‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 111 sur 127 · II. TAIM;. CORRESPONDANCE. IV. 2ti · texte numérisé non relu

II. TAIM;. CORRESPONDANCE. IV. 2ti

r>3« COnUESPUKDA^CE

apprendre beaucoup à l'École Normale, et j'ai enseigné à l'École des Beaux-Arts, en sorte que je ne dois pas être trop sévère pour les Écoles spéciales. Néanmoins, je n'ai rien dissimulé de mes objections.

Comme vous le dites très bien, chacun, dans son cas personnel, peut parer un peu et parfois beaucoup aux inconvénients ; ainsi nous avons épargnéà mon fils l'internat des lycées : à llnstitut agronomique il sera externe et ne restera ([ue deux ans : ensuite service militaire d'un an, peut-être à portée de Paris ou de Menthon ; puis trois ans au moins d'apprentissage pratique sur place dans des exploitations agricoles. C'est tout ce que je peux faire pour lui ; à mon âge, le demeurant de la vie est bien court, et chaque année les forces baissent. • — Comme les années précédentes, j'ai dû cesser d'écrire. Il me reste à exposer et à expliquer la société domestique en France, la famille telle que l'a faite le Code civil, joint aux autres institutions du Consulat et de l'Empire ; cette dernière étude, si je puis la rédiger, laissera un effet encore plus triste que les précédentes ; car elle touche à une fibre plus intime, dont l'altération est encore plus grave ; notre tendresse excessive pour nos enfants est elle-même un mal. Probablement j'ai eu lorl, il y a vingt ans, d'entreprendre cette série de recherches ; elles assombrissent ma vieillesse, et je sens de plus en plus qu'au point de vue pratique elles ne serviront à rien ; un courant énorme et rapide nous emporte; à quoi bon faire un mémoire sur la profondeur el la rapidité du courant?

a LE HK(;iME MODERNE •. I,.\ MALADIE ET LA MOUT 3")i) Je partirai dans les premiers jours d'août pour Champel, où je passerai trois semaines. Ma femme et mes enfants vont bien ; leurs jeunes amis et amies arriveni parbandesel commencent avec mes enfants leui's parties (le Lawn-Teritna et de canotage. M. et .Mme Boutmy sont ici elle/, nous et sui veillent la construction de leur maison.

Présentez, je vous prie, à Madame (laston Paris, mon respectueux hommage. Le troisième volume de la traduction de Janssen ' m'est arrivé; si j'osais, en manière de remerciement, vous suggérer mon inquiétude, je vous demanderais de penser au peu d'application et de patience du lecteur français; il lira jusqu'à la paix d'Augsbourg; mais au delà? J'admire le zèle, le savoir, le talent du traducteur; mais le public ne lui ressemble pas, et l'intérêt du public français se soutiendrat-il pendant les quatre derniers volumes'.' Votre vieil ami.

A M. KM ILE BOUTMY

'J5 ;ioùl 1S02

Cher ami, je reviens aujourd'hui de Champel; je n'ai pas besoin de vous redire que plus tôt vous viendrez ici. vous et votre femme, mieux ce sera. Xous vous attendons lundi, et un peu plus tard. Madame Boutmy, qui choisira son jour.

i. Jean .liiiissciij L'Altettiagiie et Ut lié forme, traduclion E. Paris.

ÔKI COIUSF.SPONliAX'.i:

Je suis tout à fait de votre avis sur M. i\., ses croyances, sa vertu, son bonheur, etc. Il est possible que la vérité scientifique soit au fond malsaine pour l'animal humain tel qu'il est fait, de même tel organe singulier, anormal, une ouïe ou vue monstrueuse, excessive, non raccordée avec le reste, dans une baleine ou un éléphant. La seule conclusion que j'en tire, c'est que la vérité scientifique n'est supportable que pour quelques-uns; il vaudrait mieux (|u'on ne pût l'écrire qu'en latin.

Je reviens de Champel un peu accablé et sans forces; jemesuis mis en jachère parfaite pendant trois semaines. Nous verrons fin d'octobre si la faculté productrice s'est restaurée. Vous, qui vous traitez de sceptique et d'égoïste. vous l'avez été bien peu en restant six nuits dans la chambre qui donne la fièvre de foin ! Je vous reconnais bien là; moi, je serais parti après la première nuit; en notre état, tout doit être subordonné à la santé.

A lundi: tout mon respect et les amitiés de ma femme à Madame Boutmv.

A M. JOHN DURAND

Boringe, 14 septembre 1892

...Champel ne m*a pas réussi cette année. L'extrême chaleur m'y a fait beaucoup de mal, et la réaction interne, après l'eau froide, était trop forte. J'en suis revenu aHaibli, au lieu de fortifié, et avec un trouble ou désordre

« I.F, IlÉGIMK MODERNK ». I.A MAUDIK ET I.A MUHT ">41 renaissant, contre lequel il m'a fallu reprendre le régime le plus strict de nourriture et d'exercice. Mes forces physiques ont beaucoup baissé; j'ai tout de suite les jambes raides et lourdes pour la moindre marche, et j'ai dû réduire toutes mes promenades de moitié. La faliguc mentale n'est pas moindre, je n'écris rien: au r>l octobie, le dernier chapitre (sur la famille) sera à peine entamé, nolrouverai-je la fraichcur d'esprit à Paris et pourrai-je finir mon livre? Je n'en sais rien, il me semble ici que la vieillesse est tombée sur moi tout d'un coup, cela n'a rien de surprenant à mon âge....

AU [tUC Di: SLiKMONKTA', A HOME

Paris. 17 m;ii 1804 MonsiL'iir le Duc,

Aussitôt après mon arrivée à Paris, j'ai porté choz lo prince Gabrielli- la lellrc dont vous m'aviez chargé pour lui. 11 est à Kome.

Pendant tout le reste de mon voyage en Italie, j'ai porté avec moi conune un souvenir charmant la pensée de l'accueil que vous m'aviez fait et des bontés dont vous m'aviez comblé. J'en profiterai, je l'espère ; à Pérouse, à Bologne, à Ravcnne, dans toute la Honiagne et dans la Haute Italie, j'ai beaucoup causé avec des gens de toute classe, et j'ai tâché de voir l'Italie présente en même temps que l'Italie passée. En ce moment à Paris, je lis beaucoup, et je tâche de comprendre votre situation en étudiant de nouveau votre histoire. Quant à mes synipalhies, j'ose dire que vous les coiniaisscz. Il est impossible de voir une nation si riche d'intelligence et de génie, sans lui souhaiter l'unité et l'indépendance, que ses voisines, presque toutes inférieures pour les dons naturels, ont conquises sans grands eU'orts. 11 me semble que la cause de tout le mal c'est que le moyen âge, j'entends le moyen âge germani(iuc, vous a manqué. Les

1. Dom Micliel-Any:e Caotiuii, duc de Sormonela, né en 1804, décédé en 18X2, père du duc actuel et de la comtesse Krsilia Lovatolli.

2. Le prince Pl.icido (i.diriclli, né à lîmiio en 18.">2, pclit-lils de Ijicicri HoiiaiPMitc.

Barbares n'ont fait que vous découvrir, ils ne se sont point substitués à vous, ils vous ont laissés Latins, vous êtes restés engagés dans le régime municipal antique; vous n'avez point eu de féodalité prépondérante et organisée ; vous n'avez point connu le sentiment de fidélité chevaleresque, puis déloyauté monarchique, qui,]en Angleterre, en France, en Espagne, en Allemagne, a groupé les vassaux autour de leur suzerain, puis les sujets autour du trône : sauf à Naples, vous n'avez eu que des essais de république à l'antique, puis de petits tyrans à l'antique. Faute d'une conquête suffisante, vous n'avez pas eu l'organisation convenable, et à la fin vous vous êtes trouvés plus faibles parce qu'au commencement vous étiez demeurés plus torts.

Mais depuis 1789, si je ne me trompe, l'organisation des États européens se transforme. L'ancien sentiment de fidélité monarchique disparaît : le roi ou l'empereur n'est plus qu'un grand juge de paix, une sorte de sergent de ville commode, obéi tant qu'il fait bien son office, au besoin remplacé par d'autres, et une nation n'est plus qu'une multitude de bourgeois ou de paysans, occupés à préserver leur terre ou leurs rentes, et payant des fonctionnaires de toute sorte avec un grand fonctionnaire central, pour jouir en paix de ce qu'ils ont acquis. Ce sentiment d'intérêt bien entendu, cette habitude de garder son bien, cette colère contre les voleurs domestiques et les pillards étrangers sonl des sentiments qui peuvent se rencontrer en Italie aussi bien qu'au delà des Alpes. Ils ont pour source l'industrie et la culture générales, l'industrie qui enrichissant les hommes leur donne des biens à défendre, la culture qui en éclairant et en relevant les hommes leur persuade qu'ils ont des droits, et que des droits doivent être défendus. Ces deux circonstances font leur effet chez vous comme chez nous, et l'on peut en conclure que chez vous et chez nous l'issue sera la même. Si nous avons les éléments d'un État indépendant et régulièrement administré, vous les avez aussi. Si nous

APPENDICE rj.47

(M)iiv(ms nous fçrouper autour d'un juge «le paix assis sur un fauleuil do velours, ou bien autour d'un sergent de ville assisté de trois cent mille soldats, vous le pouvez aussi. Les conditions sociales étant changées, l'avenir change; vous n'aviez pas comme nous les matériaux d'un état monarchique à la façon de Louis XIV; vous avez connue nous les éléments d'une espèce de démocratie centralisée, à lal'açon de Louis- Philippe ou de .Napoléon III, el il me seiid^le que si votre couiant coule dans mi lit plus obstrué que le nôtre, néanmoins, conuTie il coule sur la même pente, vous devez arriver tôt ou tard vers le même bas-Cond.

I*ardonuez-moi ce dernier mot; nous qui sonmies arrivés, nous voyons nos misères; elles sont moindres que les vôtres, mais elles n'en sont pas moins réelles, et je trouve qu'on n'a guère en ce monde que le choix des maux, et non le choix des biens. Pardonnez-moi encore ce long raisonnement, et les erreurs qu'il peut contenir; je tâtonne, je cherche, et je vous soumets mes conjectures. Il me sembi»; que je suis encore dans le grand salon demi-éclairé, où j'ai reçu tant de témoignages de votre obligeance, où votre famille m'a accueilli avec une grâce si prévenante, où j'ai joui si librement de votre science, de votre aménité et de votre esprit. Que ne puis-je vous avoir à Paris ! Je sais bien d'autres gens (|ue moi qui vous demanderaient la faveur des conversalions que vous m'avez accordées. Si monsieur votre fils vient cet été ou cet automne à Paris, j'espère qu'il n'oubliera pas la rue Bretonvilliers, le n° 3 ; c'est un quartier perdu, une maison d'écrivain, et ce qu'il y trouvera de mieux, c'est le souvenir plein de gratitude et d'attachement que j'ai gardé de vous et des vôtres.

Mille respocis allectueux.

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