‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 32 sur 127 · DES ANCIENS ELEVES DU LYCÉE CONDORCET · texte numérisé non relu

DES ANCIENS ELEVES DU LYCÉE CONDORCET

t29 jimvier 1K7S

Je vous remercie, messieurs, de l'honneur que vous m'avez fait; il n'est guère mérité, et il est bien embarrassant. Pour la première fois de ma vie je suis à pareille place, et je ne puis m'empècher de songer à ceux qui ont occupé celle-ci avant moi. Il en est un que vous reconnaîtrez sans que j'aie besoin de le nommer, un maître dans l'art de parler et d'écrire : sa parole a la correctittii d'un écrit, et ses écrits ont le naturel de la

I. rubli('' dans \cs Annales' de l' Association amicale des anciens ilères du Lijcce Condorcet, Paris, OUendorf, 188G.

00 cnp,iiF.sr()i;iiA.\CE

parole. Nous gagnerions tous à lontendre, moi, plus que personne, car j'aurais le |)laisii' de me taii-e. outre le j)l.iisir de l'écouler.

De quoi vous parlei'ai-je, si ce n'est de noire lycée'.' Les hommes de notre génération et de notre métier lui ont une obligation particulière. Si nous avons entrevu quelques idées en critique et en histoire, c'est la i hélori(|ue qui nous les a suggérées. On nous disait que le discours doit être a|)pr()pi'ié au cai-aclèi'e de l'orateur. Cela nous conduisait à éludiei' ce caractère : nous allions à la Bil)liotliè(jue, au musée du Louvre, au Cabinet des estampes; nous découvrions par degrés en quoi un moderne did'ère d'un ancien, un chrétien d'un païen, un Romain d'un (irec, un Koiiiaiii contemporain d'Auguste d'un Homain conlempordiii de Scipion. Nous tâchions d'ex]ii'inier ces didéreuces, nous connuencions à deviner la véi'ilabie histoire, celle des âmes, la profonde altération que subissent les cœurs et les esprits, selon les changements du milieu physique et moral où ils sont plongés. Il est possible que nous ayons nuil marché dans cette voie; elle est large, elle mène loin, et nous remercions nos maîtres de nous y avoir engagés.

Cela )ie veut pas dire (pie tout soif |>onr le mieux dans le uieilleur des collèges possibles. iNous avons appris bien des choses depuis sept ans, entre autres ceci, qu'il est une science de l'éducation. Sur ce terrain, les l'ccherches amèneront les réformes. Nous devons beaucoup au collège, nos enfants lui devionl davantage; et

LES DEUX DERNIERS VOLIMES DE « LA RLYUlITlnN ,, «il

si nous regardons le passé avec t;ralitude, nons ct)!!^!dérons l'avenir avec espérance.

Voilà i)()nrquoi, messieurs el cliers camarades, je vous propose de boire, du même coup et du même verre, à la prospéi'ité présente et à la prospérilé fului'c du Ivcée Fontanes.

A M. GASTON PAKIS

^li'iillioN-Saiiil IJcniJird, 'i8 .juin llST'.t

Mon cher ami, ^rand merci de votre lettre; nous avons ici (ont ce (|ue nous pouvons désii'er, sanl' la conversation. Pour l'Académie ',j"apprends anjouidiuii (pi'elle a eu le bon sens d'exclure les académiciens; si jeu étais tout à l'ait, je donnerais le prix Reynaud à Sully Prud'homme^; réilexion faite, c'est lui qui, à tous éjiards, le mérite le nùeux. Quant à moi, j'ai envoyé mon discours; il ne contient pas la plus petite allusion aux choses politiques ou religieuses; je déteste les professions de loi personnelles et les coups d'épingle; M. J.-B. Dumas, mon « récipient » me parait approuver cette précaution de son récipiendaire.

Je lis la Chambre ; les discussions sur la loi Ferry me

1. Il siij^issait tlu prix Jo;ui P.eynaud ,10 000 IVaiics) à dccenifr tous les di.K ans par chaque Académie. C'était le lourde l'Acadéiiiie française.

2. René-François-Arniand Sully Prudlioniine, poète fiançais, de l'Académie française, né à Paris en 18r>"J.

!»t> CORRESPONDANCE

semblent à la hauteur de celles de rAsseinblée Législative sur laquelle j'écris en ce moment. C'est un malheur pour les trois quarts des cervelles que les idées générales sur l'État, le Droit, etc. L'idée est trop large pour la cervelle, et déborde on bavardage ridicule. Je ne sais si je vous ai conté une conversation que j"ai eue avec Théophile Gautier sur Victor Hugo; après lui avoir accordé tout ce qu'il voulait sur les images, le rythme, la technique des vers, les belles machines théâtrales, etc., j'en vins à lui parler du fonds de la métaphysique, de la politique, des vues sur l'histoire, bref de la philosophie de son idole. A la fin, baissant la tête, avec une sorte de grondement douloureux et bas, comme vaincu par la vérité, il me dit : « Oui, c'est Jocrisse à Pathmos. » Et bien, on pourrait dire la même chose de nos Jacobins d'aujourd'hui et d'autrefois. Vous avez lu hier ou avant-hier ce mot : « Nous sommes l'Etat » ; ils le croient ; chacun d'eux est une espèce de M. Homais sur le trône de Louis XIV ou de Napoléon.

Et aujourd'hui encore, quel discours que celui de M. Ferry! « La Révolution est notre Évangile ». Défense de la blâmer ; c'est attaquer la foi d'un parti, de la majorité. La conclusion évidente, c'est que les objets de foi ne peuvent être un objet d'enseignement public: aussi très sagement, de mon temps, on n'enseignait l'histoire de France que jusqu'en 1781t. Entre la qnatrième et la troisième, on laissait une lacune, toute l'histoire des origines du christianisme, d'Auguste aux Barbares. Si je dirigeais un lycée à Alger et qu'il y eîit des enfants

LES DEUX DERNIERS VOLUMES DE < LA l'.ÉVOLUTION » 03 imisiilinans, je ne donnerais sur Mahomet que les dates et les laits tout secs. Impossible d'enseigner autrement une histoire controversée que les passions et l'intérêt des partis tirent en des sens contraires. C'est pour cela qu'il faudrait se contenter dans nos lycées de dicter un pur résumé rhronologicjue de l'histoire contemporaine, ne moiilicr (priiii s(|uelette. Ah! les terribles politiques ([ui noient avoir dans leurs mains toute la vérité, même celle qui n'est pas encore faite ! Me voilà aussi hérétique, ennemi de la France moderne. Je vous assure que le^ (lirondins de la Législative ne sont pas jolis à voir de près; l'orgueil doctrinaire et juvénile est le fond, et ils se permettent jusqu'au 10 août tout ce qu'on fera conti'e eux après le 10 août.

Je vous serre la main en vous priant de croire votre docteur : soignez-vous, mon cher ami, et reposez-vous; et ne soyez pas spiritualiste jusqu'à oublier que vous avez un corps, que la vie de cabinet et la vie du monde Unissent par lasser ce corps, qu'il lui faut du grand air, de la flânerie, et de tenq)S en temps le retour aux haiiiludes animales. Je tâche de vous prêcher d'exemple. — Toutes les amitiés de ma femme et de mon beau-père. y ours.

î)i CORRESPONDANT,!'.

AU CiiMlE 1>L \1AI;IE1.'

,M('illlitiii-^;iinl-l!iM'ii;iiil, li ikm'iI IS'U

Monsieur,

J"ai reçu presque en même temps que voire lettre le volnme- que vous avez bien voulu ni'envoyei-, et je vous remercie de Thonneur que vous me faites. J'ai depuis ti'ois ans dans ma bibliothèque votre Etude mi- Fouché'' et le conmiunisme en 1795, et l'un de mes plus vifs et de mes plus rares plaisirs est de lire les livres de première main. Les vôtres sortent directement des sources; j'ai feuilleté aux Archives, dans les Mi,^sions révolutionnairea, les cartons qui concernent le proconsulat de Kouché dans la Nièvi'e. Il y a deux ans, j'avais entre les mains les procès-verbaux des sections de Paris, le 9 thermidor. Vous voyez que nous avons travaillé tous deux sur les mêmes pièces, et je serai très heureux, notamment pour le 9 thermidor, de m'en référer à vos textes si probants et à votre discussion si conclusnte; je crois avec vous que Robespierre n'était qu'un sot, timide, effaré, haineux, à peine digne d'être un avocat de troisième ordre en province. C'est le caractère général des Terroristes, l'incapacité. Quant à la probité.

1. 1,0 comte A. fie MarloI, ancien pirlcl, aiilriir de divers ouvrajïes sur l'iiistnire do lu Révoiiilion.

2. Ti/prs rrvohilioiiiiairrs. II" partie. 1,r 9 Theimidor. Paris, 1871».

ô. Paris. IST:..

Li:s iii;i\ iii:i;Mi:fis voi.umks de « la ukvolition .. or.

j"i,q-n(>rais !•' l'ail (|iumous ciloz de Panis' (p. Kîj.J'ailii (|ii('l(iiit* pari qiii' Saint-Jiisl avait voh' clos pièces d"ar- Ut'iil('i'i(> ; je vous serais l'oil ()blii;é si vous voulic/ liicii nrappri'iulre où ji; pourrais li'ouvor la preuve de celte allégation (p. oliO). Carra a eu deux ans de pi'isou pour vol. C'est domma,2rp que vous n'ayez pu reconstituer la jeunesse de Fouché ; je vous signale aussi celle de ll.intoM, si peu connue, et loule sa vie privée ou politi- (|U(' juscpraii lilaoùl. Kn sonniie, ils sont presque fous du même acabit que les chefs de la Commune de 1871. l ne seule objection : élait-il nécessaire d'introduire ici M. Tliiers et le 18 Mars, c'est-à-dire un moment et un boinine sur lesquels l'histoire ne peut encore prononcer, puisque l'enquête sérieuse n'est pas finie ? Nous autres, amateurs de l'histoire documentée, prouvée, ne devons-nous point éviter, avec un soin extrême, l'accusation que les journaux nous jettent aux jambes, celle d'étudier le passé d'après un parti pris sur le présent'.' Je vous soumets celte critique parce qu'on l'a dirigée contre mon propre livre.

Agréez, Monsieur, avec mes vifs remerciements, les assurances de toute ma considération et de toutes mes sympathies.

1. « l'aiiis iivait lio tristes aiilécoiieiils. Kii 1774, il avait élt! cliassé, pour vol. du Fn'sor dont son oiicio élait sous-caissier, y 7. ii'ti. »

AU Cd.MTE DK MAHTEr.

Jleiillioii-Saiiil-JJei'iiard, li iiuvoiubrc 1879

Monsioiir,

Vous êtes bien obligeant, et je vous suis entièrement obbgé; j'eni])0i'terai à Paris, le mois prochain, les indications que vous me transmettez, et si, par hasard, vous y veniez cet hiver, je serais très heureux de vous rencontrer pour profiter de votre conversation.

Sur Danton, tous mes renseignements confirment les vôtres, et l'emploi de prète-nom me semble très probable. Néanmoins, ce n'était ni im grapilleui'ni un thésauriseur, mais un homme de vie large qui mangeait beaucoup, donnait de même, et distinguait mal le tien et le mien. En cela, analogue à Mirabeau, mais plus bas. Sa supériorité est qu'il n'était pas dupe des phrases et des formules révolutionnaires ; comme Mirabeau, il s'en servait, mais voyait la réalité à travers.

Tout ce que vous pourrez me donner sur les massacres de septembre sera le bien venu ; j'en suis arrivé justement là, et cet hiver, à Paris, j'activerai ma récolte. Je suis allé aux archives de la Préfecture de police : M. Labat m'a montré ce qu'il avait, mais le pétrole de 1871 a beaucoup détruit. Heureusement, le deuxième volume de (iranier de Cassagnac [Hinfoire des (ii rondins)^

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