez une considération : notre épicière d'Annecy disait hier à ma fenuue ([ue tous les connnisvoyageurs à qui elle a affaire déclarenl (pie les commandes sont suspendues et le commerce enrayé depuis le 10 mai. — Si cela est, quel argument éh^ctoral contre le nouveau Cabinet ! Toutes les raisons politiques sont faibles auprès d'une perte de cinquante francs, quand il s'agit de persuader un épicier, un marchand de vin, un petit boutiquier. — Par malheui', il me parait certain connue à vous que la défaite du Maréchal sera le triomphe des radicaux, et que Gambetta, six mois plus tard, passera pour un réactionnaire. — Voilà déjà que les légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes se disputent « à qui dévorera ce règne d'un moment ». évidemment le Maréchal a cru ((ue le poids de son nom entraînerait dans les élections le plateau de la

^iX CUl'.UESl'U.NDA.NCE

balance. Comino il se trompe! Le sulïVajie uiiiveisel ne prend conseil ((ue de lui-même, et sauf les cas d'impressions violentes comme celle de la guerre en 1871. comme celle des 4o centimes et delà bataille de juin en 1848, l'instinct égalitaire démocratique, la défiance contre les ricbes et les nobles, le portera toujours de l'autre côté. — C'est pour cela que je regrette tant les sottises de 89. Jamais les nobles n'ont été si libéraux et n'ont tant viilu ; depuis ils se sont l'accornis, étri- (jués d'esprit, et rendus de plus en plus impossibles.

Lisez les deux volumes de Speeches de Macaulay; ce sont des chefs-d'œuvre; quel bonheur de naître dans un pays où l'on peut être libéral ! — Ces Speeches sont supérieurs à tout ce que j'ai lu depuis Pascal; la noblesse morale, le bon sens politique, la philosopliie y sont admirables : on ferait bien mieux de nous donneices discours au collège (|ue les sermons de Bossuet, de Boui'daloue et de Massillon. Cela donne conliance en la raison humaine, en l'innuence de cette i-aison sur les masses; et vous savez si j'ai besoin d'y croire ! Toute l'époque que j'étudie me pousse dans le sens contraire, il me semble toujours que je vis dans une maison de fous.

Amitiés de tous, et venez aussitôt ()ue vous serez libre. ]ours.

l'iîKMiKiî VdLiMi; {)[] « i,\ Ri;v(H.rTi(iN -> 'i'-^

A M. GASItfN l'\l!l>

Mciitliuii-Saiiil-I!i'rii;inl, '.' jiiilli'l lî^TT

Mon cher aini, vos deux nouvelles sont bien tristes, et il n'y ;i rien nbsoluineiit à dire ni ;i faire qu'à vous sen-er la main, à vous et à nos pauvres amis'. J'ai des eiifanls, je sais ce que j'éprouverais en pareil cas. l'endaiil bien longtemps, cette idée m'a détourné du mariage. Je trouvais la vie trop triste pour la donner à d'autres, et je me disais qu'avoir une femme, des enfants, c'est faire comme la tortue, quand elle avance lioi's de son écaille la tète ou les pattes pour qu'on les lui coupe. A présent ma tête et mes pattes sont liors de l'ecaille, et demain peut-être on me les coupera. — A mesure cpu' l'homme se cultive davantage, il devient plus sensible, malheur énorme (jui compense et au delà tous les bienfaits de la civilisation.

Vous êtes bien obligeant de vous intéresser à mon gros livre; j'ai travaillé de toute ma force et fini avanthier le troisième livre qui est énorme. Le litre est la C.oiixliliilioii ApplUinee. Je vais entamer le (juatrième, /es- Noureau.v Ponvnirit, c'est la formation fin Jacobin, du club, par suite la direction des élections, et le pouvoir passant toujours aux plus violents, jusqu'au ol mai 1 795. Si je puis rapporter en décembre ce quatrième livre terminé, je serai content. Je travaillerai tout l'Iiiver au

1. ^1. l'i Mme Ilelaroclio-Vt'iMicl vi'iiaii'iit do iiei-ilrc une pi-tilo tilh-.

"jO COKIŒSPONDANCE

ciiujuirnie, mais il iiio 'faut oncore un an avant de paraître. Je fais de mon mieux pour bien prouver et documenter ce que j'écris, et j'en ai besoin. Il est certain pour moi à présent que depuis 1828 et le livre de M. Tbiers nous vivons dans uneiUusion voubie sur cette époque. Le drame, la poésie, la pbilosopbie j)lus ou moins bumanitaire ont grandi tous ces gens-là; par exemple Robespierre n'était qu'un pion, un cuistre littéraire, un bavard d'académie de province.

Je lis Herbert Spencer, Principles of Sociologn, 1*' volume. 11 faut que vous le lisiez; les chapitres sur l'bomme |)rimitif, notamment sur la croyance aux Ghosts, au double de soi-même, sont des plus instructifs et de la plus liante portée. — Cela renouvelle et transforme toute la mytbologie. N'étant pas mytbologue ni suitout sanscritiste, je ne puis pas juger s'il a raison dans ses attaques contre Max Muller et contre les mythes célestes attribués aux maladies du langage; mais je voudrais voir Renan et Rréal lire son livre; il y a là une grande originalité, des masses de documents, et un point de vue psychologique tout nouveau.

Kt puis, mon cher ami, il n'y a que ces grandes généialilés pour vous verser l'opium nécessaire: sans cela les malheurs domestiques, les prévisions polili(pies nous donneraient trop souvent l'envie de nous noyer. Ce n'est pas la peine, la nature et l'évolution toutes seules nous noieront assez vite, nous et notre œuvre. Si vous veniez, si vous nous faisiez ce plaisir, je tâcherais de vous parler moins tristement. Et pourtant parler, rai-

i'i;i;.MiEiî voLiMi-; i»e « \..\ r.LVdMJïioN « :.i

sonner mèine sur les choses tristes, cela soulage; car l'aisonner est une action.

Adieu, mon cher Paris, soignez-vous hien, serrez d'avance les mains à ces pauvres Dolaroche-Vernet, et Iravaillons, c'est ce (|u'il y a encore de phis supporlahle. A vous.

A M. 1;MH.E RfiriMY

.Montlion-Siiinl-l!('i-ii;ii(l, S juillet IrSTT Mon cher ami. tâchez d'ahréger votre séjour à Lyon et chez M. Maville; j'ai peur que vous ne nous donniez pas assez de temps. Si les élections se font à Paris vers le commencement de septemhre, vous voudrez peut-être retourner. En ce cas, supposé que vous soyez chez nous vers le '20 août, vous nous feriez la l'ation trop courte. La duchesse de (lalliera a-t-elle vu votre o'uvre, et connait-elle })ar ses yeux la fondation à lacpielle elle vient de coopéi'er'".'

J'ai la même impression que vous sur la situation politi(pie. Le coup de tête du 16 mai ne peut que mal tournei- dans les deux sens; c'est une complication de plus dans une maladie organi([ue lente, qui, à elle seule, suffisait pour nous miner. — A mon sens, la France, depuis 1 78',), est un cheval vicieux monté par de mauvais cavaliers; dans les accidents la faute princi-

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