‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 121 sur 141 · ANNÉE · texte numérisé non relu

ANNÉE

gimes intercalés entre le sujet et le verbe. Même règle pour la proposition principale, quand elle est précédée d'une conjonctive. — Endn .réparation analogue en beaucoup de cas pour les verbes auxiliaires et pour les propositions verbales.

L'Allemand ne veut pas aclievcr sa pensée avant don avoir tous les membres présents au préalabli-. Son besoin d'esprit essentiel est évidemment de sentir le Zusammenhancj. A cela il sacrifie le reste.

Ce besoin est absolu; impossible de se soustraire à la règle grammaticale. La construction n'est pas lâclie, à peu près ad lihilum comme en grec et en latin; elle est obligatoire, forcée. Je traduirais du Lucien ou du Platon presque mol à mot en français; car les inversions du grec, les portions de sa construction qui ressemblent à l'allemand ne font que traduire les ondulations de l'Émotion, de l'Impression. Voyez La Fontaine et P.-L. Courier qui dans leur style rendent ces nuances. — L'allemand a une rigidité de construction qui pousse à la pliilosopliie, à la science abstraite, systématique, rien de plus; la vie manque.

'24 avril Conversation avec Cherbuliez, etc.

Selon lui, la France est encore de tous les pays celui où l'on est le plus beureux : 1° parce que le sol est fertile et le climat bon; '2° parce que l'égalité y est pratiquée et que le caractère est sympathique.

En Prusse, surtout dans la Prusse oiientale, un fabri-

cant a bion des déplaisirs. Il ne peut pas acheter une terre noble : le propriétaire noijie conserve des droilsde justice et de police sur la conunune. — Le fils du l'abricant ne peut devenir oflicier dans l'arniée, sauf dans l'artillerie. — ^ La morgue du noble est énorme, les nobles excluent de leur société tous les bourgeois. A Berlin, un homme comme Mommsen ou Ilanke ne compte pas, hors de son cercle de savants; il ne peut être invité à la cour; il y a une séparation profonde entre ceux qui sont huflicli et ceux qui ne le sont pas. Ranke est un simple conseiller, estimé daprès son litre officiel; l'esprit est celui d'une caserne monacale. M. Benedetli, notre ambassadeur, me disait la même chose, il ne voit pas les savants, les bourgeois éminents parce que, s'il les invitait, il ferait fuir de son salon les nobles et les gens titrés.

(Voir ces mœurs dans Soll nnd Haben de Freytag.) Quand un Prussien aisé peut venir en France, il est charmé, il est en vacances; de retour il dit pis que pendre de la France. — Ils sont maintenant aussi étroits d'esprit que nous en 1810, c'est nous qui avons repris les sympathies cosmopolites de Gœthe et Schiller.

Leur objection est toujours (( Die Fran^osische Frivolitat )). Ils appellent frivcile l'art, le style, le talent, l'exécution. Des idées ébauchées leur suffisent; l'œuvre d'art n'est pour eux que la traduction d'un concept a priori, esthétique et surtout morale. — Hettner reproche à Gœthe de n'avoir pas su dégager complètement ridée morale dans tel de ses drames.

Lu liior : Michel Kolhnas el la viarijiiise d'O de Kloist', deux cliefs-d'œuvre de nari'alion en jjrose, à ce qu'ils disent; c'i'st de deuxième ou Iroisième ordre : ils ignoreul absoluinenl l'art de composer, de faire un eiïel, de faire une phrase vivante; le discours indirect foisonne, on écrivait à peu près ainsi aux environs de Florian. — A mon sens la Gueire de trente ans de Schiller, Dichtung viul Wahrheit, Wilhelm Meister, les Affinités électives de Gœlhe sont mal écrits, ou plutôt ne sont pas écrits; il y a un fonds de phrase académique; ils ignorent la valeur d'un mot, d'un tour, ils ne savent pas syncoper, mettre un point en lumière, faire voir un geste, un bout de paysage. Vingt petits récits dans la Vie Parisienne sont supérieurs, et tous nos grands écrivains, Mérimée, Stendhal, Balzac, George Sand, les dépassent de cent pieds. — Mêmes différences entre leurs tableaux et les nôtres.

La cause en est qu'un écrivain français imagine devant lui son lecteur, c'est-à-dire un homme du monde, fin, qui a lu, difficile, dégoûté, impatient, ayant besoin de toute la forte et délicate cuisine intellectuelle, exigeant des émotions variées, du rêve, de la passion contenue, de courts et profonds aperçus jetés en passant, bref, une infinité de plaisirs d'espèce raffinée el supérieure dont un Allemand n'a pas l'idée. — L'Allemand veut mangei-, voilà tout, il se contente de viande à demi cuite, avec des pommes de terre à

Page 1