‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 63 sur 127 · A M. F. DE H0B1.RT · texte numérisé non relu

A M. F. DE H0B1.RT

P;iris. 25 iHivemliro 1884 Monsieur,

Vous êtes Itien indulgent pour le pauvre M. Graindorge*; il y a vingt ans que je l'avais pei'du de vue. 11 a longtemps gardé l'incognito et le masque; vous savez que, sous le masque, si on lâche parfois des vérités, on se permet aussi des excès de parole; probablement l'auteur a profité de son déguisement américain, en tout cas, il a donné à entendre qu'il n'endossait qu'à demi les idées de son personnage : tout son effort a été de le faire cohérent et vraisemblable. Pour ses propres idées, s'il en avait eu à dire, il y aurait mis plus de précaution, plus de mesure et plus de sérieux.

Mais vous savez mieux que personne les licences et les inconvénients du genre. Sur un seul point, je vous soumettrais une addition. Les maîtres de l'humorisme sont certainement Swift, Cervantes et Heinrich Heine; en France, comme vous le dites fort bien, nous avons

i. Dii'PCteur du Carrière délia Sera. Milan. 2. Article sur Graiiirlorf/e publié dans la Fanfiilla délia Doinciiica.

LES DEUX DERNIERS VOLUMES DE « LA KÉVOLUTION » !«!• Rabelais et Montaigne; vous admettez en second ordre Molière et Voltaire; laissez-moi vous proposer aussi Montesquieu et Paul-Louis Courier; à mon sens, ce sont des humoristes de la qualité la plus fine et la plus mordante.

A M. l'AUL BOURG ET

P;iris, 30 iiavoinhiT 1«84

Mon cher Monsieur Bourget,

Je ne puis vous remercier assez*, non pas seulement pour les louanges (trop grandes) mais pour l'exposé que vous faites de mes procédés et de mon but on histoire. J'ai essayé en effet quelque chose qui me semble nouveau; vous seul avez compris et admirablement expliqué mon entreprise. 11 fallait pour cela un logicien et surtout un psychologue comme vous. Des logiciens, on en trouve encore, mais des psychologues, des gens ({ui voient le dedans d'un esprit, sa structure, son développement, depuis Sainte-Beuve, il n'y en a plus. Votre article est celui qui m'a le plus touché depuis l'article de Sainte-Beuve; encore Sainte-Beuve procédait par le dehors; il voyait et caractérisait parfaitement les effets, un à un, il n'avait pas le goût pour

1. Articlo sur M. Tainc historien, {luru d:iiis \ Ulustrolion el r^'lirodiiiL d;iiis les Essais de psyclwloyic (a])|)eudice F, loiue I, tid. Ploii).

l'JU CORRESPONDANCE

chercher les choses internes, les mécanismes innés. Vous avez ce goût, et nul autre ne Ta aujourd'hui. C'est qu'avec votre sensibilité nerveuse, sympathique, vous avez eu longtemps l'éducation philosophique. Gardez en critique cette haute place si bien pi'ise, vous venez aussi de la prendre dans le roman.

J'accepte toutes vos restrictions, et pour les motifs que vous dites; l'histoire, telle que je lai comprise, reste en dessous de l'art; c'est qu'elle est en dehora: impossible, neuf fois sur dix, de donner la sensation finale et complète de la vie, faute de documents contemporains et suffisants. Je crois pourtant qu'on le pourrait pour iSapoléon. grâce à ses innombrables lettres dictées et à cause de son style, surtout quand les mémoires do Barras, Cambacérès et M. de Barante seront publiés, surtout si Mme de Rémusat n'eût pas brûlé son journal tenu au jour le jour. Mais Napoléon est hors de ma portée; je n'en ferai qu'un portrait de soixante pages.

Encore merci; pourquoi ne vous voit-on plus chez Gaslon Paris, ou ici le samedi ou jeudi? Je suppose qu vous êtes de letour ;'i Paris. Tout à vous.

CHAPITRK III

La santé de M. Taini' so trouve gravement atteinte. Cures à Vichy et à Chanipel. — Publicatitui du « INapoléon Bonaparte » dans la Revue des Deux Mondes, et i)rouille définitive avec la princesse Mathilde. — Vie de M. Taine à Paris, le salon de la rue Cassette. — Publication des articles sur r « Église » et « l'École )). — Dcunière maladie et mort de M. Taine.

Ce l'ut vers cette époque (|uo le mal qui devait emj)orter M. Taine, mal résultant d'une profonde usiu-e nerveuse, lut diagnostiqué avec précision. .V partir de 1885, nous le verrons s'astreindre à des régimes sévères, à des cures d'eaux qui (jui le changeaient singulièrement de la vie laniiliale (pi'il allectionnait, en un mot hiller courageusement par tous les moyens possililes contre ce mal inexorable qui devait en quelques années avoir raison du vigoureux tempérament du grand travailleur. Mais, depuis quarmle années, le grand travailleur en avait demandé plus à son cerveau qu'un cerveau humnin ne peut donner. Il comprit dès lors que la vie lui était mesurée; il espérait linii' son ouvrage sur les Origines de la France contemporaine, mais ce travail sur l.i Volonlc qu'il avait rêvé d'écrire en pendant à sou ouvrage le plub cher, Vlnlctliijcncc, il bcntait que le lempb ne lui en

Hf2 CORRESPONDANCE

serait pas doniu'. Il continuait, néanmoins, à s'intéresser passionnéniont à la psychologie (voir les lettres à MM. Binet, Fouillée, de Candolle), à suivre et encourager les jeunes talents littéraires qu'il voyait grandir autour de lui: mais en dehors de la dernière partie des Origines, \e Régime moderne, nous ne relevons de lui d'autres publications que deux articles dans le Journal des Débats, le premier le 19 janvier 1887 sur l'Étude de la littérature anglaise *^, le second, le o mai 1888 sur Marcelin-, et enfin une élude sur Edouard Berlin destinée au Livre du Centenaire du Journal des Débats''.

A la fin de 1886, M. Taine avait terminé le grand portrait de >"apoléon Bonaparte par lequel débute le Régime moderne. L'étude conuTiencée et poursuivie sans parti pris avait amené l'historien à porter sur le grand empereur le jugement sévère que l'on connaît. 11 se rendait compte que ce jugement, pour motivé qu'il le trouvât, éîail de nature à blesser et peiner profondément ceux qni, par tradition, étaient demeurés fidèles à l'Empire, et à plus forte raison ceux qui tenaient à Napoléon par les liens du sang. En première ligne il pensait à la princesse Mathilde qui depuis tant d'années avait été pour lui l'amie parfaite que l'on sait. Aussi, avant de publier son étude dans la Revue des Deux Mondes, M. Taine alla loyalement trouver la princesse, pour lui demander si elle s'y opposerait : « Ma conclusion sur rEnq)ereur, lui dit-il, est celle-ci : le plus grand génie des temps modernes, un égoïsme égal à son génie. Jugez et décidez. Plutôt que de vous froisser en aucune façon, je renoncerais à publier ces deux articles en quelque sorte en vedette, et ils ne paraîtraient que plus tard en volume. » La femme généreuse et droite qu'était la princesse Mathilde

1. Cet article avait paru quelques jours auparavant en anjflais dans le Youtli's Companion de Boston.

'2. Servant de préface à Manelin, Souvenirs de la \'ir parisienne, ivcueilli dans les Derniers Essais de Critique et d'Histoire.

5. Reeuedli dans les Derniers Essais de Critique et d'ilisluire.

c LE REGIME MODERNE >). LA MALADIE ET LA MORT ^9T^

répondit à ce discours loyal comme on pouvait s'y attendre : (( Publiez » ; et comme M. Tainc; se retirait, elle courut après lui pour lui redire : a Je suis si touchée de votre lu'océdé à mon égard que, quoi que contiennent vos articles (|ui puisse me blesser, ^^ ne le verrai pus )>.

Malheureusement, la princesse Mathilde n'avait pu deviner à quel point le Napoléon Bonaparte de M. Taine serait dur à accepter pour une Bonaparte. Dès l'apparition du premier article (15 février 1SS7), le moins sévère des deux cependant, elle écrivit à M. Tainc d'une façon qui manifestait déjà son irritation*. Après celui du l" mars, elle déposa simplement au domicile de l'écrivain sa carte, avec ces trois lettres P. P. C. C'était la rupture catégorique. M. Taine portait à la princesse trop de respectueuse et reconnaissante afl'ection, pour n'eu pas ressentir un chagrin durable et profond. — Quelques mois plus tard, le prince Napoléon fit paraître son livre sur (( Napoléon et ses détracteurs ».

Le Napoléon Bonaparte fut suivi dans la Revue des Deux .I/o/k/cv, en janvier et février 188S,par les deux articles intitulés Formation de la France Contemporaine, Passage de la République à l'Empire; en mars et avril 1889, par trois articles sur la Reconstruction de In France en 1800; en avril et mai 1890, par deux articles, sur le DéfatU et les Effets du Système. L'ensemble de ces sept articles forma le premier volume du Régime Moderne, qui parut chez Hachette- en novembre 1890.

Le grand monument s'achevait donc bien lentement. Chaque année le travail d'été devenait plus pénible, et devait être interrompu par la cure d'eaux de Champel-sur-Arve, dont les douches froides avaient un effet bienfaisant et vivi- (ianl. M. Taine donnait d'ailleurs moins de temps à la Savoie; ses enfants grandissaient, et leur éducation le refenail

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