A M. PALL DE SAINT-VICTOR
Paris. 23 mars 1807 ' Mon cher ami, c'est vous (pii êtes le magnifique Italien de la Renaissance, accueillaiil un nouveau venu dans votre palais. Moi je suis l'honune du Nord venu du pays des boues et des chênes vei'ls, et je ne puis que remercier, remercier encore. Tout ce que je puis vous dire, en échange, c'est que j'apprends et apprendrai. Tout jeune, quand j'avais vingt sous pour ma semaine, j'en économisais dix pour acheter une vieille estampe (elles étaient à bon marché, dans ce temps-là) et j'ai oublié, par elles, mes heures les plus tristes. Je note vos critiques et je vous en demanderai de plus détaillées. En attendant, remarquez seulement que je me suis dédit un peu, et par des réserves finales, de mon admi-
1. Ileiiieicieineiil pour l'urticle de Paul de Saiiil-Victor sur le second volume du Voyage en Italie.
ration pour Tiiitoret. J'ai reconnu, à la dorniùrc page,
que j'avais eu un coup de soleil dans les yeux.
Quant à Benozzo Gozzoli, j'ai rapporté sur lui quatre pages de notes, mais, à cause de rencombrenient, je l'ai omis, ainsi que l)ien d'autres choses. Mon livre devrait s'appeler : Voyage d'un hialorien à travers la Peinlure. Je ne suis rien de plus e! n'aspirerai jamais à èlre un critique d'art; il aurait fallu une éducation ou une demi-éducation de peintre; je ne l'ai pas, et depuis trois ans que j'étudie en détail des dessins originaux, Vasari et les textes environnants, je me persuade de plus en plus que, chez le sculpteur et le peintre de la Renaissance, le moult' de la pensée était autre que chez nous. Ils pensaient par des formes colorées et nous par des mots abstraits.
Voilà pourquoi, à mon sens, il faut avoir peint, dessiné, modelé, ou tout au moins posséder, comme vous et Gautier, le moule intérieur à images, pour les juger en détail et pièce à pièce.
Leurs œuvres et les statues grecques ont produit sur moi l'elfet d'une race distincte, absolument vivante, et conqiaiable aux races réelles (]ue j'avais vues. Français, Anglais, Allemands, Italiens. J'ai eu une sensation de physiologiste et de psychologue, el je l'ai rendue par les mots de mon métier.
Encore merci; je serre votre affectueuse et loyale main.
A M. ÉCOFFEY
Paris, 7 mai IS07 Mon cliei' Monsieur Écoiïey,
Ma cousine m'a apporté hier l'orange (pii a poussé dans votre jardin. .le me suis l'ait décrire votre petit jardin et votie terrasse. Il doit faire bien chaud à Naples, puiscpie nous éloullons à l'aris, mais voir la mer le soir au coucher du soleil, cela compense tout.
Beaucoup de gens ici croient à la guerre; cependant je n'y ci'ois |)as, du moins pour cette année. L'opinion s'est calmée, l'irritation est moindre, et vous savez la puissance du bon sens et des intérêts lorsqu'on leur donne le temps de parler. Le paysan s'est beaucoup enrichi depuis vingt ans; il a acquis de la terre, payé presque toutes ses hypothèques, acheté quehjues titres d'obligations de chemins de fer. Il prend des idées de bourgeois, se donne un peu de bien-être, limite le nombre de ses enfant-, songe à l'avenir, conunence à Hre le journal. Une telle masse est bien plus difficile à lancer et à faire tuer qu'il y a soixante ans. De plus en plus, je crois, les choses se passeront comme en Angleterre, les politiques, les diplomates, les hommes d'Ktat y sont à la queue de l'opinion au lieu d'être à sa tète. II n'y a plus place pour un Pitt et une aristocratie qui fait des entreprises, des calculs d'é([uilil)re poIiti(iue à
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longue portée. On souhaite la paix, le commerce, le travail, le bien-être pour soi el pour le moment, et Ion résiste de plus en plus énergiquement aux raisonnements qui, dans une tète de souverain, feraient tuer cent mille hommes pour le bénéfice des générations futures et pour le maintien d'une prééminence.
L'impression qui m'arrive de vos affaires italiennes n'est pas bonne. Il vous faudra du temps pour accepter les contrariétés auxquelles est soumis un peuple moderne indépendant; si je ne me trompe, tous les récils des voyageurs et toutes les observations convergent vers la même conclusion. Pour payer un grand gouvernement national et régulier, il faut que la nation travaille beaucoup, que chaque homme sache se contraindre, s'ennuyer, s'assujettir, s'enfermer dans un bureau, piocher son champ, étudier les méthodes nouvelles, pratiquer des améliorations, se priver d'oisiveté, de fêtes, d'amoui", de danse et de rêverie. Il faut de plus que les fonctionnaires soient probes, zélés, bien disciplinés et obéissants. — Tout cela est contraire chez vous aux traditions et aux habitudes des trois derniers siècles, et rien n'est plus difficile que de changer une habitude qui a peut-être dégénéré en instinct. Mes amis s'accordent à dire que votre révolution se réduit pour le présent à deux choses : des impôts plus lourds pour tout le monde et le plaisir de parler politique pour les gens qui ont un habit. — Est-ce vrai? Rectifiez-moi, si je me trompe.
Acceptez encore une fois, cher Monsieur, mes remer-
ANNKKS lS(i7-lS(i!)
cicMiKMils pour foutes vos obligoaiices, ot prôsenlcz à Mme Kcoll'ey mon souvenir et mou respect.
A SA MERE
Sainte-Odile. '24 mai 18(i7 .le suis au couvtMit depuis une heure et je m'y trouve i)ieii. .l'ai dt'jeuné avec deux œufs parfaitement frais et une tasse de lait excellent. Ce sont des religieuses qui vous servent. L'encre seule, comme tu vois, laisse à désirer. Ma fenêtre donne à droite sur deux montagnes et à gauche sur trente lieues de plaine. — Il fait un peu froid, vu la hauteur et li' vent; mais j'ai dans ma chambre un bon poêle (pi'on allumera tout à l'heure. J'attends demain Emile Boutmy, et ce soir je dînerai seul avec les religieuses; je suis le seul InMe. Tout ceci est comi(jue, il faut raconter l'histoire aux gens qui m'appellent impie. .l'ai déjà causé abondamment avec la supérieure, et je suis sûr d'être très bien avec elle. — Les montagnes et surtout les pins dont les branches verdissent par le bout m'ont fait un bien extrê)ue. Je retrouvais ce matin l'enchantement ancien, le sentiment de la nature heureuse et bienfaisante. Beaucoup de choses y contribuent dans ce pays-ci. .l'ai couché à Obernay, petite ville de 5000 âmes, vieillotte et patriarcale; j'ai causé le soir et à déjeuner avec la jeune fille de la maison, qui n'est pas belle, mais qui a lair par-