‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 90 sur 127 · A SA FILLE · texte numérisé non relu

A SA FILLE

t5 aoiil 1888

Quand tu lis un livre, par exemple les Essais de

Renan, tu es surtout sensible à la portée des idées et des pbrases que tu y trouves. Il ne faut pas traiter un livre de ce genre conmie un sonnet ou une symphonie. Ce qui te manque, c'est l'habitude d'extraire les idées et véi'ités que l'auteur a voulu énoncer et prouver, de faire à ton usage un travail comme celui que je vous demandais jadis sur une Provinciale, sui' un speech de Macaulay, sur une leçon de M. Guizot. Sans te demander une analyse méthodique, un plan complet des Essais de Renan, fais ceci pour moi : demande-toi quelles vérités positives et suffisamment prouvées, quelles acquisitions et opinions durables tu as retirées de cette lecture, par exemple si, d'après cet exposé, il t'est prouvé qu'il y ait un progrès possible dans la connaissance des mvthologies et des religions, si on n'a là-

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dessus que des conjectures, si, depuis cent ou deux cents ans, les hypothèses adoptées ne deviennent pas de l)kis en plus fécondes et solides, si l'étude des mœurs, la critique des textes, Tanalyse psychologique ne vont pas se perfectionnant et ne constituent pas des méthodes qu'on peut nommer scientifiques, etc. Interrogetoi là-dessus, en relisant les passages importants, et ta lecture, qui jusqu'ici est passive ou même énervante, deviendra active et salubre....

A MADAME H. TAINE

21 noùt 1S8S

Si je conseille à G... le livre de M. Havet', c'est comme histoire, afin qu'elle lise, en citations excellentes et très bien traduites, l'histoire des idées moi-ales et sociales de l'antiquité et complète ainsi ce qu'elle a appris dans Fuslel de Coulanges. Son éducation est incomplète : elle a appris beaucoup de choses positives et techniques; elle a, naturellement, et elle a acquis la plus vive sensibilité poétique, littéraire, musicale, ])ilt()resque. Uesie une grande lacune entre les deux, l'habitude de classer, d'aligner, de jjréciser les idées générales, de suivre un raisonnement un peu long et serré, d'apprécier la foice ou la faiblesse d'une argu-

1. Le Chrislianisinc el acs Uiiyincs,i vol. iii-8\ 1872-1S84.

a LE REGIME MODERNE ». LA MALADIE ET LA MOUT 271 mental ion. bref, ce qu'on apprend au collège par la traduction, les résumés, les plans, les discours ou dissertations. Faute de cela, un jeune esprit est à la merci de ses impressions, de ses émotions; il est incapable de juger, de discerner les grandes lignes et les raisons décisives ; il est comme un navire à grandes voilures, mais sans lest ni gouvernail. C'est de ce côté qu'il faut maintenant diriger tout son travail. Je lui ferai faire ce travail sur les Essais de Kenan ; nous l'avions fait, il y a deux ans, sur quelques Provinciales et quelques speeches de Macaulay.

Pour Havet qui lui déplaît, est-ce que l'histoire et les citations qui sont le fond de son livre ne lui paraissent pas intéressantes? Que l'homme soit un peu sectaire et ail un but plus ou moins polémique, peu importe! On profite des gens qui vous sont antipathi- (|ues, il suffit qu'ils soient exacts, instructifs; celui-ci est de plus très bon écrivain, et son point de vue, qui est l'admiration de l'antiquité, est un des points de vue les plus acceptables. Je la prie aussi de m'envoyer une page sur ce qui lui a sendjlé neuf, positif, prouvé, dans Renan, nolanmienl sur les progrès de la mélliodc; criti- (jue et historique, telle qu'il l'expose dans ses (juatre essais sur la mythologie hellénique, sur la Bible, sur les Kvangiles, et sur Mahomet. Hien de plus intéressant que cette question. — Je causerai avec G... de l'article sur Channing, el tout en admettant le point de vue de Renan, jt' lui montrerai le point de vue opposé, qui n'est pas moins valable. Sur l'allusion blessante dHavet, à propos

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du culte d'Adonis, vous pourriez lui faire relire la dédicace de Renan en lête de la Vie de Jésus ; il n'a pas craint, dans celte invocation à sa chère morte, de parler de la sainte Byblos ; le grand érudit poète savait qu'au fond de ces fêtes décriées, il y avait un mystère de douleur, de compassion, d'enthousiasme, qui peut être comparé à un autre, sans dissonance grossière, et de fa<;on à les faire mieux comprendre tous les deux.

Un journal annonce le recueil des articles de Marcelin ', avec une préface de moi (probablement mon article des Débats-}. Les articles de Bourdeau sur Lassalle^ sont excellents, et, dans le numéro de vendredi, la lettre du capitaine Cornacchio nous ouvre de terribles perspectives sur les sentiments de la classe cultivée, en Italie, à notre endroit : machiavélisme et besoin héréditaire de Primato ; cela peut s'appeler aussi une querelle d'Allemands.

A M. EMILE BOLTMY

9 septembre 1888

Cher ami, j'ai reçu votre lettre le lendemain de mon

retour, et j'ai voulu attendre une semaine pour pouvoir

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