‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 97 sur 127 · Genève · texte numérisé non relu

Genève

sciences, (rôflucation. do charité. Bref, ce qui nous mnnque....

A MADAME II. TAINE

Ti septembre 1889

...J'ai lu une grande partie du Ring and theBook. Robert Browning est un grand poète, un profond psychologue, un puissant historien; mais il ne songe jamais au lecteur ; il fait parler ses personnnages comme si personne ne lisait leurs discours ; et il les fait parler pendant 1500 ou ^000 vers de suite, tant ils sont pleins de leur idée, et tant il est plein de son sujet. C'est une histoire tragique comme l'abbesse de Castro ou Vittoria Accoramboni de Stendhal, un procès italien de 1698, un drame domestique et meurtrier, raconté tour à tour à tous les points de vue possibles par les dix acteurs, patients, meurtriers, juges, etc., bref une montagne de reconstitutions psychologiques, digne d'un étudiant qui a beaucoup de loisirs, mais inaccessible au public, même intelligent.

J'ai assisté, aujourd'hui à quatre heures, 15 chemin de Florissant, à un prêche d'évangélisation populaire en plein air. Vingt-cinq bancs de bois, environ 120 assistants et assistantes, ouvriers aisés et petits boutiquiers; des psaumes français dans les intervalles, très mal chantés; trois discours sur le chapitre de l'Évangile qui

« LE RÉGIME MODERNE ». LA MALADIE ET LA MORT 2S7 raconte le repas chez Simon et la pécheresse aux pieds de Jésus, lun par un pasteur, l'autre par un maître d'école méthodiste (ce semble) et de la société de tempérance, le troisième par un ingénieur français décoré et de passage. Beaucoup de bon sens, mais aussi de ronron; ce n'est pas telling ; la doctrine est celle des Wesleyens : Jésus présentVn personne parmi les assistants et recours à lui comme un ami intime et consolateur. Les assistants étaient assis dans le jardin devant la véranda, où le n)aitre de la maison (50 ans), sa femme (40 ans), et une autre vieille dame entouraient les prédicateurs. Ce monsieur a l'air d'un bourgeois riche, bien élevé, sérieux et sincère; il indique et entonne lui-même les psaumes. A tout le moins, ces sortes de réunions rapprochent 1er, classes.

...Je suis las. Je me vois ici, comme dans un miroir, dans la figure de M. X..., qui n'est pas réjouissante : ah ! qu'on est heureux d'avoir le tempérament et le ressort de M. de Heredia !

A M. PAUL BOURGET Menthon-Siiinl-Rornnnl. 29 soptenibre 1889

Mon cher ami,

Quand j'ai reçu le Disciple*, j'étais incapable d'écrire une longue lettre; aujourd'hui encore je n'en suis guère 1. Le Disciple, par Paul Bourget, 1 vol., Paris, 1889.

capable, raltention soutenue est une fatigue pour moi. Ma seconde laison, vous la devinez : pourquoi faire de la peine, et inutilement, à un homme qu'on estime, à un esprit qu'on aime? Néanmoins, je vous dirai mon sentiment, puisque vous me le demandez.

Pour le style, le talent, la perspicacité, l'analyse psychologique d'un caractère compliqué, la recherche des plus lointaines causes morales, vous n'avez rien fait de mieux, et vous avez trouvé comme défenseur l'esprit qui ressemble le moins au vôtre, M. Brunetière ; ainsi votre succès est complet. Pour l'effet d'ensemble, il m'a été très pénible, je dirai presque, douloureux. Deux impressions surnagent, et, à mon sens, toutes deux sont regrettables.

La première, surtout pour les gens qui n'ont pas des convictions fortes et bien raisonnées en fait de morale, c'est que Greslou mérite de l'indulgence, il n'est qu'à demi coupable. Beaucoup de jeunes gens non encore enracinés dans la vie et tous les hommes plus ou moins déracinés le trouveront intéressant, presque sympathique; ils se laisseront aller à épouser ses sentiments. Il a eu de belles ambitions, il a travaillé beaucoup, il montre du courage à la fin, et, pendant tout le cours de son récit, il expose si habilement ses combats intérieurs, la genèse de ses idées, tout le détail et le va-et-vient de ses motifs d'actions, que ces actions deviennent naturelles et semblent parfois plausibles. De plus, il innocente toute sa conduite par une théorie philosophique très séduisante, qui est présentée comme le résumé des

sciences positives, comme la vue la plus haute et la plus complète qu'on puisse avoir sur l'Univers, comme la doctrine fondamentale du Spinoza moderne, du phildsoplie le plus désintéressé, le plus indépendant, le plus digni> de confiance et de respect. « Pour le philosophe, dit M. Sixte, il n'y a ni crime ni vertu.... La théorie du bien et du mal n'a d'autre sens que do marquer un ensemble de conventions quelcfuefoù utiles, tiuelquefois puériles » (p. 51). Là-dessus, et avec l'autobi(tgraphie de Greslou à l'appui, nombre de lecteurs et de leclr'ices garderont vaguement dans rarrière-lbnd de leur esprit la formule de Sixte; ils l'admettront, ou du moins ils la toléreront comme conclusion du livre, et cette conclusion est contre la morale.

La seconde impression sera surtout celle des gens engagés dans la vie pratique et munis de convictions morales bien arrêtées. Ils se sentiront pris, comme les premiers, dans l'engrenage de votre horlogerie psychologique, mais ce qu'ils éprouveront, quand ils seront lires par le jeu des rouages, sera de la répugnance, et non de la complaisance, et, eniln, quand ils verront le grand ressort central de tout le mécanisme, je veux dire la théorie des lois naturelles et le déterminisme, ils s'v alieurteront, ils voudront le briser. Ils nieront la vérité capitale qui régit toutes les sciences; du moins ils la nieront en psychologie, pour ce qui regarde la volonté; ils refuseront d'admettre des connexions dans les sentiments, ils ne voudront plus croire que les motifs, les résolutions, les actes ont des conditions. Ils jugeront

H. TAISE. — CORBESPO.NDANCE. I\. 19

que le déterriiinisme psychologique absout le crime, la déloyauté, les perfidies, l'hypocrisie, la barbarie de Greslou, ou tout au moins atténue sa responsabilité; ils se diront, comme votre juge d'instruction, que la haute spéculation est une rêverie, parfois innocente comme chez Sixte, mais parfois malfaisante et corruptrice» comme chez Greslou, et leur conclusion sera conlre la science.

Discrédit de la morale, ou discrédit de la science, voilà les deux impressions totales que laisse le livre. Je viens de les éprouver une seconde fois, à la seconde lecture, elles alternaient en moi et j'en ai souffert.

A mon avis, l'origine de cette erreur est dans la façon dont vous avez conçu Sixte, le représentant de la science moderne. Vous lui avez donné un cerveau insuffisant et une éducation scientifique insuffisante. Il ne connaît que des supeilicies. Il a suivi des cours, et il a lu des livres, rien de plus.

En fait d'études sur le monde moral, il n'a pas fait une seule monogra|ihie historique, une seule de ces préparations anatomiques par lesquelles on étudie, de première main, avec ses propres yeux, un homme, une affaire, un fragment de société actuelle ou ancienne. On n'a pas le droit de parler sur une science spéciale, si l'on n'a pas travaillé soi-même, par des recherches originales et avec des procédés techniques, sur une ou plusieurs questions de détail. Bien plus. Sixte s'est interdit systématiquement l'expérience; il n'a vu du monde réel que la boutique de son père el les badauds

.. 1-E nÉfilMK MODERNE ». I.A MAI. MUE ET l,A M(»HT '21(1 du Jiirdiii des Plantes; il ne lit pas les journaux, il n'a pas voyagé; sur le monde social, politique, littéraire, commerçant, industriel, sur les types humains que ce monde comporte, il en sait moins que l'épicier le plus borné, et le paysan le plus obtus. Et, avec cette ignorance colossale, il se perni I de conclure sur le monde social et le moral, de réduire la notion du i)ien et du mal à une conviclion utile ou puérile! l!n vrai savant, un philosophe n"a jamais jjarlé ainsi; voyez sur la même question ce que disent Stuart Mill et Herbert Spencer. Les noms de bon et de mauvais, de vice et de vertu, ne sont pas des teimes de convention, des qualificalions arbitraires; ils expriment l'essence des actes et des individus. Car on ne peut considérer l'individu à part que par 'une abstraction ou suppression factice ; l'individu humain n'existe que dans la société et par elle; autant vaudrait, en décrivant une cellule dans un organisme, omettre et nier la liaison de la cellule à l'organisme; elle vit de lui, du sang qu'il lui apporte, de la santé générale du tout; même générale et philosophique, à la façon de Sixte, elle n'a commencé et ne continue à penser que pai" l'inlégrité permanente de tout le système, grâce aux tribunaux et aux gendarmes, à la sécurité de la vente et de l'achat, parce qu'il y a des boulangers et des bouchers; si, par ses déchets, elle empoisonne quelque autre cellule, -elle a tort, elle rend à l'organisme le mal pour le bien, du pus en échange du sang. Sixte s'en aperçoit trop tard; ses remords sont légitimes. Je lui conseille, pour com-

'2!t'2 (;i)r.i',Esi'(iMtAN<;r.

penser le mal qu'il a fait, d'étudier l'histoire du droit, des institutions, des vérités économiques et sociales, d'aboutir lui-même à quelque écrit sur les mœurs et la morale.

Il n'aura pas besoin pour cela de renoncer au déterminisme psychologique, au contraire : selon moi. impossible sans le déterminisme de fonder le droit de punir, la justice du châtiment ; là-dessus, relisez, dans VExamination of sir W. Hamilton^s Philosophy, l'admi rable chapitre de Stuart Mill. Personnellement, dans les Origines de la France contemporaine, j'ai toujours accolé la qualification morale à l'explication psycholoi^ique; dans le portrait des Jacobins, deRubespierre, de Bonaparte, mon analyse préalable est toujours rigoureusement déterministe, et ma conclusion terminale est rigoureusement judiciaire. Sur la conciliation et même sur l'identité foncière de la responsabilité et du déterminisme, les plus hautes autorités sont d'accord, Hume, Stuart Mill et Herbert Spencei-, Leibnitz et Spinoza, saint Thomas et Calvin; vous pouvez même constater que plus une école est déterministe, plus elle est rigide en morale.

Les puritains pendant trois cents ans, les stoïciens pendant cinq cents ans, ont été les plus pénétrants observateurs, les plus savants médecins, les plus sévères hvgiénistes de l'âme; bien mieux, ils ont donné les plus beaux exemples d'austéi-ité, de vertu, d'énergie morale, et ils étaient les uns prédestinatiens, les autres panthéistes et fatalistes. A mon gré. la vraie science, la

« LE REGIME MODEMNE ». LA MALADIE ET LA MORT 295 philosophie complète conclut non comme Sixfc, mais comjne Marc-Aurùle.

Pardonnez-moi mon opposition; elle vient de ce que votre livre m'a touché dans ce que j'ai de plus intime. — Vous admirez presque les trois volumes de Vallès* qui sont l'autobiographie d'une vipère pai' une vipère heureuse et fière de ses ciocs, de son venin et de ses morsuics. Je ne conclus qu'une chose, c'est que le goût a changé, que ma génération est finie, et je me renfonce dans mon trou de. Savoie. Peut-être la voie que vous |)renez, votre idée de l'inconnaissable, d'un au-delà, d'un noMmène, vous conduira-t-elle vers un port mystique, vers une forme du christianisme. Si vous y trouvez le r'epos et la santé de l'àme. je vous y saluerai non moins amicalement qu'aujourd'hui.

Adieu, mon cher ami, encore une fois excusez cette longue contradiction extorquée par vous, et acceptez les assurances de ma vieille amitié, de mes sympathies permanentes et du vif intérêt que je prends à tout ce que vous ferez.

A M. CHAlil.ES 1)1-: l'OMAIirOI.S-

l'aris. G déceiiiLno 18«!.t

Cher Monsieur, si Lamartine avait pu choisir son

1. « Jacques Viii<cti'as », l'Eiiftinl, le liticliclii'r. l' Insurge. •2. Charles de Poinairols. pnèlo et rritif(ne franrais. né à Yille- IV.inclic-de-Riuif'iTnc en 1847».

294 COURESPONDANCE '

biographe, c'est vous qu'il aurait désigné. Vous avez parlé d'un poète avec une sympathie de poète*. Avant de vous lire j'en étais l'esté au mot linal de Sainte- IJeuve : un improvisateur^. J'avais suivi Lamartine depuis les Girondins et le 24 Février 1848 ; j'avais même pu connaître d'assez près la seconde partie de sa vie, le gaspillage et l'écroulement de sa fortune, de son talent et de sa réputation; comme tous les hommes de mon âge, j'avais conservé de ce spectacle une impression de pitié, mais non d'étonnement; aucun homme ne me semblait avoir tellement abusé de si grands dons naturels, ni si follement dépensé, en littérature et en politique, tant de magnifiques capitaux, innés ou acquis. «Improvisation », c'est-à-dire manque de réflexion quand on pense, et manque d'exactitude quand on écrit; manque d'attention, de sérieux, de conscience profonde; habitude de se fier à l'impression première et superficielle; impuissance en présence des difficultés de la vie et de l'art : le mot de Sainte-Beuve m'expliquait tout. — Votre volume et surtout votre chapitre sur « la spiritualité » dans Lamartine donnent une autre explication bien ingénieuse et toute favorable; j'y penserai. Pourtant je n'ose encore vous promettre une conversion complète; la plupart des morceaux que vous citez me laissent une objection ; en fait de style, ce sont des à peu près; et, autant que j'en puis juger,

\. Lninarline, étude de morale et d'eslliéticiuc, par Cli. do Pomiiirols, Paris, 1889.

'i. C.nii séries du lundi, M, 41U').

« l-K liKGIMK MODKHNE ». LA MAlAItlK KT I.V M(JliT 295 un écrivain ne subsiste que parle style. Au Ijout de deux ou trois générations, ses sentiments ne sont plus compris; pour que la postérité s'en occupe, il faut qu'il ait trouvé la forme parfaite, l'expression uni(pie et définitive : de même les insectes enchâssés et conservés dans une goutte d'ambre; c'est l'ambre (pii les conserve; tous les auti'es, jadis aussi vivants qu'eux, sont tombés en poussière. — Au fond, en votre qualité d'écrivain et d'artiste, vous pensez comme moi sur cet ai'ticle; votre prose et vos vei's montrent combien vous tenez au style. Excusez un dissentiment qui n'est peut-être que temporaire, et agréez, avec mes remerciements, l'assurance de mon dévouement et de toutes mes sympathies.

A M. ANUKI-; r.HEVHIIJ.ON

4 février 1890 .... Mon second remède à la tristesse ne vient (pi'après celui-ci: il s'agit d'avoir un but. une idée de fond el qui vous soutienne. Juste à ton âge j'ai souhaité me faire une conception de l'homme, non pas pour l'écrire ou la publier, mais pour l'avoir, et j'ai ébauché à Nevers et Poitiers ma psychologie; j'y ai pensé sans discontinuer pendant dix-huit ans, suivant les cours nécessaires et faisant les études préalables, sans me presser, me disant (pie la psychologie se mange très bien froide. Cela ma soutenu; dans mes tristesses, qui ont été aussi

noires et aussi longues qie les tiennes j'entrevoyais toujours une chose qui me semblait valoir la peine d'être faite, et ijui gardait pour moi son premier attrait. Cherche si quelque chose de ce genre peut t'intéresser |)ar elle-même, abstraction faite du succès scientifique et littéraire. Par tes lectures et tes voyages, tu as pris une première idée du monde, ta circumnavigation rapide t'a fourni les vues d'ensemble; maintenant que tu es à même de choisir, il s'agit de choisir la bonne place pour y bâtir, pour t'installer à demeure. En linguistique je t'ai indiqué un grand emplacement encore vide, entre la phonétique et l'étymologie, c'est la psychologie de la langue, de la syntaxe, de la construction, de l'adjectif mis avant ou après le substantif. Kn critique littéraire et biographie, en philosophie proprement dite, tu es au courant, tu sais la situation présente. Si tu t'intéresses à la vie sociale, tu as autour de toi, pour te préparer, des cours d'économie politique et de droit public ou privé. A mon sens l'espoir du succès, un succès même ne suffit pas pour soutenir un homme; il lui faut un but, une chose aimée poui' elle-même, tantôt l'argent, la fortune, une haute place, ce qui esl le cas des ambitieux ordinaires, tantôt un objet dont il jouira seul à seul, telle science (|uil veut posséder, tel problème, qui lui semble capital, et qu'il veut résoudre pour en avoir le cœur net.

....Merci des impressions que tu m'envoies et des opinions de tes amis sur mes Origines : détaille un peu. et rapporte-moi leur critique en toute liberté. A mon

.< LK l'.ÉGIMK >IOI»ERÎSE ». LA MALADIE KT l,A MOI'.T 'ill7 sens, le volume le plus l'aible est la Com/uale jacobine: trop de faits et de narrutions; il lui manque ce que je trouve dans les autres volumes, une dissertation centrale, une théorie générale pour faire diversion et repos. La lonalité reste toujours la même, triste et nionoloiir.

AU VICOMTE CHAPTAl.

Pjiiis. VJ février 1890

Cher Monsieur, puisque vous venez à la maison demin jeudi, j'aurai le plaisir de vous y voir, mais je tiens beaucoup à ne pas ètri' indiscret au sujet des Mémoires de votre arrière-grand-père'. Je l'ai rencontré dans ce monde de l'an X, économiste, Jibéral et très actif: il a dû voir Napoléon avec des impressions originales; c'est seulement par cet endroit restreint, par le récit de certaines conversations avec l'Empereur, par la notation de quelques paroles inédites que ses Mémoires pourraient me servir; je n'ai pas la prétention d'entrer dans l'examen de la situation économique de 18(11 à ISIO: si ces Mémoires ne contiennent pas ce que je viens d'indiquer, je me ferais scrupule d'importuner M. voti'e père-

Bien cordialement à vous.

t. Publiés eu 189") pur le vicouite A. Cliaptal (aujourd'hui labbé Cliaptal) sous le titre : Mes Sinwcuirs siir Napoléon (Paris, in-8°).

2!)8 COIUŒSPUNDANCE

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