‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 75 sur 127 · A M. CARO · texte numérisé non relu

A M. CARO

Paris. 23 avril 1885

Mon cher Confrère,

Je vous remercie vivement de votre letlro; entre nous il n'y aura jamais que des dillérences d'opinion spéculative; sauf dans le ciel métaphysique, nous nous donnerons toujours la main.

J'ai reconnu tout haut comme vous le talent du candidat', et j'ai voté pour lui donnerun prix. Mais, sur

1. M. (iabriol S/'aillos. à propos do VEftsni xur le Grnie doux lArl, Paris. ISSr..

le fond du livi'e, j'ai dû faire des réserves, et voici

pourquoi :

Peu m'importe la théorie esthétirjue, pourvu qu'elle soit cohérente et surtout précise; je lis aussi volontiers M. Joubert que Théophile dautier; car tous deux m'apprennent quelque chose. Mais qu'est-ce que j'apprends de neuf, quand je lis (|ue le g'énie est la faculté d'organiser? C'est là un lieu commun, à ranger à côté de tous les lieux communs qu'on développe sur le génie, par exemple que le génie est un douloureux fardeau, qu'il est une inspiration d'en haut, etc. Ces sortes de thèses ne sont bonnes qu'à mettre en vers. Je hais cette méthode abstraite, et je la considère comme très dangereuse pour les jeunes esprits qui ont le goût des ensembles, l'habitude de généraliser et le don du style. Si .\I. S. reste dans cette voie, dans dix ans, il en sortira pour devenir recteur ou député, ce qui est une étrange fin pour un philosophe. Puisqu'il veut définir « le Génie dans l'Art », qu'il prenne un artiste ou écrivain de génie; que, dans cet exemple particulier, il cherche et dégage le caractère général; rien de plus aisé. Nous avons la « matière » qui a servi aux poètes de génie, le thème primitif, grossier, incomplet, incohérent, qu'ils ont transformé et vivifié, les biographies, contes ou légendes d'où Shakespeare a tiré son Coriolan et son Hamlet, d'où Tennyson a tiré ses hhiUes du Roi, d'où Gœthe a tiré son Fansl; ici la distance qui sépare l;i matière et l'œuvre est la mesure exacte du génie rénovateur et créateur. Hors de cette méthode, on bavarde

0 \.K RKGIME MODER>'E «. l.A MALADIE ET I,A MORT 217 avec un air cli> sublimité. Mon but était de dire à M. S. : « Nous vous couronnons, mais ne recommencez plus. Nous excusons votre enivrement, c'est l'ivresse métaphysique de la jeunesse: mais, dans votre livre. nous ne louons cpie votre talent. »

Je vous serre la main liien cordialeinciil.

Al VICOMTE F.. -M. DE V0GL:É'

Roringe, 8 juin I88fi

Cher Monsieur,

Mille remerciements pour votre livre- que je viens de recevoir. .le l'ai lu tout entier, je crois, en articles; mais je vais le relire; il y a tant d'idées qu'on peut y pêcher deux et plus de deux fois. Je vous fais d'abord mon compliment bien sincère sur le grand morceau où vous faites la psychologie du Russe, d'après son histoire; à mon avis, c'est le plus fructueux de tous les genres d'histoire, car il expose la formation du caractère, et du caractère dépend presque tout le reste. — Cela est tout à fail neuf et fécond.

Sur Boiigr et ^oir'\ je suis à peu près de voti-e avis;

1. l.f vicomin E.-^l. ilo Vojïué, de l'Ariidi'inic fiMiicaiso. ni- '2. Le lioniaii lUissc. Ti. Vdii' I. Il, pages 87, 6r>. et voir lettres à G. fiuizof.

Julion Sorel est trop odieux; tant pis pour ceux qui prennent ce roman pour le chef-d'œuvre de Beyle. Mais à mes yeux la Chartreuse est incomparable et absolument au-dessus de tout autie roman anglais, français ou russe ; nulle part on n'a fait de la psychologie si profonde, d'un ton si uni, avec des moyens si simples. — Sur Tourgueneffet notamment sur Terres Vierges, ie voudrais bien en causer avec vous; je m'incline devant votre jugement, puisque vous connaissez et queje ne connais pas les modèles; pourtant, à distance, les personnages me semblent parfaitement cohérents, vivants, en relief net; et quant à l'art, à l'exécution, à l'emploi des procédés simples, au calcul des effets, Tourgueneff est là, comme partout, supérieur; à côté de lui, Dostoiewsky et Tolstoï me semblent des ignorants de génie, qui font des œuvres puissantes sans savoir leur métier. Vous qui êtes un véritable artiste, un maître en fait de style, vous devriez être très sensible à ce mérite.

A MADAME H. TAINF,

r.hanipt^l. i soptombro 1X80 ... J'ai pris ce malin ma quarante-cinquième douche ; puisque je pars dimanche, j'aurai fait mes vingt-huit jours comme un réserviste ; je vous assure que je les ai faits en conscience, observant la consigne de ne pas penser, parler, sentir, agir, bref de ne pas faire fonc-

« LE RÉGIME MODERNE ». LA MALADIE ET LA MORT 219 tionnor mon ceiv(Mu et mes nerfs en aucune façon. Il y va un peu (l'amélioration, rela est certain. Je lis avec plaisir et sans fatifj^ue environ deux heures [)ar jour im volume que j'ai trouvé ici. The Life of W. l'niu, par Hepworth Dixon. C'est une bonne biographie bien documentée, avec un appendice très curieux pour réfuter ce que Macaulay dit de Penn *. Il me semble prouvé que Macaulaya imputé à Pemideux ou trois mauvaises actions que Penn n'a pas connnises et cela parce qu'il a pris (tour W. Penn deux de ses homonymes, Georges Penn et Neville Penn; le texte contemporain ne donne que les noms .sans les prénoms; c'est le contexte qui doit indiquer les prénoms et toutes les vraisemblances sont contre Macaulay. Visiblement il a été précipité et même partial; il avait une dent d'humaniste et de rationaliste contreles quakers, contre Penn et Fox.

Puisque les fillettes font parfois des lectures sérieuses, donnez-leur de ma part lelivre d'Edouard de Suckau sur Marc-Aurèle. et le volume de Hume en anglais sur le principe de la Morale. — Je suis un peu embarrassé de les voir lire King Lear ; il y a des grossièretés, comme presque partout dans Shakespeare ; on en trouve moins dans Coriulatu Hamlel et As you like it. En fait de texte anglais, qu'elles lisent le premier livre de Fairij Qiieen et le premier chant du Pnrailh perdu.

1. Voir Macaiil;iy, llislort/ nf Englnud. ,d. T,Tucliiiit7. vn|. IF. p. 70 ol siiiv.

2'i() CORRESPONDAÎ^CE

A F. NIETZSCHE' Meiillum-Saint-nornard. 17 ort.nl)i'o 188G

Monsieur,

Au retour d'un voyage, j"ai trouvé le livre - que vous .niez bien voulu in'adresser ; comme vous le dites, ilesl plein de n pensées de derrière ». La forme si vive, si littéraire, le style passionné, le tour souvent paradoxal ouvriront les yeux du lecteur qui voudra comprendre ; je recommanderais particulièrement aux philosophes votre premier morceau sur les philosophes et sur la philosophie (p. 1 i, 17, !20, 25) ; mais les historiens et les critiques feront aussi leur hutin de quantité d'idées neuves (par exemple 41, 75, 7t>, 149, 150); ce que vous dites des caractères et des génies nationaux dans votre huitième Essai est infiniment suggestif, et je relirai ce morceau, quoiqu'il s'y trouve un mot beaucoup trop flatteur sur mon compte^'.

Vous me faites un grand honneur dans votre lettre en me mettant à côté de M. Burckhardt de Bàle que j'admire infiniment ; je crois avoir été le premier en France à

1. Kriodricli iSietzsclie, né à I^œrkpii, pi'ès Luetzeii. le 15 octobre 1844: frnppé de paralysie générale vers la linde1888, il acheva de uionrii' le 2.') aoiil. 1900 à Weiniar. — Sa correspondance avec M. Taine a été pnblii'-e dans le torne III de ses desamiiirllc Brirff. p. 107 et suiv. Berlin et Leipzig. 1004.)

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