l'ar (iiislnve Doré
'J. Templier (Émile-I'rançois). gemlrc de M. I.oviis Hncliette el associé de la maison ( 1821-1 S'.ij .
ANNKRS l.S.-.T-IS.Mt Km
loiili^ coiivei'salion le semblera louidi' cl loiilc vie iiis(»ciable auprès des nôtres; je juge d'après quelques Allemands et Allemandes que je vois ici. Mais leur idée s'exprime ailleurs, notannnent par la nmsique; en l'éliidiant bien, on y voit tout le cœur et l'esprit de l'Allemagne; on m'a joué et fail jouer du Rach, du Scliiimann, du Mendelssolm qui valent tous les entretiens du monde; l'animal, là-bas, rêve et sent, et pénètre les ensembles, au lieu de causer, préciser, juger, découper comme ici. Puis, lu as les journaux et revues, on doil y apprendre le goût public. Qu'est-ce que l'administralion, conuTient rend-on la justice, quel est le degré de eoquinerie dans ton petit Etal? Comment une lillc se marie-t-elle? Quelles sont les carrières pour les jeunes gens? Il y a énormément à remarquer, tu le plains d'aise; j'espère que tu vas arriver avec un cbariot de laits.
Je n'ai reçu que les trois premiers numéros de la Revue germanique; je n'y ai encore rien vu de toi; n'y signe pas, prends un pseudonyme; elle est mal vue; son exégèse, sa pbilosopbie, sentent le fagot.
Politiquement, rien; les gens d'opposition attendent; le maître est un liomme d'esprit, de sang-froid, mais mal entouré de coquins qui volent et le poussent en avant n'importe où et comment. On lui a fail faire une faute par ces adresses contre l'Angleterre; il l'a effacée tant qu'il a pu, mais l'irritation reste, témoin le procès Bernard. Le gros mal, c'est l'argent; le quart d'heure de Rabelais viendra; on en jette par les fenêtres, le
budgol croit, tout est imposé, à la inoiiuliv secousse il faudra se serrer le ventre; puis, dans renchérissement universel, les employés commencent à mourir de faim; la ville de Paris s'obère; il faudra un jour augmenter les octrois; les capitalistes, gênés partout, restreindront leurs dépenses; alors que dira le peuple, les ouvriers, pour lesquels on est censé faire tout cela?
Ileviens et accroche quelque place fixe l'an prochain ; dans notre beau pays, il faut se tenir ferme sur ses pieds, et s'attendre aux secousses.
Cher Ed, j'ai repris ma littérature anglaise, c'est une lourde besogne, et je vais bien lentement; je viens pourtant d'achever un long article sur Swift que je porte à Buloz. Il est fort tracassé. « Nous ne souffrirons (( pas, a dit le Ministre, (jue nos professeurs écrivent « chez cet homme-là. »
Je m'habitue à vivre, même souffrant; je deviens patient, je courbe le dos, j"ai la trentaine; ma vie, mon travail, mon avenir sont tout dessinés; je suis un soldat à sa troisième étape; je vois d'avance en imagination la poussière, les durillons, la canliniére, et le grade de caporal, et j"emboile le pas. — Et toi?
.le vais chez ma sœur à la campagne passer l'été, pour avancer ma guérison; je viendrai deux fois par semaine à Paris, comme l'an dernier.
Écris-moi, n'est-ce pas? Morin', que j'ai rencontré chez Robinet, me parle d'une nouvelle tendance phi-
1. Morin (Frédéric), philosophe et liltéraleur (1825-1874). Entré à l'École normale en 1844.
ANNÉES IsriT-ISM) lti7
losophiqiie allemande, une l'estauraliou de la volonté à la Maine de Biraii. Tâche de voir Michelet ' de Berlin.
Les Mémoires que pu))lie M. Guizol sont très beaux.
J'ai parcouru Richard Owen-, naturaliste anglais. Très fort; c'est du Geoffroy Saint-Ililaire remanié et de plus haut. Qu'est-ce qu'on dit chez toi en histoire natul'elle'? Moleschott^' et Forscher font (hi hiiiil; jai in aussi un hon livre- de Kuno Fischer', sur la logique de Hegel.
Dis-moi franchement ce que tu penses et penseras de Balzac, Marc-Aurèle, Swift.
A SA MERE
Anvers, 29 août 18.j8 ... Mon voyage est agréable, cette Flandre a de beaux paysages et me fait pousser des idées. Je ne m'ennuie point, et j'évite de me fatiguer.
A Bruxelles, M. Deschanel m'a reçu à bras ouverts; il m'a fait dîner avec Hetzel, le libraire artiste, l'auteur de Bêtes et Gens. J'ai passé une soirée bien amusante. Voici un journal horriblement griffonné sur papier
1. Michelet (Charles-Louis), piiilosophe allemand. 1801-1895.
5. Moleschott (Jacques), physiologiste hollandais (1822-1895). 4. l'isher (Ernest-Iùino-Bertholdj, philosojihe allemand, né eu
iiiK (;(ii;iiesi'uniian(;e
(Itii Uiclie. l>is-on le moins possible. Ceci esl un me-
monto pour moi, nous en causerons au retour.
Les gens ici ne ressemblent pas aux têtes de Rubens, mais plutôt à celles de Téniers; un de leurs biftecks suffirait à un caporal et à quatre liommes.
Tout cela est amusant à voir. Les rues sont propres merveilleusement. Anvers est pleine de maisons dont le pignon fait devanture. On no voit que cboses solidement commodes et agréables. — Us sont bien lourds et flegmatiques; mais, au fond, ils me font trouver notre vie de Paris bien artificielle.
Je passe mes journées aux musées, aux églises, dans les rues, sur le port ; le soir je bois de la bière dans une taverne; j'éprouve un grand plaisir à ne pas lire, et à ne causer à personne.
Je pars demain pour (iand, j'y passerai deux jours, autant à Bruges, puis un jour à Rotterdam; après quoi je serai à Amsterdam.
A SA M F. ri:
Amsterdam, 7 septembre l.S'iX ... Je ne m'ennuie pas encore; au contraire, je regorge, si bien que je suis fatigué. Aujourd'hui je n'ai rien voulu visiter; je suis allé m'asseoir sur le port, de dix heures du matin à trois heures de l'après-midi, regardant, songeant, baillant aux corneilles, ou plutôt
ANNÉES isr>7-isr)!t Hi'J
aux inoucltes qui volent ici avec de liicii fines ailes. I.;i mer change de couleur chaque demi-heure, tantôt lie de vin pâle, tantôt d'une blancheur crayeuse, tantôt jaunâtre connut! du mortier détrempé, ou noirâtre connue de l'encre délayée. Les nuages ressemblent exactement aux niasses rondes et déchii'ées de vapeur qui sortent d'une locomotive; tout cela est grand, étrange, malade; l'eau gorge et noie tout; on aperçoit au bord du ciel une bande de vert iiuperceptible qui semble nagei' sur la mer; la terre ici n'est rien.
Pardon de décrire; j'ai une indigestion de spectacles; c'est parce que lu es littéraire que tu n'entends pas les descriptions; ce ne sont que des notes de voyage.
Je compte partir après-demain ; j'ai encore ici le musée à voir, et une excursion à Saardam; c'est fête, pour la majorité du prince héréditaiie; on s'étouffe dans les rues. J'irai à Dusseldorf, puis vite à Cologne, en trois ou quatre jours, pour me reposer des villes et voir du paysage à loisir; je m'arrêterai au plus bel endroit du Uhin, probablement à Kœnigswinter. — J'en ai trop des tableaux et des courses sur les pavés; il faudra que tout cela se tasse dans ma tête. Mais je suis bien content d'avoir fait ce voyage sans camarade.
Mon anglais m'a servi à Rotterdam et ici; cela est tout singulier de se trouver parmi tant de gens qui ne vous entendent pas. Mon allemand m'aide encore.
Ici tout coûte le double de la Belgique; le pays est si mauvais (|ue les mêmes objets exigent deux fois plus de travail.
Voici deux fouillels do mon joiirnnl. — J'ai |)r>ché beaucoup d'idées que je complélei'ai à Paris. Si j'ai de la santé pour écrire, j'aurai sur les peintres d'ici un travail tout préparc.
Je n'éprouve le besoin de causer à personne. Je regarde et songe. Cependant, la fine sensibilité des premiers jours sémousse.
A SA MERE
Heidelberg, 18 septembre 1858 ... J'ai laissé la pluie en Hollande; depuis que je suis en Allemagne, je grille. Tout s'est bien passé. J'ai vu des gens singuliers et de toutes espèces, une Genevoise à Amsterdam, modèle de bon sens, de raison, de naturel, sans façon et aimable. Quelle différence avec nos Françaises! — Trois familles anglaises en bateau à vapeur, types d'aristocratie ricbe, fière, digne, habituée à la richesse et au commandement. — Des fiancés ou jeunes mariés allemands qui s'embrassent en public. — Un bon négociant allemand avec qui j'ai passé une soirée, qui m'a montré l'éducation et l'intérieur de la famille allemande. Un journaliste allemand maladroit et docte. De blondes jeunes filles rêveuses, ou hautes en couleur et en chair. — Enfin j'ai fait des provisions intellectuelles; j'ai relu le Faust de Gœthe aux moments vides; c'est incroyable comme il peint vrai, et combien on apprend
anm';i:s ix57-18.v.i ni
M le lire <l;iiis son pays. Ce voyage m'aura t'Ié niilo; j'en liiorai d'abord probablement quelque grand article sur liuboiis; je sais les documents qu'il faut lire; et toul cela commence à se classer dans mon cerveau. — Au fond, pouilanf, coite vie-là ne repose guère: on voit Irop de choses, on en veut voii' encore davantage, remaripier les gestes, les figures, les habits; on est connne un gourmand à une bonne lable; moi surtout qui ai de mauvais yeux, j'en ai abusé; tu as raison, je tiens trop de mon père, je souhaite (rop fort ce que je souhaite; mais sois tranquille, la machine va bien. Je vais rester ici deux jours encore; Heidelberg est le plus agréable endroit du monde, à l'enti'ée d'une vallée, entre deux chaînes de collines boisées de sapins et de (îhènes, à peu près deux fois plus hautes que celles d'Orsay. J'ai une chambre avec vue sur toute la vallée; et je llàne depuis hier dans les jolies roules tranquilles qui serpentent sur tous les versants.
Je resterai probablement trois jours à Bade. — En qnitlant Strasbourg, j'irai cà Senones; j'y serai vers le 25, et j'y resteiai une semaine; ainsi je reviendrai à Paris au commencement d'octobre.
Les villes du Rhin, Cologne, Mayence, Francfort, ne sont pas belles; vilaines églises, point de tableaux. Les gens des Pays-Bas ont un fond d'artiste et d'épicurien ; la propreté, les belles couleurs harmonieuses, l'abondance, la vie grasse et facile y font plaisir à voir. Ici rien de pareil; mais le Rhin est admirable; je me suis arrêté à Kœnigswinter et à Bingen, aux plus beaux