‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 50 sur 141 · M. TAINE. CORRESPONDANCE. II · texte numérisé non relu

M. TAINE. CORRESPONDANCE. II

il ii'.iiiiio pas les passions en elles-mêmes ; il s'attache uniquement à dévelopiter les émotions du cœur, à rendre aimables la vie et les sentiments de famille ; il fait, mais mieux, ce que font les tableaux anglais de l'Exposition. Ces gens ne se doutent pas que la peinture consiste uniquement dans l'amour du bleu et du rouge, de la ligne droite et de la ligne courbe, dans le bonheur de voir exister et vivre de grandes choses corporelles ; et ils font de petits logogriphes moraux, ingénieux comme le Loup et l'Agneau, ou des vignettes froides comme Obéron et Titania. Ils blessent les yeux avec une cruauté atroce, et se croient agréables avec un charivari de couleurs. Ce genre est moins choquant en psychologie et en littérature, mais pourtant, en sortant de Dickens, on a les nerfs agacés ; et l'on se repose avec Balzac ou George Sand, comme on se repose avec Rousseau et Decamps, en quittant les baigneuses chlorotiques de Mulready et les tableaux cadavéreux de M. Millais. •

Aix-la-Chapelle vous a-t-elle guéri, et la baignoire de Charlemagne a-t-elle été une compensation suffisante pour les derrières proéminents des cordonniers prussiens, vos chers amis? Il paraît qu'ils n'ont pas tous l'air de cordonniers, plusieurs ressemblent à des perruquiers, témoin Hegel. Vous connaissez l'histoire : trompé par sa mine, un élégant pressé le raccroche. « Vite, coupez mes cheveux, je vais au bal. » — « Mais, je ne suis pas... )) — « Allons donc, vous dis-je, montez. » — «Mais je n'ai pas...» — «Montez.j'ai des fers chez moi.» —

ANNÉES I8r)5-18r)(j ii:.

Il(\g('l se ivsigiK», prend des ciseniiv et opère siirl;i lèlc (jui lui i>st livrée, d'une fiieoii toute philosophique. L'autre regarde à la fin et, tout éperdu, découvre que sa cheveliu'e avec ses hauts, ses bas, ses cavités et ses touffes, ressemble à la mer agitée. « Je suis le professeur Hegel, répond son coiffeui-, et je coupe aujourd'hui les cheveux pour la première fois de ma vie. » — J'ai appris rallemand exprès pour lire ce coiffeur-là et je ne m'en repenspas.

Les Eaux-Ronnes m'ont laissé dans le slaln (jno. La foi m'a manqué, ici comme ailleurs, et je suis puni. Bonsoir, cher ami, je vous serre la main, puiscjue vous voulez bien accepter celle d'un sceptique. Je serre celle de deWitt,qui est aussi tolérant que vous. Je ne vous ai point porté mon petit livre, cela vous fournira une raison, ou un prétexte, pour venii' causer dans mon trou

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 22 octoln-e 1855 Cher ami, pardonne-moi, j'ai des excuses. D'abord un déménagement. J'ai à peine fini de m'inslaller. De plus une tuile qui tombe sur ma tète. La sœur de ma leçon de la rue de... est malade de la poitrine. M. Andral l'envoie à Pau, toute la famille l'accompagne. Tu vois que toute médaille a son revers; l'Etat t'approvisionne d'élèves; moi je suis obligé de chasser aux leçons. J'ai

Iir. CORUESPONDANCE

couru tout mou moudo et, ma sœur Auu(^, je na vois rien venir. Il faut pourtant que j'essaie de trouver, car l'argent que je gagne chez Hachette est hors de proportion avec le travail. Si l'on se respecte et qu'on veuille écrire des idées, et en français, c'est une duperie. La littérature ne peut être qu'un luxe ; il faut chercher ailleurs un gagne-pain.

Je lis ton Dickens, merci, hon Kd, d'avoir tout de suite songé à moi. Tu aurais bien dû m'envoyer en même temps tes idées sur lui. Cela est si différent de nos Français, que j'ai besoin de grands efforts pour le disséquer.

Tu n'es pas honnête homme avec moi. Tu me traites connue tout le monde : « Fort joli, charmant, etc. » Phrases, mon cher Ed, pures phrases ; j'en fais et j'en subis de pareilles avec les indifférents. J'en appelle donc de la tienne, ce qui signifie que j'exige un jugement détaillé, avec indication en chiffres des pages les meilleures et les plus mauvaises, etc. ; en un mot quelque chose dont je puisse profiter.

J'ai lu Prévost ' ; ses trois derniers chapitres sont excellents, citations bien choisies, bien encadrées, naturels, sans noblesse continue, intéressants. Il y a au commencement du chapitre sur l'état de l'Angleterre, deux pages admirables d'ampleur et de solidité. Je trouve les trois chapitres sur l'Angleterre trop peu nouveaux. L'impression laissée n'est pas assez ori-

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