‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 51 sur 141 · La thèse de M. Prévost-Paradol, Elisabeth et fleuri IV · texte numérisé non relu

La thèse de M. Prévost-Paradol, Elisabeth et fleuri IV

ginale ni forte. Le preinior chapitre tlu livre est lourd, trop noble, pas assez clair, ù cause de la monotonie oratoire. Le livre me semble d'un politique, très capable d'être journaliste et député, ce qui explique les opinions de l'auteur el ses passions en fait de gouvernement.

Voilà, mon clicr, un exemple de la (•rili(|ue que tu me dois, et (jue j'attends, l'ais de même, j(> t'en su[)plie, sur tout ce que tu liras de moi, même sur mes articles. Songe dans quel océan de mensonges je vis; J'ai horreur du monde à cause de cela ; la platitude et la monotonie de la comédie prévue que je vais entendre ou jouer m'assomment. Il n'y a que mes vrais amis qui puissent me dire vrai, et en détail. Hier, je suis allé à une soirée ; d'ennui, j'ai fini par m'asseoir auprès du piano et oublier le reste en écoutant. A tout moment, j'étais tenté de dire : très bien, je sais cela d'avance et vous aussi, passons à autre chose.

On conuuencera à imprimer Tite-Live en janvier. Il y a engorgement chez Hachette. La chose d'ailleurs n'est pas encore faite. 11 a lu mon manuscrit en vacances et le trouve trop scolastique. Il me dit que ces divisions exactes, cet engrenage méthodique qui empoigne le lecteur par un pied et l'engloutit jusqu'à la tête dans un étui de syllogismes, rebutera le public ; qu'il faut être léger, aisé, écrire cela dans le style de mes Pyrénées; il se choque de ce que je prétends tracer un idéal à l'histoire ; de ce que je suppose qu'il y a une bis-

loire universelle et un jnogrès, etc. Je ne sais pas encore comment je m'arrangerai.

Quant à ma Littérature anglaise, j'aurais envie de te battre. C'est le troisième compliment de ta lettre. Que le diable t'emporte ! tu m'as pris pour une de tes visites de rentrée.... D'ailleurs pense à l'effrayante masse de lectures qu'il me reste à traverser.

Je comprends que le Droit t'ennuie ; la philosophie t'amuserait. Je n'ose, cher Ed, désirer que tu en fasses. J'ai eu deux ou trois fois sur les lèvres l'idée de l'offrir mon Hegel, que tu n'as pas lu, je crois, tout au moins V Encyclopédie ; je suis parfaitement certain qu'en quelques mois tu t'enfoncerais au plus profond de l'hérésie, et que l'altrait extraordinaire du sujet te ferait lâcher en classe des phrases imprudentes. Je n'ose même souhaiter que lu reprennes ta psychologie. Je sens que je ne pourrais plus enseigner avec la mienne. Je serais obligé d'en avoir deux, une officielle, innocente, en formules inflexibles, séparée par un abime de ma vraie pensée. Et cela est presque impossible. On aime tant les idées qu'on trouve, ({u'on ne peut s'empêcher de penser tout haut.

J'ai livré chez Hachette un cahier de quatre-vingts pages sur l'excellent BI. Cousin. J'y ai inséré une réfutation de sa théorie de la raison. Dis-moi si elle te parait nette et concluante pour le public. La moquerieme venait aux lèvres à chaque ligne. J'ai fini par raconter sa vie teUe qu'elle eût dn être, le faisant naître au dix-septième siècle, prédicateur et théologien. — La chose passera-t-elle?

ANÎ^ÉES 1855-185G ll'l

C'csl lliiclictlc (|ni r.i demandée. Mais peiil-ùlre il craindra de |)('rdre \v^ [)roresseurs de philosophie, ses ahniinés.

A GUILLAUME GUIZOT

Paris, 25 oclobre 1855 Vous vous nio((iiez de moi, mon cher Guillaume, et vous avez raison. Je m'en doutais un peu, c'est pourquoi j'ai coupé les ailes à mon dithyrambe. Du reste, un dithyrambe n'est pas une profession de foi. Distinguez, je vous prie, le moi scientifique, analyste, raisonneur de l'année scolaire et le moi sentant des vacances. Prenez mes folies pour ce qu'elles sont. Un instant j'ai senti tout haut, et je vous ai raconté les songes plus ou moins creux que me suggéraient les arbres. Je ne les impose à personne, et je ne les conseille à personne. A la réllexion je trouve que, s'ils me plaisent, probablement ils doivent déplaire aux autres. Le fond en est triste, et je l'avais oublié en vous les écrivant. Entre vingt et vingt-cinq ans, une corde s'est cassée dans ma machine; j'ai essayé en vain de la raccommoder. Elle est restée pendante, entortillée aux autres; et quand j'essaye de jouer de mon instrument, elle le fait détonner. Pardonnez-moi les sons désagréables. Ils me sont si naturels qu'ils sont involontaires; et quand vous les entendi'ez, songez à la maudite corde qui traîne et

que je n'ai pu rattacher. Le moi scientifique accorde de tout son cœur que l'homme vaut mieux que la plante ; et il explique au moi sentant pourquoi les songes creux dont je vous parle lui font plaisir. Quand on se transporte ainsi et qu'on s'incarne dans une pierre ou dans une bruyère, on y transporte et l'on y incarne un animal sentant et pensant. Celui-ci jouit de la tranquillité du nouvel être qu'il habite, il est heureux par contraste et la sérénité de la nature pacifie ses idées et ses passions. C'est une illusion, je l'avoue, mais pourquoi la détruire? Je n'ai pas le courage de réfuter mon plaisir, et j'éprouve un contentement extrême en sentant le logicien que j'ai nourri en moi-même s'en aller, s'effacer, disparaître, et laisser la place à l'enfant.

Ne me croyez pas non plus aussi inconséquent que vous le dites. De ce que j'aime les plantes et les grands horizons, on ne peut pas trop conclure que je dois aimer le vin de Champagne. Les sensations qu'elles donnent ne ressemblent guère aux sensations qu'il fournit. J'aime la philosophie, la musique et la peinture de la même manière et pour la même raison que les teintes rouges des bruyères lointaines. Hegel, Decamps, Beethoven et les Pyrénées ne sont pour moi que des moyens de produire en moi un même effet, que j'appelle sensation faute d'un autre mot, que j'appellerai excitation ou émotion si vous voulez; il s'agit pour moi dans tous ces cas d'arriver à un certain état dans lequel, par exemple, lorsque je marche dans les

rues, je n'apcM'çois ni les maisons ni les voiliiirs, et qui me rendrait capable de faire six lieues en Irois heures sans sentir mes jarrets raidis. Vous voyez tout de suile pourquoi je reste dans ma chambre et pourquoi je ne bois guère de vin de Champagne. J'ai un piano, j'ai des dessins, le gardien du Louvie me laisse entrer au Louvre, j'ai des livres, je suis des dissections à l'École pratique ou des réactions chimiques à la Sorbonne. Cela me met dans l'état en question. Le vin ne m'y met pas. C'est pourquoi, quand j'en bois, je m'amuse à penser à autre chose. Je conclus contre vous que je puis concilier un grand amour des pierres et un médiocre amour du vin de Champagne, et que vous devez m'accorder le droit de rester chez moi.

Maintenant je me tàte la conscience et je me demande si je suis aussi inmioral que vous le croyez. Pas tout à fait, et grâce encore à un distinguo. Chacun chez soi, c'est ma grande thèse. Dans la vie pratique, la morale est reine; je pense comme vous qu'il n'y a rien de plus beau que la justice; j'aime l'histoire parce qu'elle me fait assister à sa naissance et à son progrès ; je la trouve d'autant plus belle qu'elle me semble le dernier développement de la nature. Partout, au-dessus et au-dessous de nous, est la force ; des lois aveugles s'accomplissent dans un ordre fixé, et leur système inflexible construit le monde avec les misères et la mort des individus. Cette lumière du droit et de la juslice, c'est nous qui l'allumons et la promenons à lia-

m CORRESPONDANCE

vers l'immoralité de la nature et les violences de l'iiisloire, et ce ne serait pas la peine d'être homme que d'être réduit à ne pas la voir et à ne pas l'aimer. Mais si je la vois et si je l'aime dans son domaine, je la repousse du domaine des autres. L'art et la science sont indépendants. Elle ne doit avoir aucune prise sur eux ; jamais l'artiste avant de taire une statue, jamais le philosophe avant d'établir une loi, ne doivent se demander si celte statue sera utile aux mœurs, si cette loi portera les hommes à la vertu. L'artiste n'a pour but que de produire le beau, le savant n'a pour but que de trouver le vrai. Los changer en prédicateurs, c'est les détruire. 11 n'y a plus ni science, ni art, dès que l'art et la science deviennent des instruments de pédagogie et de gouvernement. Voilà pourquoi vous me voyez si mal disposé contre les littératures qui s'érigent en institutiices et contre les philosophies qui s'érigent en gardiennes de l'ordre public. Je suis choqué de voir des romans parents des histoires de Miss Edgeworth, des Lettres édifiantes, de la Morale en action et des beaux traits des chiens fidèles et célèbres; et il me semble que M. Cousin ferait mieux de ne pas se poser en gendarme intellectuel. La gendarmerie n'est bonne que dans les casernes, et quand je le lis, je crois entendre le plaidoyer suivant d'un pi'ocureur général :

« Messieurs les jurés, « L'accusé qui est devant vous est convaincu par des témoignages irrécusables et par son propre aveu d'avoir

ANNÉES 1855-1856 1'2j

assassiné et volé son ami. Il semble donc que je devrais arrêter ici mon discours, et vous laisser prononcer la sonttMico que révidonce vous impose et le eliiUlmcnt que la loi lui .i réservé. Il n'en sera pas ainsi. Mon devoir esl de vous faire remarquer le caractère scientifique du meurtre que je dénonce et les dispositions dartisle du meurtrier que j'accuse. Ce meurtre, messieurs les jurés, a été commis avec un poignard triangulaire, aiguisé exprès le matin même, selon toutes les règles de la science, avec un soin dont un chirurgien serait jaloux. Il a été enfoncé dans le ventricule gauche du cœur, j)lace qui, conmie chacun sait, est la plus favorable. Il a traversé ce ventricule de part en part, ouvrant au sang un double écoulement et à la mort une double route. Le poignard était si aigu et le coup si sur, que l'épanchement s'est fait à l'intérieur et que la victime n'a pas poussé un cri. Vous voyez, messieurs, que la Société de chirurgie protesterait tout entière si vous osiez condamner l'auteur d'une opération si parfaite. — D'autre part, regardez l'accusé. Cette noble tète, cette fiére assurance, ce corps si agile, offrent un digne modèle à nos sculpteurs. 11 n'a pas témoigné un seul remords. Avant l'action, il n'a pas ressenti une minute d'hésitation. Comme cet homme était depuis dix ans son ami, il a conclu avec une logique parfaite, mais malheureusement démentie par l'événement, qu'on ne l'accuserait pas de sa mort. Les témoignages vous ont prouvé qu'il a mené une vie aventureuse, que ses besoins ont été extrêmes, que ses passions sont

excessives, que sou avidité et sa haine sont sans frein. Vous êtes convaincus maintenant que jamais plus beau type ne fut offert à un romancier; au nom de l'art et de la science, au nom des chirurgiens, des romanciers et des sculpteurs, j'abandonne l'accusation et je demande à la cour de rendre à la société un homme qui en est le plus bel ornement. »

Vous voyez, cher ami, que je vous envoie une apologie en règle. Quand vous viendrez rue du Sabot, je vous ferai celle de mes opinions en peinture, et nous nous contredirons. 11 n'y a rien de |ilus amusant.

Merci de votre offre si aimable aux Débals. On ne commencera à m'imprimer qu'en janvier. Croyez que je n'écouterai pas Hachette. Je changerai tout au plus la table, et le premier chapitre sur le critique idéal....

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 2ô novembre 1855 Probablement, cher ami, je fais une sottise en l'écrivant. Je n'ai que des idées gris sombre, et j'ai beau imaginer ta bonne et brave figure, je n'en deviens pas plus réjouissant. Des petites misères d'abord, de toute espèce : mes articles sur Cousin arrêtés (on a cru que j'attaquais la morale et on voulait me retrancher trois colonnes), j'attends le retour de M. Hachette qui est

ANNKRS isrM-iHr.r. 125

îibscnl. — Un rolnid à la licviic dcx Dm.v Mnndea, avoc l'incertilude de passiT. Ils n'adiiicltenl pas que pour faire connaître! le slyle de Dickens, je fasse des citations. Plus j'étudie la manière d'écrire de M. de Mars, mon juge, moins j'espère pouvoir lui faii-e accepter la mienne. — Un peu de fièvre, beaucouj) de corvées, pas de leçons, etc. Tout cela est peu de chose en soi. Le mal, c'est que chaque petite contrariété, comme une petite pierre, remue le fond de vase noire philosophique où nous tripotions ensemble à l'Kcole. Le trouble dure, et je repense à cette bienheureuse mer Rouge (|ue tu connais.

J'ai essayé de suivre un cours de physique (M. Despretz) '. Misère sur misère! La première leçon était une description détaillée de la manière de construire les thermomètres. Drion^ m'a dit qu'il n'existait pas en France, ni en Angleterre, ni à sa connaissance en Allemagne, un seul livre de physique philosophique. Nos savants ne sont que des contremaîtres d'atelier. Reste Hegel, avec ses abstractions déplorables, son habitude de voler à trois cents pieds au-dessus des faits. Comme consolation je me jette dans le travail brut et dans l'histoire, .l'ai englouti depuis un mois une cargaison de livres anglais, chroniques, écrivains, etc. Mais quel voyage il faut faire avant de rencontrer une idée! Que

1. Despretz (César-Mansuete) de l'Académie des Sciences, professeur à la Sorbonne. 1789-18G5.

2. Drion, élève de l'École normale, né en 1827, entré à l'École normale (sciences) en 1847, mort en 1862.

le noinhro des iiionuMils de plaisir est petit! (Jue de maux d'yeux el de tête! Que d'heures de lecture machinale! Positivement je ne suis qu'une machine, machine dégoûtée d'elle-même. Mon ressort est une vieille habitude de travail et, par-ci par-là, une bouffée d'imagination, avec des velléités de vanité et d'orgueil. De raison, point. Tout calculé, le plaisir et la peine, je trouve au bout de la soustraction cent fois plus de peine que de plaisir. Du reste, il y a longtemps que j'ai renoncé à être raisonnable, et que j'ai pris mon parti de me trouver bête. Nous en sommes tous un peu là, je crois. Nous avons deux êtres en nous, une conscience sceptique et mo lueuse, qui s'amuse à regarder et à l'ailler les habitudes et les inclinations primitives. Les habitudes et les inclinations vont leur train, sous la grêle des moqueries. Et nous agissons sërieusenieni, sans nous prendre au sérieux.

Après avoir lu à la Bibliothèque de dix heures à deux heures, je descends aux Estampes et je regarde les maîtres du xvi* siècle, Jules Romain, Raphaël, Sébastien del Piombo, Marc-Antoine. C'est une langue que j'apprends; je commence à la déchiffrer couramment. Un pli de vêtement est une trace de passion comme une épithète. Je tâche de retrouver et de ressentir celles du xvi<= siècle. Ce sont des mœurs de charretiers, des imaginations de poètes, et une morale de bandits. Ce que je n'imaginais pas, c'est la sensualité du temps, et entre autres celle de Raphaël. Le divin Sanzio est un vigoureux et magnifique sultan. S'il a aimé, il n'a

ANNEES 1855-185(5 |-j7

aiiiK' (|ue (les contours, de l.i belle clKur iiiic; ses immenses femmes nues ont une lianquillilé d'impudeur sauvage, semblable à celle des cavales. Elles ont une liberté, une innocence et une pétulance de bêtes fauves. Je pense à la courtisane Impéria, morte à vingt-quatre ans, enterrée dans une église de Home, avec désignation de son métier, éloge de sa beauté, le tout ,111 milieu des tombeaux des Saints et des grands liommes. C'est la naïveté de la jouissance, la débauebe vraiment pure et dans sa (leur.

Prévost m'a dit, je crois, que tu traduisais pour M. Simon un roman allemand. Vaut-il Jonathan Frock? Y a-t-il en Allemagne une littérature de romans qui vaille la peine d'être lue? Si oui, quel est son genre? Écris-moi, parle-moi de quelque chose; je ne vois personne, je ne cause plus que de la pluie et du beau temps; je prends tous les jours une horreur plus profonde de la conversation ordinaire; quand je veux ouvrir la bouche, je ne me sens rempli que d'idées choquantes. Aussi je ne l'ouvre plus. C'est pourquoi ouvrons-la entre nous, ouvre la tienne; choisissons s'il le faut un sujet quelconque. Reprenons nos discussions métaphysiques; dis-moi les nouvelles scientifiques qne tu apprends, ou les idées qui poussent dans ta cervelle. — M. Puel a eu le prix (partagé avec un autre). — J'ai essayé d'avoir le Sommeil par Lemoine', impos-

1. I.cmoine (.lacquos-Félix-Alberl), professeur de philosophie, né en 1824. entré à l'École normaic en 18ii, mort en 1874.

•128 CUHRESPONDANCE

sible. Du rosto \c compte rendu de X. )iren a ôt»' l'envie ; cette indépendance de l'âme est si ridicule, qu'il faut laisser là ces niais, aveugles-nés. J'ai lu la Géologie de M. Lyell (traduction Meulen), j'ai bien de la peine à croire qu'une chaîne comme les Pyrénées ou les Apennins ait été soulevée insensiblement de deux ou trois pieds chaque siècle, comme la côte de Norvège. L'hypothèse d'une longue crevasse subite me paraît plus probable. Mais ce qui est important, c'est cette réfutation des auteurs qui admettent le feu central. Il prouve très bien que si la masse intérieure était en fusion, les marées de ce granit bouillant fondraient la croûte. Selon les lois de la dilatation, et de l'équilibre dans les liquides, la partie liquide la plus intérieure et la plus chaude viendrait à la surface, et ne laisserait rien subsister à l'état solide. — La Revue des Deux Mondes renferme quelques pages curieuses de Renan sur l'Histoire Juive. Il est bon de montrer à nos catholiques ce que la critique fait de Moïse et ce qu'elle pense de l'authenticité des Écritures. Ainsi, il explique très bien que la dernière rédaction du Pentateuque est du vni« siècle. Quel malheur que d'être obligé de gagner sa vie ! Si About voulait, il y aurait là un livre charmant et utile. Il suffirait de mettre en bon français les recherches des savants d'outre-Rhin. Il y avait pensé en Grèce, au sujet de Strauss.

Souhaitons-nous réciproquement de réussir, mon cher Ed, cela nous fera supposer que c'est la peine de désirer réussir, et cette supposition est un bonheur et

une l'orco. Nous en jivoiis besoin. — Je n'.ii |)as vu l'révost depuis quinze jouis.

A EIJOL VRD liK SICKAU

Paris, 22 janvier 18.")0 Tu n'es guère (idèle h les promesses, mon cher l'douard. Tu devais m'écrire le premier et j'attends ta lettri;. Quelles nouvelles? Je n'ai rien reçu de Prévost. On me dit qu'il écrit un discours sur Vauvenargucs pour l'Académie. C'est soixante pages et 2000 francs, il a les traditions d'éloquence, et ce sera le pendant de son Bernardin de Saint-Pierre'.

Je donne mécaniquement ma leçon. Depuis (iiielqucs jours je ne fais pas autre chose. Je me suis trouvé tout d'un coup impropre au travail. La tète est lourde, j'ai par instants un peu de fièvre, je ne suis plus capable de raisonnement ni d'attention. Je n'avance pas dans mon travail, je serai lieui'eux de finir en (rois mois ce que je complais faire en un. J'ai fait, je crois, une sottise en prenant cette histoire de la Littérature anglaise. Le ciiemin est trop long pour ariivei- à la [iliilosopliie. (Test [(rendre par Strasboui'g pour aller à Versailles. Je ne puis terminer avec la Revue des Deux Momlex. Je ne sais si elle accepte Dickens*. J'ai

1. ('.om'oniii' par l'Académi(^ l'raiicaisi^ on iS.M. '1. Voir |i. 115. lellrc tlii l'.> nrlobVo IS.V).

H. TviNE. — i:onp,i;sp{iNii\M;i:. II. *.)

ir.O CORRESl'ONDA.NCE

déjà fait tant de corrcclions que je suis excédé, c( que j)ar iiislants je voudrais renvoyer promener. Pourljuit elle a accepté un ti'avail sur Spenser. Je reste accroché, uiais avec l'envie de lâcher tout et de tomber n'importe où, même par terre.

On répète la pièce d'Aboul. 11 ne craint plus que les ciseaux de la censure. On le jouera probablmnent au Carnaval.

Je suis absolument vide de toiile idée (jiii v;iille la peine d'être écrite. Ou plutôt, si j'en ai, je n'ai pas le courage de te les écrire. Ma cervelle travaille dans l'omnibus, quand je vais d'ici au Ijoulevard de Strasbourg, mais cela passe comme une fumée et ne laisse après soi que de la (lèvre. Pardon de ces idées grises.

Je lut" demande s'il y a (|uel(jue chose d'utile, et si (pielque chose mérite qu'on s'y .ippiitpic avec ardeur. Je vois bien que chacun poussant un peu à la roue, les trente-six millions de mains feront avancer la machine. Mais chaque effort et chaque ouvrier est si imperceptible que tout au plus on peut pousser par conscience ; il est absurde de pousser avec enthousiasme, et par espérance de voir un grand mouvement.

Regarde à (a bibliothèque si tu trouvei'as Falrij Queen par Spenser. 11 n'y a pas d'anglais plus aisé à comprendre, plus coulant, plus abondant. H n'y a nulle part un pareil assemblage de licbes (iciinns, de visions bienheureuses, d'aventures merveilleuses. (»ii voie rn l'air suspendu, porté comme par un beau vol de cvgnes. Il semble que le monde aérien et fantastique

est la patrie nalurclle tic riioiiuno. C'est un Ai'ioste, mais sérieux, tendre, touchant, élevé, platonicien. Cela ne ressemble en rien à la féerie rapide, tourmentée, éblouissante de Sliakespeai'c. Rien de plus calme, i\v. plus éijanoui el de |)lus doux. Je vais faire mes efforts pour monirer au public inodtM-ne, amateur de romans physiologiques, ce ravissement de l'imagination, celte folie de l'invention et de la poésie du \vi'' siècle. Mais ma pauvre tête ne veut pas penser. J'aimci'ais bien mieux causer avec toi. Quand seras-tu professeur à Saint-Louis, habitant d'une chambre donnant sur le Luxembourg, et voisin de ton vieux camarade?

A l'HEVOSI-l'AHADoL

Paris, -10 avril iS.'iO Mon cher ami, je ne sais quoi que ce soit qui vaille la peine d'être dit, ou qui t'intéresse. J'ai mal à la tète, je prends des douches', je travaille un peu, je cultive les leçons, je viens d'achever mon Montalendjert qui te mécontentera ; y a-t-il là dedans quelque chose qui t'amuse? M. Gérusez,chez qui j'étais dernièrement, m'a lu ta lettre ; lu es un politique et moi pas. Voilà le résumé universel. Je n'ai rien à le dire de [nditique, el partant rien dinléressant.

1. M. Taine suivait à ceUe époiiue un traileuiLMit liydrolliéralii([ue à i'iolicviie.

l."-2 COIIRESPONDANCI'

Si, pouilanl. M. Simon m'a traité d'homme peu instruit, quand je lui disais que l'élection de M. de Falloux paraissait une protestation en faveur de la Fusion contre l'Empereur. D'après lui l'Empereur est fort content de la chose, et l'élection est un soufllet aux répuhlicains. Tire-t'en, si tu pvux.

Mon volume va paraître. Connue M. Gérusez t'a présenté et a présenté About au public de la Revue, je lui ai demandé s'il voudrait en faire autant pour moi. Il a dit oui, mais avec restriction, craignant que le sujet ne soit trop historique ou philosophique, et au fond probablement aimant mieux écrire sou histoire de la littérature du xix'^ siècle. Si c'est non, accepterais-tu de t'en charger'.

Je vais faire l'article sur les deux nouveaux volumes de M. Guizot^ Tu ne l'aimes pas. Pourtant c'est un bel animal à disséquer. Il y a de superbes phrases, d'une solidité et d'une majesté étonnantes ; c'est un métaphysicien orateur. Mallieureusement il abuse des sentences et des moralités.

As-tu vu les indignes saloperies couronnées par les prix Véron ? Du ronronnement lyrique, de l'enthousiasme à froid, des vers rocailleux, des platitudes, des serinettes montées à deux mille francs l'air.

Il y a trois jours, on avait lu 31 Vauvenargues. Trois

1. C'est en effet Prévost-Paradol qui lit l'ai-licle sur Tile-Lire dans la Revue de F Instruction publique du 12 juin 18.56.

2. Histoire de la Hcvolution d'Angleterre . Voir p. SX, note 7.

A.\.\Ki;s IS.V.-I.S.")!) I".

surnagoaiL'iit doiil M. Poitou et !<■ lien. On n'a pas encore examiné les niannsciits de ï'ijliicnlion.

M. Mielielet m'a fait l'extrême honneur de lue rendre visite, au sujet d(> nmn Oinpaii '. Il est jeune au possible. Oiielle vii^ueui' de vitalilr! Trrs jolimeiil vèln, Irrs pro{)re, et un beau sourire. Je lui avais fait plaisir, principalement en faisant voir ses procédés littéraires, le chant de sa phrase, et en laissant sa collaboratrice dans une ond)re discrète. Sa conversation est une épreuve de ses livres après la lettre. 11 a gardé de sa chaire une habitude de hausser la voix à la fin de ses périodes qui donne un air de fausseté et d'euiphase à ses idées. Il est fort acharné contre les moyens mécaniques (jui firent la foi au concile de Trente, et la Ligue. Selon lui le peuple n'était point féroce et fanatique. Ce sont les curés qui, par les sermons furieux, incessants, le rendirent enragé. A Trente, le cardinal Contarini, le grand savant et le grand honnête homme du concile, proposa sur la grâce des doctrines fort voisines de celles des protestants. C'est le jésuite Lainez qui tira les pères en sens inverse, objectant qu'il fallait un abîme entre les dogmes et une ligne infranchissable de démarcation.

Je lis les écrivains protestants de la Réforme anglaise. Jérémy Taylor, le prétendu Bossuet anglais, est à mille pieds au-dessous du nôtre. Pas logicien, pas analyste, pédant, surchargé de citations grecques et latines, de divisions, etc., à demi enfoncé dans la boue du moyen

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