Héforme sociale du 1" septembre 1881, page 155 et siiiv
[I.KS DEUX DKIl.MEUS VULIMES DE « I.A ItEVOl.ITloN » 1Ô3 tait, en rhétorique, des discours et, en pliilosopliie, des dissertations, a piis l'habitude de déduire a pilori.
2" l/école de droit. — Elle aussi enseii^ne la méthode déduetive a priori. Notre (Iode et le Digeste dérivent leurs prescriptions de certains principes abstraits. Jamais, dans nos écoles, le droit n'est dérivé de l'histoire positive ou des mœurs du pays donné. La méthode allemande de M. de Savigny n'a pas pris place. A peine si l'étude du droit comparé a conunencé.
o" Les écoles d'économie politique. — Jusqu'à M. Leroy-Beaulieu, l'économie politique française était purement déduetive, fondée sur la théorie de la valeur en soi, de l'échange et autres abstractions.
i" Le journalisme. — Rien de plus connnode pour faire un article que de partir d'un principe abstrait et d'en développer les conséquences. 11 est même impossible de faire un article autrement. Tout article doit être aftirmatif et aboutira une conclusion tranchante; c'est ainsi ((u'il est littéraire et lu.
o" L'ensemble des institutions françaises. — Tout y est sinq)le, logique, fondé sur des principes uniformément appliqués à trente-six millions d'hommes.
0° Le fond d'esprit et le caractère du Français. — Il répugne à l'attention, à l'application soutenue. Il veut voir clair tout de suite, au risque de voir faux. 11 aime à planer haut dans l'air et même dans le vide. Il n'a j)as la dose suffisante de mémoire et d'imagination pour voir les détails, les circonstances, la complexité énorme de la réalité vivante. H est rhétoricien et ba-
154 CUKRESl'ONDANCE
vard. De plus, il est vaniteux et souffrirait davouer son ignorance et son incompétence. Quand il sait à peu près une chose, il croit savoir par surcroît tout le reste. Voyez nos médecins, chimistes, phvsiciens, mathématiciens à l'Assemblée nationale, ils n'admettent pas qu'il y ait des sciences morales et historiques distinctes; ils croient les savoir, en vertu d'un bon sens infus, et parce qu'ils ont étudié un coin de la nature physique; ils se croient experts et profès sur tout le groupe des sciences qui traitent de la nature humaine.
7" .l'ajouterais une dernière cause, très bien exposée par M. Ferrand, dans la Réforme sociale^. — Par l'organisation vicieuse de notre régime municipal, et par le manque d'institutions libres, l'individu n'a pas, chez nous, l'éducation politique élémentaire qu'il reçoit en Suisse,, en Angleterre, en Belgique. Il ne sait pas ce que c'est qu'agir en corps, constituer un bureau, nommer un président, parler au public, taire un rap- |i()rt précis sur une aiïaii'e, subir la contradiction, ti-ansiger, etc. Notre système politique et administratif lui donne tous les droits et lui retire toutes les facultés; de là ses prétentions énormes et son incapacité parfaite. Un écolier d'Elon, un fendenr de bois dans riUinois en savent plus en politique que la jtlupart de nos députés.
Far cette lettre, j'ai seulement voulu vous dire combien j'étais d'accord avec vous....
1. Héf'orme socialr dos 1') ;ioùt et \h septoiubre 1881, arliclos dt; M. Josciili Ft'n-;nul sur la liéf'onnc municipale en France.
LES DEUX DEIINIERS VOLUMES DE « LA RÉVOLUTION » lôô
A iMADAME FRANCIS PONSOT
Menthoii-Saiiit-B('ni;ii-(l. '20 novembre 1881
Chère Madame,
.... Mon intention est d'essayer les deux crus et de vous demander oO racines d' Kl vira et 50 racines de Noah'. i\os terrains sont des alluvions mêlées de cailloux, assez souvent argileuses. La terre est très riche; toutes les herbes y poussent plus qu'on ne veut. Notre printemps (avril, mai) est assez froid, la bise et les gelées blanches nuisent souvent à la vigne. Nous faisons la vendange très tard, du 15 octobre au 1®"" novembre; ordinairement l'automne est beau, très doux, très clair; c'est le dernier mois avant la récolte qui fait la maturité et la bonté du vin.
Le Graindorge dont vous voulez bien vous souvenir est mort depuis longtemps, quinze ans sont un si long intervalle dans une vie d'homme! Quand je relis les livres éciits alors, je ne me reconnais plus. C'était le moment où je vous ai vue pour la première fois à Marseille; j'ai encore des notes sur cette soirée; mon ami Ponsot m'avait conduit dans la ville.
Aujourd'hui, je fais ce que vous faites; je voudrais fonder pour les miens un petit établissement local, une maison de famille, laisser ici le souvenir d'un homme
1. Les vij>niihles lie la Savdie élaiit phylloxérés. M. l'aine soctupait alors île leur recuiislitutioii au moyen de plants américains.
r.O COHHESPONDANCE
utile et de bonne volonté; j'espère que mes enfants resteront ici : nous y avons notre tombeau futur; leurs grands parents y l'eposent déjà; je souhaite que mon fils aime la campagne et ne se condamne pas à cette vie de Parisien, de citadin, qui est celle des hôtels garnis. Ajoutez que, si j'en crois mes prévisions, le séjour de Paris, ville de guerre et d'émeute, ne sera pas bon pour les années qui viennent. Vous avez grandement l'aison de donner à votre iils une spécialité pratique; je souhaite toujours qu'il sache l'espagnol, c'est de ce côté qu'il y a le plus de débouchés pour un homme de votr-e pays, actif et intelligent. Un de mes amis qui a beaucoup voyagé et vécu à l'étranger me dit que les deux langues essentielles à un commerçant, à un fabricant, à un homme d'initiative sont l'anglais et l'espagnol.
A M. PAUL BOIKGET
Montli(iii-Saiii(-l!('ni.ii<l. '24 novenihrc 1881 Mou cher Monsieur, il y a plusieurs jouis que je veux vous écrire; mais j'achevais un long chapitre qui m'a coûté beaucoup de peine. Me voilà débarrassé, et je puis vous remercier, d'abord de tout ce que vous avez écrit d'aimable pour moi dans |)lnsieurs articles du Parlement, ensuite de voire envoi'. Je vous suis tou-
\. I/ciivoi (lu iiiiiii(''ri) de l;i Simi'cUe Revue ooiiteiiant l'artido (1(> M. Paul lîourjjet sur Itaudolairc, le proniior des Essais fie psi/-
LES DEUX DEKNIEKS VOLUMES DE « L.V UÉVOLUTD»' « lô7 jours avec un vif intérêt, une grande sympathie et je compte cet hiver tailler avec vous de longues havettes. il en faudrait une bien longue pour vous dire toutes les réilexions que me suggère votre article sur Baudelaire. J'ai connu l'homme, j'ai beaucoup lu ses Poèmes en prose, j'ai peu lu et mal goûté ses Fleurs du mal. Je ne suis donc qu'à demi compétent. J'admire certaines phrases aiguës et intenses oùvous l'égalez, je trouve votic analyse pénétrante et juste. Voici pourtant mes objections: D'abord les écrivains que vous vous proposez d'étudiei- ne forment pas un groupe naturel, les psychologues proprement dits doivent être séparés des pessimistes à sensibilité suraiguë et à style surmené. A mon sens, les artistes qu'il faudrait ranger à côté de Baudelaire, sont d'aliord les tioncourt, puis S\vinburne, puis plus loin, à cause de leur style très sain. Flaubert, Henri Heine et Léopardi.
Un groupe distinct, qui n'a aucun de ces caractères, qui est plutôt scientifique que littéraire, qui juge le monde, sinon bon, du moins passable est celui de Stendhal et de Saiide-Beuve; je voudrais pouvoir me classer au-dessous de ceux-là, mais dans leur cercle.
Ma seconde objection poi'fe sur les excellentes et dangereuses pages i06 à il.')'. Vous allez me trouver
cliologie conLcmporainc. Les ciilitiiics de '\l. T.iiiir pord-iil sui' le lilaii <le ri)iivray,e qui lui avait été soumis.
1. (',(>s ]iagt>s couleuaieiit la lluMirie de la (léca(leu('(\ iiiotli(i(''e par M. lidui'i^et d'ajtrès cette indication de M. Taine. (Voir Essais (le psyriioloyie contemporaine, éd. l'Ion, 2 vol., tome F, p. 19 et suiv.)
bien classique et Prudhomme. Mais, d'abord, en fait de slyle, je suis persuadé qu'il y a des règles ; certaines manières d'écrire sont absurdes. Personnellement, j'ai de rainitié pour Edmond de Concourt, mais son style me fait l'elîet d'une musique fausse et forcée, et me donne des maux de nerfs. Baudelaire, si faisandé dans ses sentiments, est parfaitement sain dans le style de ses poèmes en prose. Dans cinquante ans celui des Concourt ne sera pas même compris, comme vous l'affirmez, par les spécialistes; voyez aujourd'hui les vers de Donne et de Cowley, de Marini et de Congora ; les spécialistes qui en auront fait l'étude y découvriront ce qui y est, l'effort outré et mal placé, l'affectation abominable, l'inexactitude, l'exagération, le décousu, la monotonie. Jamais l'épilepsie ne vaudra la santé. Làdessus je vous demande la permission de vous renvoyer à un volume dont je corrige la réimpression, Vldéal dans l'Art: ]\ ai mis toute ma théorie et toutes mes preuves; je ne veux pas les répéter ici. Sans doute, à un certain point de vue, au point de vue scientifique, tout est forcé, déterminé, et par suite égal, mais c'est abuser des mots que d'appeler tout état un état normal, il y a un beau, un bien, un idéal, des degrés dans l'idéal, des moyens plus ou moins sûrs d'exprimer l'idéal ou la réalité. — Sui' ce [loinl, les psychologues conune vous ne devraient jamais l'aiie de concession. Tout sentiment humain a sa notation précise; en général cette notation est d'autant plus précise quelle est jjlus simple. Là-dessus, pensez à notre cher Stendhal,
Ij;s DEUX DEUMKHS VOLUMES DE « LA ItKVOI.l TION ■< l'.'.i
il ;i bien raison do. dire qu'il écrit comme le Code civil, et vous savez (|ue la plus grande partie de la Chartreuse a ëté transcrite d'après sa dictée ou son manuscrit sans rature.
Quant aux sentiments eux-mêmes, . ce n'est pas Hadrien*, si actif et si pratique, qu'il faut comparer à un chef germain du iv*^ siècle, mais les imbéciles malades et alïolés de ce temps, les Honorius et Arcadius, ou, si vous voulez, les llèliogabale et les Caracalla. Voyez au Vatican les bustes de ces gens-là, ce sont des idiots à lies nerveux, bons pour Bicètre. — De ce qu'une chose est rare, il ne suit pas qu'elle soit supérieure; l'éléphantiasis est rare, et la sensibilité de Baudelaire est le commencement de la paralysie par laquelle il a fini.
Pardon de cette polémique, dites-moi en letour si vous vous porlez bien, si vous tirez de votre voyage en Angleterre le sujet de quelque livre. — Moi, j'ai été las tout cet été; j'ai à peine écrit la valeur de 80 pages et je m'interromps à présent. Je passerai à Paris pour les élections académiques, mais probablement nous ne reviendrons à poste (ixe que pour le 25 décemlu'c.
Je vous serre la main bien affectueusement, el je suis lout à vous.
1, Exsais de /istjcholocjic coiileniporaine {éd. Pluii . \>. 2'2.
UO COIIRESPONDANCE
A M. JOHN DURAXD
Mciitlion-Saiiit-IJeyiKird, 'Jo iioveiiibrc 1881 Mon cher Durand, je viens de recevoir votre article dans le Penn Monlhly et Mme C. nous a envoyé le numéro de VAtlantic Monlhly qui contient votre essai sur French Domestic Life. Sur le premier, si mon livre n'en était l'objet, je dirais que je le trouve très juste. Le second ma été fort agréable et me semlile très instructif. Je vous remercie de la discrétion que vous y avez mis : en disant (jue votre hôte était al)sorbé par les devoirs de la vie publique, vous avez démarqué le linge, détourné l'application que pourrait faire le gros public. Le souveuir (|ue vous avez gai'dé de ma mère touche en moi des cordes profondes. Cette promenade à Tliônes et cette station près de la cascade ont surgi tout d'un coup en moi comme une vision. Votre explication de nos murs et clôtures est bien intéressante: •'avoue que j'aurais de la peine à vivre dans un pays où tout le monde se croirait en droit de jeter les regards sur ma vie privée; si tout homme qui possède une notoriété quelconque doit devenir la proie des reporters, sa seule ressource est d'écrire sous un pseudonyme et de garder soi-même l'incognilo. — Ce que vous dites de l'inlluence du protestantisme sur l'éducation n'est pas moins remarquable; l'ensemble de toutes les institutions protestantes me semble comme à vous destiné à rendre l'individu plus fort, mais moins hi'in'cux.
I,i:s ItKUX ItKRÎSIKi'.S Vdl.IMES l)K LA ■( lîKVOUlTKtN » 141
Andiv', ;'i qui j'ai fait lire la prcinic'ic moilii'di^ votre élude, dil qu'il y manque des clials! ils sont ici des gentlemen, des hôtes, et occupent une place notable dans notre vie domestique. Mais peut-être avez-vous omis celle prédilection, connue une faiblesse qui à des Américains sendilerait ridicule.
Je n "ai pas i;rande envie de lire les deux volumes de M. Parton sui' Voltaire; mais dites-moi si ses autres biographies, noiannneiil celle de Tranklin et surtout de Jackson sont bonnes, bien appuyées sur de bons documents et faites par un esprit critique. Rien de plus instructif selon moi que les biographies: voyez celles de Macaulay et de Dickens; et rien de plus amusant.
I)e|)uis un mois nous avons un lem|)s admirable, pas un nuage, pas de vent! nous prenons le café dans le jardin. Je viiMis de finir mon pi'iMiiier chapitre, environ 75 pages d'ijnpression, j'ai eu bien de la peine à le décrocher; j'espère que les autres seront moins difficiles, juais en tout cas, il me faudra encore deux ans. Il y a tro|) de faits à grouper et à condenser. Tout à vous.
A M. KMII.E BOUTMY
Meiitlioii-Saint-Beniard, '27 novembre 1881
Cher ami, j'apprends, avec grand chagrin, la baisse de votre santé, et. avec espoir, l'amélioration que le