‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 13 sur 141 · Voir p. 2j, lellrc du '21 (léceiiiLre · texte numérisé non relu

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li COUlŒSru.NDANCi:

A MADI.MOISLLLL SOPHIE TAINE

!» octobre 185".

J'ai la tète cassée» de mon Tite-Live. Je ne penx pas l'achever ; je maudis le temps que j'y ai mis, le jour où je l'ai ooneu, le jour où j'en accoucherai. — J'ai l'ait beaucoup de visites. Je suis le reste du temps dans ma chambre, occupé à mon e.xécrable chose d'Académie.

Voyons ton œuvre'. Ta critique est très juste. Le Socrate est faux, ni historique, ni réel. Le pis est que M. de Lamartine l'abaisse : d'abord par les vers que tu cites : à quoi servirait d'être honnête honmie si l'on n'était pas récompensé"/... Toute la philosophie el la vie de Socrate tendent à prouver que l'honnêteté, comme la santé, est un bien excellent par soi-même, non comme moyen, mais comme fin. — Ensuite par la faiblesse des preuves qu'il lui fait trouver : Socrate est un raisonneur très rigoureux, très subtil, qui traite la question en géomètre avec une netteté, une précision qui montrent le calme de son esprit. — Enfin par l'exaltation qu'il lui donne : être exalté, c'est être faible. Celui qui est brave parce qu'il est hors de soi n'est pas bi-ave. Socrate a l'air de se battre les flancs pour mourir convenablement; dans Platon il fait la chose tout siui[)leni('Mt . comme s'il allait diner ou dormir.

1. In ilcviiir sur la MorI de Socrnic de M. (]c I.nm.'irtiiip.

ANNÉES I8:.d-is:)'i. i:.

Il fallait éludior davanlage le style de M. de Lamartiiu' ; je le trouve long ; les idées sont délayées dans les mots. Il y a une infinité de vers chapeau. r, (\u\ offrent l(! bras aux autres, les conduisent décemment, mais ne sont là que {)Our accompagner. On l'elit souvent pour comprendre, l'idée principale disparaît dans le cortège. On oublie de penseï' en le lisant; on écoule: c'est la harpe éolienne du style. — De plus il est ti'ès monotone. Au fond il est élève de Delille. Toujours le vers descriptif, l'épitliète. Deux épitliètes, deux substantifs, cela tinte comme des coups de cloche :

(( Les l'ayons transparents de la douce lumiéie,...

K Les rellets nuancés des plus tendres couleurs,...

« Les bruits hai'monieux de l'amoureux zéphir... »

Cela endort pi-esque, d'un très doux sonuneil il est vrai. M. de Lamartine me sendile moins un homme qu'un sylphe, un image, un souffle de vent, un rayon de lumière, quelque chose de vague qui se fondrait volontiers avec la nature, sorte d'eau molle qui reçoit toutes les formes. Il est hindou, il semble une émanation mal iormée encore de l'iiilini brahme, qui lloKe entre le lève et la vie, qui est tout, qui aime tout et qui, par conséquent, n'est rien de net et de vivant. — II est même un peu commun, il a une provision de rayons (pii li'cmbleiit sur les llols, de caps dont l'image ondule dans les eaux, d'abeilles, de lleurs, d'étoiles, etc., qu'il l'iche sur le lecteur dès qu'il eu trouve l'occasion. Dès (pi'on voit paraître le premier, on est sûr (|ue l'essaim va suivre : c'est un drOiordcincnt et c't'sl toujours

16 COF!RESPO>r)A.NCE

le inèiiit' débordement. — On l'a a|)|u'lé depuis longtemps le poète monocorde. Hegarde la Prière. Les vers que tu m'as envoyés s'y trouvent déjà. — Lis dans Delille les Jardins ou même les Géorgiques ; lu verras la ressemblance. La vraie invention, celle d'Alfred de Musset, manque. Si ce nest pas un orgue de Barbarie, c'est un orgue oriental.

En général, quand tu juges un ouvrage, essaie de trouver dans le style, dans la manière de composer, etc., le portrait de l'auteur. Fais cela pour Mallierbe.

Je déjeune demain avec About, qui reste à l'aris et va écrire, d'abord des articles de revue pour vivre, puis son voyage en Grèce. C'est un plaisir et un encouragement d'être avec lui, tant il est gai, confiant, vivant.

A SA MERE

l'aris, l'2 octobre 1855 .... Il faut que je sois dans la violence du travail, parmi les cours, les leçons, les visites, les lectures, pour ne pas penser trop souvent à vous. Je ne suis pas assez ambitieux pour jjasser des lieures dans des cbâleaux d'orgueil, ni assez amateui' de |daisir pour aller en clieicber comme les autres. J'ai mes leeons ; six Iieures par semaine chez Jl. Jauifret, et rue des Capucines deux fois par semaine. J'attends la rue de Lille qui revient le ]o. J'aurai donc trois ou quatre mille francs celle année.

AN.NiiKs is:.-.-is:.'i n

Mes coircclioiis sur Tite-Livi! scronl achevées ce soir. Je suis un peu l.is ; je |iren(lrai <lu bon Icmps en k' recopiant. M. About est ici; j'ai passé deu.v ou trois api'ès-uiidi avec lui. Il quitte l'Université; jjeut-èli'e écrira-t-ii ; |M'nl-è(re, [)ar les relations qu'il s'est faites, il entrera au ministère des Affaires étrangères. Je nous souhaite l'entrain, la gaieté, la force, l'espérance qu'il y a en lui et dans sa famille. Il ne voit jamais que le beau côté des choses, et est toujours prêt à tout. Nous sommes des instiuments plus fi-agiles, (|ui rendons parfois un son triste. — Il concourt pour l'Académie sur un aulre sujet que moi ; il m'encourage, il me donnerait des espérances si je n'en avais pas. Son entiain est contagieux; d'où vient donc que j'en ai si peu, que je fais tout par volonté, qu'à peine de temps en temps il m'arrive une boutade de passion et une bouffée de force? J'ai pourtant bien plus de sujets de gaieté cette année que l'an dernier: je suis docteiu', ma thèse a réussi d'une manière parliculière, ma chose d'Acadéim'e est toute prête, bonne, j'espère, j'ai de l'argent eu abondance assuré.... Je vais à cinq heures donner la deuxième leçon chez M. Jauffret; 2i rhétoriciens, cela est fatigant ; mais le métier de professeur l'est bien plus. Si l'on s'écoutait, on demanderait des élèves faits au tour, exprès à votre goût, sur un patron donné. Les à peu près sont déjà bien bons. Quel sort que celui d'un de mes pauvres camarades que j'ai rencontré ce matin et qui depuis deux ans est en sixième à Pau. — Suckau est plus heureux, on l'envoie à Dijon.

u, TMNF, — ((irinKSi'ONDwci:. Il, 2

18 COP.r.ESPU.NDANCE

A SA MKHi;

l'îifis. li iiovciiibro 18ô5 Je vais hoîiiicoup mieux, il me semble même ce matin que je suis presque guéri' ; le médecin qui viendra ce soir me diia si loul est fini. Depuis quinze jours, je me lève à neuf heures, je ll.uie devant mon feu. je vais chuchoter ma leçon rue de Lille, je fais du piano, et je lis à droite et à gauche, très disposé à chanter quand j'aurai recouvré la voix: « Ah! qu'il est doux de ne rien faire ». Il y a vraiment plaisir à s'acoquiner auprès du feu et à rêvasser. — En menant celte vie, je trouve peu de nouvelles à donner. M. de Witt est aux îles d'Hyèi'es pour sa femme et y passera l'hiver. Le fds de M. Guizot est venu me voir, et semble désirer avoir des relations avec moi. Je lui montrerai mon Mémoire pour l'Académie, il vient d'avoir le prix. Je te dirai alors si je peux espérer.

Mon médecin, M. P., est déjà venu ici cinq ou six fois, il me fournit des livres, mémoires, etc., sur le somnambulisme. Je lui donne des renseignements sur le sommeil, pour l'Académie. — l>e pauvre homme m'a parlé de ses luttes. 11 est médecin depuis treize ans. Il a été médecin de la mairie, etc., et a exercé une foule d'offices gratuits ; il est en relation avec toutes sortes de savants, travaille en dehors de ses occupations à des

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