‹ Sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 99 sur 136 · I. \.'lntelli(jente · texte numérisé non relu

I. \.'lntelli(jente

L'ANCIEN fiK(;iMK ^-m

t'cole; voilà liu moins commont j(^ m'explique un reproche qui, de votre part, m'est fort sensible. Vous m'atlribnez un o grand dédain pour l'érudition )• (1'' (U ^"^ article) et vous me blâmez de n'avoir point coml»ulsé les monographies. Cela est vrai si vous parlez des monographies anatomiques et physiologiques qui ne sont point de mon ressort. Mais pour les monographies de psychologie saine ou de psychologie morbide, c'esl lout le contraii'e; j'ai dépouillé notamment toute la collection des Annales niédico-psucliologiques. La nouveauté de mon livre est d'être entièrement composé de petits laits, cas significatifs, observations individuelles, descriplujns de fonctions psychologiques, atrophiées ou hypertrophiées; c'a été là ma méthode exposée dans la préface, suivie jusqu'au bout dans lout l'ouvrage, et c'est surtout par cette méthode que* le liviv diffère de cenx de Bain, de Spencer et de Mill. — D'une façon générale je crois, non seulement (ju'il n'y a pas de science sans érudition, mais encoiH* que le détail, les petits faits, les expériences et observations positives sont la partie la plus solide de la science et survivent souvent aux théories qu'on édifie d'après elle; qui les dédaigne est un simple rhéteur ou un faiseur de disseï'tations vides; jugez si je puis accei)ler un reproche qui inqjliquei'ait un pai'eil nom.

Quant aux livres d'anatomie et de physiologie, mon ouvrage a paru au commencement de 1870; j'avais, je crois, suffisamment , étudié ce qu'on savait dans ce jcnips-là: li^s livi'es ou étudias que vous citez sont pos-

teneurs; l'iconographie de Liiys', qui est votre principale base, est de 1872. — Pour son traité, je l'ai entre les mains, et certes, j'aurais bien voulu qu'il fût vrai: car au lieu de quelques notions incomplètes, on avait une théorie rigoureuse et claire, la carte détaillée d'un pays dont jusqu'alors on ne connaissait que deux ou trois sommets. — Seulement il fallait savoir si le lS:éogTaphe nouveau avait de bons vcun: et si le voyage qu'il disait avoir l'ait était possible.

Pour ma prochaine édition, j'y regarderai encore. Mais vous savez que, lorsqu'on emprunte des documents, il faut sévèrement les contrôlei- : nn très liabih^ anatomiste, un micrographe très expert peut seul faire ce contrôle par lui-même. Ne létant pas, je me suis adressé à trois hommes du métier, tous célèbres, et ronnus de moi presque intimement : lun admettait, les deux autres niaient : le premier est un systématique, un croyant; les deux autres sont des chercheurs indifférents ; je devais donc ni»^ lier davantage aux deux derniers. — Personnellement, je pouvais juger de la «jualité de l'esprit de M. Luys: son livre est aussi d'un systématique, presque d'un voyant; (iall jndis parlait do même, avec le même ton absolu; si mes souvenirs lointains sont exacts, il admet presque que son traité est un schéma, à la manière allemande. — Enfin, la partit^ physiologique et expérimentale de cv. traité éfnit

I. L*,' dncleiir Luys Jules-Bernard .médecin iiliéiiistc. lS-JS-jS!i7. M. Taine le fréquenta surtout uUérieureinent IdrsqiiP le (Ifictcur Liiy-: poursuivit ^es éludes sur l'hypnotisme,

L'ANCIEN RÉGIME î^^t

Irèsfaiblo; troiri ou quatro observations pathologiques lui suffisaient pour faire dos couches optiques le centre (les perceptions brutes; il ne discutait pas les cas contraires; il ne tenait pas compte des expériences où les hémisphères, les corps striés, les couches optiques étant ôtés, la protubérance intacte suffit pour maintenir les sensations de douleui', de saveur et de son. Bref, rien ne m'autorisait à considérer son livre comme un résnmé accepté de la science, et je vois qu'aujourd'hui encore il est accueilli par les maîtres avec moins de confiance que de curiosité.

Voilà mon excuse. Poui' le fond des choses, nous sommes fort séparés; je vois que vous n'admettez pas la psychologie à titre de science indépendante ; à mes yeux, elle est tout à fait distincte de la physiologie et constitue, avec les sciences historiques, une grande division à part, celle qu'Ampère appelait : a Division des sciences néologiques o. Il est proJjable que les phénomènes mentaux peuvent se ramener aux phénomènes cérébraux, comme il est probable que la vie se ramène à des phénomènes chimiques et physiques; mais la distinction entre le chimiste et le biologiste n'en est pas moins essentielle; de même la distinction entre le biologiste et le psychologue : procédés, éducation, tournure d'esprit, tout est spécial et distinct pour chacun. C'est pour cela que je vous suis obligé de n'avoir (pi'à moilié nié la psychologie, e( qu(^ je vous serre la main aini- «'alcMociil,

^1:a\. r.KRRESPONDANCE

A M. .IOH\ DURAND

Pai-is. '20 (lécombro 187:,

Mon clior ami. j"ai reçu votre première lettre et je me suis réjoui que vous soyez arrivé à bon port.... Je souhaite fort que les circonstances vous permettent décrire les lettres dont nous avons parlé; à mon sens, le meilleur procédé est d'avoir des petits cahiers distincts chacun avec son titre, sur lesquels au fur et à mesure, tous les soirs vous noterez des petits faits significatifs, les anecdotes, les traits de mœurs que vous aurez observés dans la journée ou qui vous reviendront à la mémoire. Par exemple les titres de ces cahiers pourraient être les suivants :

1° Le sol et le climat, avec leui' influence sur le tempérament physicjue des habitants et par suite sur leur caractère moral. — Vous revenez d'Europe, vos yeux sont neufs, vous devez être frappé de beaucoup de différences dans l'aspect extérieur. Vous pouvez voir des Allemands, des Irlandais de sang pur, établis depuis deux ou trois générations; examinez si les changements brusques et extrêmes de température, si la surabondance d'électricité n"est pas une cause de la restlessuess américaine par opposition à la shiggis/iness anglaise et hollandaise.

"2'' La famille. Rapports du mari et de la femme (avant et api'ès le mariage), des pai'ents et des enfanls.

r." L.i société »M ]o gouvernement. — Pi-eudio pour

LANCIKN litGlMI- 2.)/

lypp mit' lownship, indiquer la profession, les ant«'eédentsdes principaux magistrats élus, le salaire el le^; profits extrinsèques de leur place, le degré d'exaclilndt^ et de probité avec leqnel ils leinplissent leur emploi. i" L'éducation.

5" La religion.

fi'^ Les mœurs, c'est-à-dire l'idéal que se propose chaque individu (faire fortune, emploi de la fortime acquise) etc., etc.

Ne vous croyez pas obligé de rédiger tout de suite; jetez au hasard vos documents et vos jugements sur de petites feuilles de papier isolées, en les rangeant sous les titres que j'indiquais, ou sous d'autres qui vous conviendront mieux. L'ne remarque, une lecture en aménei'ont d'autres. — Dans six mois, quand vos cahiers seront pleins, vous écrirez les lettres qui en seront le résumé. — Il est clair que vous ne pouvez pas exposer à un Européen voti'e administration ou votre politique avant de lui avoir dit, en manière d'introduction, ce qu'est : 1" le sol et le climat; 2" l'homme; 5" la vie ordinaire d'un homme individuel aux États-Ï'nis.

Ce qu'' vous me dites de vos administrateurs et législateurs est tout à fait conforme aux précédents connus et à la nature des choses; dans la monarchie ceux qui réussissent sont les intrigants lins; dans la i'épubii(pie, les intrigants grossitM's. — Jugez par là de notre avenir, si, nous aussi, nous arrivons à la république démocratique; la multitude est chez nous bien plus ignorante (pie chez vous, leiivie est plus forte parce qm^ les con-

». TAINt. COKUESl'OMiANi i:. lll. 17

258 COHRESPONDANCE

ditions sont plus distantes, et le bon sens est moindre,

parce que nous sommes Français de race et non Anglais.

J'ai écrit une centaine de pages de mon premier volume, ï Ancien régime. J'ai été arrêté par les événements domestiques dont je vous ai parlé, par l'oliligation de préparer mon cours, par ma candidature à l'Académie. Je ne reprendrai mon travail qu'à la fin de lévrier. — Si j'achète une maison de campagne en Savoie, ce sera encore un retard. Mais, comme je veux faire de mon mieux, je prendrai tout le temps nécessaire. — Je crois que j'aurai quatre volumes. Le second exposera la période aiguë de la Révolution, jusqu'au i) thermidor (mort de Robespierre) .

J'en publierai deux à la fois. Tout cela, sauf réserve de la santé et des circonstances.

J'espère que celles auxquelles vous faites allusion ne sont pas des entraves à votre liberté intellectuelle. Vous savez combien je m'intéresse à tout ce qui vous regarde. Tâchez de connaître à New-York M. Wallace VVood, auteur de Chronos, Molher EartJis biographf/. C'est un homme instruit, zélé et européanisé, avec lequel vous aurez plaisir à causer. A vous.

L'ANCIEN P.EliDlF. 'i:^9

Page 1