TAI\E. CORRESPOND VM;E. IV. L
davantage à Paris, où il occupait depuis le printemps 1884. rue Cassette, dans l'ancien hôtel Mole, un vaste appartement clair et tranquille aux hautes pièces sobrement décorées. Tous ceux qui ont connu M. Taine trouvaient que ce vieux cadre lui convenait admirablement : la petite rue, vraie rue étroite de province, était calme comme une rue de province. Presque en face l'hôtel Mole se trouvait l'hôtel d'Ilinnisdal. où était l'Institut Catholique dont le recteur, Mgr d'Hulst, eut de fréquentes relations avec M. Taine au moment des articles sur V Église et l'aida beaucoup dans sa documentation. Quoique M. Taine ne tut guère mondain, et que depuis longtemps il eût renoncé aux sorties du soir à cause de sa santé, il recevait volontiers ses amis, et tous les hivers, pendant deux ou trois mois, chaque lundi, il y avait rue Cassette des réunions qui se faisaient de plus en plus nombreuses. Le monde de l'Institut et le monde des lettres en faisaient naturellement le fonds, avec MM. Berthelot, Renan, Ed. Rousse, le comte d'Haussonville, le vicomte de Vogué, Maspero, .1. Bertrand, Boissier, Bourget, Lavisse, Thureau-Dangin. Leroy-Beaulieu, Yandal, Sorel. Mais on y.royait en outre un certain nombre de personnalités politiques, comme le comte A. de Mun, MM. Ribot, Cavaignac. Ed. Aynard. Cochin, Léon Say; beaucoup de diplomates et ambassadeurs étrangers, des artistes comme Léon Bonnat*. Paul Dubois; le général de Galliflet venait fréquemment; presque tous les Anglais connus qui passaient ou séjournaient à Paris allaient rue Cassette, depuis Matthew .\rnold, Lecky, John Morley, lord Aberdare.le duc de Bedford, Lord Reay, jusqu'à Mines lluinphry Ward et Mary Robinson. Tous, aussi bien le confrère académique que le jeune timide débutant de vingt ans, trouvaient auprès de M. Taine le même accueil doux, affable, dont on ne perdait pas le souvenir quand on en avait une fois éprouvé la bonne grâce.
1. I.p hpnn portrait que I.éon Ronnat fit do M. Taino fiatc rio
Il coupait parfois au printemps la saison parisionno en allant passer quelcpies jours à Fontainebleau ou Barhizon. Là, au contact des vieux arbres, celui que Sarcey appelait jadis le grand bûcheron semblait retrouver les forces de sa jeunesse. M. Taine sentait passionnément les paysages, et |)lus qu'aucun autre celui de la l'orèl remuait en lui les libres intimes'. Il coulait quelquefois que les deux émotions poéliques les ])lus intenses qu'il eût éprouvées de sa vie lui avaient été données l'une par la première lecture de Vlplii- (jénie de Goethe, et l'autre par la vision d'une jeune futaie de chênes, un matin de mai, à Fontainebleau; et quelque attachement qu'il eût pour la Savoie, il y regrettait parfois ses forêts des Ardennes, ces grandes forêts qui, aux diverses heures du jour et de la nuit, ont « des joies et des menaces inexprimables ».
Dès le début de 1890, il entreprit cette étude sur l'Eç/lisr ((ui devait paraître en trois articles dans la Revue des Deux Mondes en mai et juin 18!tl*, élude à laquelle il apporta la même conscience, la même absence de parti pris que dans toutes celles d'ordre si dilTérent qui avaient précédé.
Les articles sur r£co/e parurent en mai, juin et juillet 1802. Ils devaient être suivis par l'étude de l'Associât ion et de la Famille'', puis, dernier livre de l'énorme ouvrage, par « le Milieu Moderne ». Là, M. Taine devait mettre le faîte de son édifice et rassembler en quelque sorte ses conclusions. Ces conclusions sur la France, diagnostic suprême du docteur sur un malade chéri, il les prévoyait comme devant
1. Voir l'article sur les Ardennes dans les Derniers Essais de Critique et d'Histoire, et l'article sur Sainte Odile dans les Essais de Critique et d'Histoire.
1. Sur le soin extrême et consciencieux que M. Taine mettait à se documenter, on se permet de reporter le lecteur à un article publié dans le Gaulois du 3 mai 1904, repris dans .4 l'Académie et Autour de l'Académie, par le comte d'Haussonville.
5. Voir lavant-propos du Régime Moderne, tome XI fédit. in-16) par M. André Chevrillon.
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être de nature si désolante, qu'il en était lui-même terrifié. « Je me demande, disait-il parfois, si j'aurai le courage do les formuler et de les écrire, n Ce douloureux dilemme lui fut épargné : en septembre 1892, alors que quelques pages' seulement sur VAssociatioyi étaient rédigées, la plume lui tomba des mains pour toujours. Une brusque recrudescence de son ancien mal le terrassa en Savoie : les siens le ramenèrent à Paris, et ce fut là que, cinq mois durant, lucide et sans illusion, assistant à sa propre destruction organique, à travers des périodes de cruelles souffrances physiques stoïquement supportées, il attendit la mort. — Elle le prit doucement et sans agonie le dimanche o mars 1895-.
Son coFps repose dans le tombeau de Savoie, sur la colline au-dessus de Boringe, selon sa volonti'.