‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 112 sur 141 · A LA MEME · texte numérisé non relu

A LA MEME

Sainte-Odile, 29 mai 1867 ... Je pense rester ici jusqu'à samedi; j'y suis très bien, au mieux avec les sœurs et l'abbé directeur; on me fait des friandises, je leur parle allemand, je leur conte mon voyage au Mont Cassin et les légendes de Saint François; elles sont franciscaines, très bonnes, très aimables et point du tout bigotes. L'abbé me prête des livres do la bibliothèque; je fais trois ou quatre lieues par jour dans la montagne ; je vois des pins de cent cinquante ans, de vieux châteaux ruinés envahis par les arbres et les lierres ; je regarde les rocs qui sont de l'espèce géologique la plus curieuse (toute la vallée du Rhin était un glacier énorme, qui roulait et entassait les blocs sur les hauteurs). J'ai devant ma fenêtre trente lieues de pays, le Rhin au milieu qui paraît large comme le doigt, les montagnes de la Forêt Noire à l'horizon, le soleil qui se lève à quatre heures du matin en face de ma fenêtre. Il n'a plu qu'un jour, je suis

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pourtant sorti avec un parapluii;, Aujourd'liui le ciel est splendide; c'est la fête de l'été.

Edouard m'écrit ; pauvre garçon, voilà sa lettre, j'ai l»ien peur que ce ne soit la fin '.

Boutmy n'a pu venir. Je suis donc seul, mais le pays est si beau et les gens si bienveillants que je ne m'ennuie pas. D'ailleurs il est bon de quitter Paris de temps en temps. C'est le seul moyen de voir les choses en grand, par masses, et de bien raisonner sur soi-même.

A SAINTE-BEUVE

Barbizon, 15 juin 1867 Mon cher oncle.

Merci de votre merci-. Je n'ai pas besoin de vous dire (|ue cette dédicace était quelque chose de plus qu'une dette scientifique. Si je fais de la physiologie morale, c'est grâce à vous; — si j'ai trouvé, après beaucoup d'oppressions, beaucoup de bienveillance dans la vie, c'est grâce à vous aussi.

Maintenant une question bien sincère et qui appelle nue réponse non moins sincère. Réfléchissez et, me coimaissant comme vous me connaissez, vous verrez

1. M. Edouard de Suckau succomba quelques semaines plus tard.

'i M. Taiue avait dédié à Sainte-Beuve son petit volume de l'Idéal dans l'ail.

-Kl COiaiESPONDANCE

que j y vais avec vous de franc jeu. — Vous avez reçu, j'espère, un volume intitulé Vie et opinions de M. Grain- (lorge. 1" Est-ce bon ou mauvais? 2" Ai-je eu tort ou raison de le faire ?

Des amis que j'estime et [qui] ont de l'esprit, ont porté sur ce livre des jugements extrêmes et absolument contraires, les uns pour, les autres contre. Je n'ai point lu encore de journaux ; tout ce que je sais, c'est que l'édition est vendue. Je l'ai écrit pour deux raisons : d'abord parce qu'on louait mes peintures de mœurs à la cour d'Élisabetb, sous Charles 11 d'Angleterre, sous Charles II d'Espagne, etc. : raison de plus pour essayer de peindre un monde que je connaissais mieux, étant témoin. — Ensuite parce que je voulais essayer une forme nouvelle, l'expression de la sensation immédiate, ce qui ne se peut dans le style démonstratif et analytique de mes autres livres. — Quant au personnage qui est mis en scène, je l'ai copié d'après un homme de moi bien connu et longtemps pratiqué ; et je lui ai donné des idées anglo-saxonnes, parce que ce sont les siennes, parce que ce sont 'celles que je connais le mieux, et enfin parce que ce sont celles qui, grâce au contraste, montrent le mieux le caractère des nôtres.

A vous de me dire si j'ai bien fait. Il est clair que je ne puis faire cette question qu'à vous, et vous admettez, n'est-ce pas, qu'en ce moment je ne pêche pas des compliments en eau claire ni en eau trouble. Dites-moi votre pensée sans atténuation ni restriction.

Je suis avec ma mère, à. Barbizon, près de la foiôl.

et j'éciis mon traitù de l'Intelligence; Coiulillac et de Tracy en savaient plus là-dessus que Jouffroy. Tout a été vicié par l'école antiscientilique di; Hoyer-Collard et de M. Cousin. Par bonheur, les physiologistes ont (lavaillé, entre autres tout récenunent llelndiollz, sur le son et les couleurs, et en outre les Anglais, Ilerheit Spencer. Mill et Bain. Mais il faut une concentration d'esprit complète et beaucoup de santé pour faire un pareil travail. J'y tiens, parce que là est la racine de toutes mes idées historiques et morales.

A vous de cœur'.

SAINTE-BEUVE A H. ÏAINE

Ce 10 juin 1867 Cher ami,

Vous me demandez quelque chose de difficile, car il est toujours ilifticile de se mettre exactement à la place d'un autre.

Km l'ait, Graindorge sera critiqué et vous sera reproché. Il se lira, il se vendra, mais vous aurez beau faire, la critique qui n'a pu s'attaquer à vos grands livres ou qui, en s'y attaquant, s'est cassé les dents, mordra sur celui-ci qui est

t. L'enveloppe dans laciuelle cette lettre se trouve porte de la main de Sainte-Heuve :

H. laine.

Grates luaxiiiuis Pro ope agit l'ictus fuqaluf [itc.

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tout à sa portée. Si c'était tactique, elle ne serait pas mauvaise, car l'éloge refluera d'autaut plus vers vos autres ouvrages.

Quant au livre en lui-même, je ne suis pas très bon juge. Je n'aime pas ce masque de Graindorge qui n'est pas un masque du tout, qui est déplaisant par sa crudité et qui n'a aucune vraisemblance, car il est impossible qu'un homme ainsi fait écrive quantité de jolies choses et très fines, qu'il fallait tout simplement produire sous votre nom. Si vous avez connu tel homme en effet que M. Graindorge, rien n'était plus aisé que de le faire intervenir et de le montrer à la rencontre, mais vous-même tenant toujours le dé.

Ce livre de notes sur Paris a nécessairement l'inconvénient de tous les jugements où vous entrez au vif dans le contemporain. C'est une façon périlleuse d'éprouver vos (héories; à votre place, j'y prendrais plus garde. U y a ime infinité de manières de voir les choses et les hommes du jour : on n'y arrive pas du premier coup. J'ai peu vu de bals bourgeois, même à Paris, mais je ne crois pas que les femmes y aient des « pattes ». Ces crudités déplaisent. L'exquis talent d'analyse que vous montrez tout à côté en mainte page n'empêche pas cela de paraître dur. Pourquoi être si pressé de traduire des impressions en notes écrites, et ces notes elles-mêmes en lois? De plus, il n'est pas mauvais, quand on écrit l'Histoire de la Littérature anglaise, VHistoire de VArt, la Théorie de /'/r/err/, l'histoire et l'analyse de l'Intelligence humaine, d'en paraître assez occupé pour ne pas s'en distraire devant le public par des sujets qui sont le gibier des chroniqueurs. Ici, comme tactique, il y a peutêtre une faute et qui compense l'avantage que je disais en commençant.

Yous voyez comme j'hésite et comme je flotte. Après tout, vous n'avez ni bien ni mal fait; vous avez obéi à votre

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forme et à votre allure. Vous avez été pressé de réaliser, ce qui est la tendance aujourd'hui. Vous consultez là-dessus un homme de lettivs qui est à moitié l'homme d'autrefois Qu'en dit Ai)Out, l'homme d'aujourd'hui'? Approuve-t-ii ou blàme-t-il?

Je sais bien que de grands penseurs d'autrefois n'y regardaient pas eux-mêmes de si près. Se sentant en fonds, ils se prodiguaient à tout propos : Leibnitz écrivait et imprimait sur toutes sortes de sujets à la fois et cela ne le diminue certes pas dans la perspective.

De près il y a du pour et du contre. Je vous demande

pardon d'être aussi mauvais consultant. Je relirai bien des

pages du livre où M. Graindorge est de trop et où je ne

veux que du Taine.

A vous de cœur.

Sainte-Beuve.

A MADAMIi C. COIGXET

Paris, 18 octobre 1867 Monsieur',

Je reçois les quatre articles que vous avez publiés dans la Morale Indépendanle sur l Idéal dans l'art et je

l. Madame C Coignet a l)ien voulu, à notre demande, détadier de ses Mémoires destinés à paraître après elle les trois lettres qu'on va lire |voir plus loin, p. 546 et 352; ; ces lettres ont été écrites par M. Taine à Madame Coignet, en réponse a la critique qu'elle avait faite de certaines de ses œuvres dans la Morale indrpcndante. Cet organe ayant fait grand bruit au moment de son apparition. Madame (Poignet, pour ne pas attirer l'attention en se posant en femme pliilosophe, dérobait son sexe sous la signature C Co>r/)iel\ M. Taine. en effel. s'y trompa, et de même M. E. Caro et M. Tii. Ribot dont elle avait également analysé queliiues œuvres.

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VOUS remercie de la façon honorable et bienveillante dont vous traitez cette étude. La critique ainsi entendue ne peut èli'e qu'agréable et je ferai mon ])rolit de votre contradiction. Laissez-moi cependant vous présenter en abrégé les objections qu'elle me suggère. D'abord, troisième article, page 44: je suis si loin de nier l'observation psychologique, que j'écris depuis un an une psychologie de l'Intelligence, ce sera mon principal travail; et je suis si peu matérialiste qu'à mes yeux le monde physique n'est qu'une apparence, produite par le jeu de notre perception extérieure. — En second lieu, et c'est là l'essentiel, de ce que les événements moraux, idées, passions, aptitudes, instincts, facultés forment un monde à part, il ne s'ensuit pas qu'ils échappent à des lois; ils ont des lois aussi rigoureuses que les événements physiques ; en d'autres termes, ils ont des conditions précises dont la présence ou l'absence entraine leur présence ou leur absence. A cet égard, je vous prie de relire la discussion admirable de Stuart Mill dans son Examination of Sir William Hamilton's pltilosophy. — En troisième lieu, je ne pouvais à propos de l'Idéal dans l'art écrire une morale. J'indique seulement pour (juelles raisons certaines qualités morales nous paraissent belles. Il s'agissait d'expliquer pourquoi une énergie malfaisante comme celle de lago, de Richard III, se trouve belle ; je ne songe en aucune façon à les justilier. P. 51, quatrième article. Même réponse : je n'ai pas à donner un critérium du vice et de la vertu; je ne prétends en aucune façon « que le mobile soit indifférent à

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la moralité de lacto ». Mon unique aflaire esl de montrer parmi les mobiles ou principes moteurs d'actions exprimés dans les œuvres d'art, quels sont ceux qui sont hienlaisanls et partant beaux. Toutes les questions et les difficultés de la morale sont réservées; ce n'est pas à l'estliétique, c'est à une science distincte de chercher jusqu'à quel point la bienveillance et l'abnégation doivent être poussées, en quel cas il faut préférer la minorité à la majorité, etc.

Je crois donc, Monsieur, que là où vous voyez des objections, il y a des lacunes, lacunes volontaires et imposées par le sujet du livre. Peiniettez-moi de ne répondre que de mon esthétique; l'autre science est si grande qu'il faut la traiter à part.

Cette lettre, bien entendu, est personnelle; je ne réclame ni insertion, ni rectification, et mon seul but en vous l'écrivant est de vous dire que je suis peut-être moins éloigné de vous que vous ne le pensez. Le seul point où je pressens une différence foncière, c'est la ([uestion de la liberté; je ciois qu'on est en cela dupé par les mots; pour moi, je suis absolument déterministe, et j'appuie mon o[)inion sur l'observation psychologique autant que sur l'expérience physique. Je ne puis là-dessus (|ue vous renvoyer à la lofjique et surtout à l'Examen de Sluarl Mill ; c"esl un chef-d'œuvre de bon sens, de force et de netteté.

Agréez, Monsieur, je vous prie, toute ma considération et mon dévouement.

546 COUP.ESPONnANCE

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