L'ANCIEN RÉGIME
1. l'it'iiiier séjour un Savoie: achat de la propriété de Meiitlion-Saiiil-Beriiard. — 1[. iMeiiiiére candidature à j'Acadénne IVançaise. — III. lîédaction de rA?icien réqimc. — IV. Articles. — V. Lectures à Genève. — VJ. Publication de l'Ancien rô(iinu\ — VII. Correspondance.
Pondant l'été de 1875. M. Taine lit, au bord du lac d'Annecy, un séjour qui devait aboutir l'année suivante à un étal)lissenient détlnitif. Il i)assa quelques semaines avec sa lainille dans cette charmante propriété du Thoron, que M. André Theuriet a illustrée par son roman iï Amunr (l'automne*. II y était arrivé très fatiiiué et la courte trêve qu'il s'accorda était indispensable pour qu'il pût commencer la rédaction de VAncien régime.
Au printemps suivant, son oncle, M. A. Bezanson, ayant exprimé rijitention de se défaire de sa maison de Boringe, il Menthon-Saint-Bernard, M. Taine en fit l'acquisition et s'y installa avec une vive satisfaction, il avait toujours souhaité avoir à la campagne une maison de famille qui fût un centre l»our tous les siens; il avait, sur ce sujet, des idées très anglaises : il considérait qu'une grande ville conune Paris
1. I.r Tliuruii ;i|>|i;irlieiil .uijnurLl'Iiiii ;'i .M. (iuslavr >i»bk'iiiairi'.
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ou Londres no devait pas être une demeure permanente: les hommes d'affaires pouvaient y avoir leurs comptoirs, les ambitieux leur champ d'action, les hommes de plaisir leurs divertissements: mais, pour un travailleur de la ])ens»'*e, mieux valait n'y venir qu'en passant, pour y chercher les documents et y échanger avec une élite intellectuelle U's informations et les idées générales qui sont indispensables à l'accomplissement de son œuvre. Les événements de 1870- 1871 l'avaient confirmé dans ses vues; il fut donc heureux d'avoir une installation définitive, où il pût poursuivre son travail sans craindre les agitations de la politique ou les intrusions i\('s inditTérents. Il transporta en vSavoie toute sa bibliothècpie, les gravures qu'il aimait et qui avaient orné son modeste cabinet d'étudiant; il installa une maison selon ses goûts, très simple, mais assez large pour j)ouvoir y offrir riiospitahté à ses amis et à ses proches, surtout à cette mère si respectée qui avait été pendant quarante ans sa fidèle compagne et à laquelle il voulait rendre un peu de ce qu'il en avait reçu. — Il s'attacha de tout cœur aux sites délicieux du lac d'Annecy et, pendant dix-neuf ans, il y passa la plus grande partie de son temps. Ln, à l'abri des dérangements imprévus qui sont à Paris la grande épreuve des laborieux connue lui, il put réglei- sa vie selon ses désirs : le matin, il travaillait dans son cabinet jusqu'à midi, ne quittant sa table à écrire que pour faire de courtes promenades dans le jardin, pendant qu'il cherchait une idée ou la meilleure façon de l'exprimer; il arrivait souvent dans la salle à ujangei' presque automatiquement et comme perdu dans un rêve; on respectait le travail de sa pensée et l'on attendait en silence qu'il donnât le signal de la causerie : cela ne tardait jamais et il était bientôt tout à tous, 'avec cette bonne grâce et cette indulgence qui frappaient tant ceux (pii l'ont connu dans l'intimité. Sa conversation étnit aussi nourrie, aussi intéressante quand d était seul avec les siens que lorsqu'un bote ('«trnnger s*ass«^yail à sa l.'d'ie; il se
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plaisait à développer devant eux les idées que lui suggérait >on travail et ils avaient la joie d'être ainsi initiés à la première édûsion de ses œuvres. — Après le repas, il faisait une sieste, puis se remettait à érriro ou à lire jusqu'à h ou 5 heures. A ce moment, il sortait dans la campagne, marchait pendant près de deux heures, s'arrètant parfois pour causer amicalement avec un cultivateur de l'état des récoltes, des l)esoins de la commune, de quelque événement récent. Dans les jouis chauds, il allait nager dans le lac d'Annecy et remplaçait parfois la marche par l'aviron. Le. soir, fatigué d'une journée si bien remplie, il écartait toute pensée absorliante et se délassait en faisant une partie de cartes ou en pienant part aux jeux des enfants; il se retil'ait de honiie heure [nnw n'itrcndre le lendemain son travail matinal.
Son améniti' lui avait lapidenienl alliii- 1rs sympathies des habitants de Menthon qui, dès les premières élections, l'avaient nommé au Conseil municipal : il y siégea pendant longtenjps, tont en refusant les fonctions de maire; il prenait part aux délibérations et i-édigeait lui-même les plus importantes : il était frappé de la complication des écritures, des minuties de l'administration, i\Q^ éti'oites lisières dans lesquelles la connnnne était tenue, du nianciue d'adaptation de j'instrumcnl niniiicipal avec l'état mental des conseillers dans les connuunes rurales. Il lui fallut une assez longue l'tude pour bien comprendre le premier budget (|ui lui fut >onmis et il sentait qu'au Conseil il était seul à le comprendre. Cette expérience lui servit firandement plus tard lorsqu'il écrivit le Régime moderne.
Les amis de M. Taine rengagèrent, dès IS75, à se présenter à TAcadémie française, on trois fauteuils étaient vacants : ceux de MM. Lebrun, Saint-Marc Cirardin et Vitel. MM. Guizot, Legouvé, de Sacy, Emile Augier, quchpies autres encore lui étaient tout acquis. Il hésita longtemps : les • lémnrcbes o\ sollicilatinnfj de tOUlCS sortes qu'entraîne nne
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rampagno académique no rentraient nullement dans son plan de vie et il avait été assez « échaudé » à propos de VHis' loire (le la Littérature anglaise ^ pour se soucier peu d'affronter de nouveau les mêmes juges. Il céda cependant et se présenta aux deux fauteuils de MM. Saint-Marc Girardiii et Vitet, celui de M. Lebrun étant dévolu d'avance à M. Alexandre Dumas. Son désir était de se conOner à la succession de M. Saint-Marc Girardin, qu'il avait beaucoup connu dans sa famille ot aux Débats. Les coinlùiiazione de ses « patrons » académiques en décidèrent autrement, ce qui fut une faute de tactique : ses amis divisèrent leurs voix sur les deux fauteuils et le jour de l'élection ('29 janvier 1874) MM. <!aro et Mézièrcs l'emportèrent sur lui à une foi'le majorité-,
M. Taine ne s'était pas attendu au succès el accepia sa défaite de la meilleure grâce du monde. Il avait pu commencer la réd-dclion de V Ancien régime Ql, tout à son travail, il ne songeait guère aux choses extérieures. Durant les lieux années cpii suivin'iil, il s'y consacra complètement, ne s'interrompant que pour son cours, renonçant aux sorties du soir et aux articles de critique. — Pendant cette période, nous ne trouvons au Journal des Débats qu'un compte rendu des dernières anivres philosophiques de MM. Th. Ribot. r.ain et Herbert Spencer^, et un article sur trois romanciei-s dont il faisait le plus grand cas : M. Alphonse Daudet, di-jà dans tout l'éclat de son succès, et MM. Ferdinand Fabre el Hector Malol. alors peu conuu>< du L;ran(l (lublic*. Il consacra
i. Voir tome II. y. 27.".
2. M. Caro remplaçait M. Vilet. et M. Mézicres M. S;iiii(-M;uv Girard in.
.">. 4 mars ISTi. Ucciieilli dniis les Derniers Essaie de ciilii/i'r cl tl'/ii'doiic.
i. 19 février 18".^: non recueilli. M. Daiulet venait de piiblimrronionf jeune el lli.sler (li)ié: M. V. l'abre. Barnabe. M. Tainc avait déjà fait un article sur le> premier^ r<tni;ni>; rie M. M.dot iti ISO."). Voir Innie II. p. "278 ;
aussi (luelqiies lignes émues à,Charles Gleyro', sur Ifiiufl il Ht plus tard une étude plus approfondie. L'éniinent artiste vaudois était un des plus intimes amis de M. iJenuelle et lorsque la mort vint le surprendre à l'exposition des Alsaciens-Lorrains, ce lut à M. Taine qu'échut la triste mission de rechercher son corps et de le faire transporter dans ce pauvre atelier de la rue du Bac^ aux murailles si nues, aux meubles si modestes, où pourtant avaient passé tant d'écrivains illustres, d'artistes et d'hommes politiques. M. Taine aimait à comparer Charles Gleyre à Franz Wœpke. jiour la haute intelligence, l'amour désintéressé de son art ou de sa science, la modestie et la résene; et le souvenir d'un homme qu'il avait tant aimé l'avait attaché profondément au grand artiste trop méconnu. M. Taine écrivit encore à la fin de 1875- un court article dans les Débats pour annoncer la fondation de deux Revues nouvelles, la Revue Itisloriqiie et la Revue philonophiquc, fondées par ses amis. MM. Gabriel Monod et Th. Ribot. Il collabora fréquemment à la seconde et c'est là que parurent, dès l'hiver suivant, les notes de psychologie qui devaient être plus tard insérées dans la troisième édition de Y Intelligence,
Cependant le volume de V Ancien régime était pres(pie terminé. M. Taine avait déjà pu en lire le premier et le troisième chapitre aux élèves de l'École des sciences politiques^, et le Conseil de l'L'niversité de Genève avait manifesté le désir d'en avoir la primeur par une série de lectures dans l'Aula de l'L'niversité. D'Annecy le voyage était aisé; roflVe dn Conseil fut donc acceptée et les lectures eurent lieu aux mois d'octobre et de novembre 1875, pendant l'impression du livre. M. Taine. accueilli par son ami Marc Monnier avec
1. Journal des hébatfi, H mai 187i: jion recueilli. Le second nrticle est de 1878.
-2. ">1 décembre 1J^7.'): non recueilli.
". I.f 1"' chnpitre. la Slrurlure dr In soclrlé. d.-m» lliiver di- 1S74 ••! |h 7>-. IKspril ^1 /'/ fhufn'nr. ,']y^]X'::>.