Sa vie et ses oeuvres;
D'autres ont dit, d'autres diront mieux que moi ce que fut M'"'' Swetcliine; nul ne le dira mieux qu'elle-même, dans ces deux volumes qui contiennent à la fois ses pensées et ses exemples.
Je dois cependant au public un éclaircissement : je dois expliquer par quelles circonstances, dans quelles conditions, je suis devenu dépositaire du trésor qui, de mes mains, va passer désormais dans les mains de tous.
M™* Swetcliine, je puis l'affirmer en appuyant ma conviction sur mille preuves irrécusables, n'avait jamais conçu l'ambition de se sm'vi\Te à elle-même par la renommée. Son constant et bien regrettable soin, fut de maintenir entre le monde et sa vie intime, un voile qu'elle ne laissait jamais soulever. Son humilité prenait à cet égard toutes les précautions qu'eût pu suggérer la méfiance, et cette humilité n'eut jamais une distraction.
M™* Swetchine exprima, depuis la mort du général Swetchine, le dessein de me nommer son exécuteur testamentaire; elle m'en avait parlé, mais au point de vue purement légal, et sans me laisser entrevoir aucune intention concernant sa mémoire. J'étais si profondément convaincu qu'elle
Il PREFACE.
ensevelirait tout ce qui lui était personnel dans une inviolable obscurité, que je ne me permis ni de lui adresser une question, ni de prendre des informations qui, dans une prévision différente, m'eussent été si précieuses.
M""' Swctchine ne soupçonna jemais qu'on pût écrire sa vie, ou publier ses œmTes; elle n'admit pas un instant l'espoir ou la crainte que ses papiers devinssent l'objet d'une investigation assez minutieuse pour qu'on parvînt k y retrouver, à y reconstituer un ensemble. Je crois cependant que le legs dont elle m'a honoré fut réfléchi , et qu'elle y attacha , comme elle le faisait pour toutes choses, une pensée clairvoyante et aflectueusc.
Elle n'avait voulu, de son vivant, ni jouir, ni disposer de ses propres pensées ; elle ne voulut non plus rien condamner arbitrairement de ce que la prudence ou la délicatesse pour autrui ne l'avait pas portée à détruire. Beaucoup de ses cahiers, de ses extraits de lectures, de ses méditations pieuses lui étaient agréables ou utiles, et c'est pour son propre usage qu'elle les conserva jusqu'à son dernier jour. Quant à ces fragments épars , elle laissa à la Providence le soin d'en fixer la valeur et d'eu régler la destinée; mais son cœm', qui aimait tant la discrétion, ne connaissait pas l'oubli. Elle ne voulut pas priver ses amis d'une consolation et peut-être d'un secours, encore moins préparer ou prescrire l'exécution d'une volonté quelconcpie. Par l'absence de communications ou d'indications confidentielles, par la privation d'un fil conducteur, elle fit pencher toutes les chances du côté qu'elle préférait, c'est-à-dire du côté du silence; puis elle ferma les yeux sur l'avenir , acceptant toute résolution de la part de ses amis comme un jugement dans lequel il lui avait suffi de se récuser.
Le jugement et le vœu des amis consultés ont été unanimes. J'oserai ajouter qu'elle-même avait d'avance tracé
PRÉFACE. m
nos devoirs en écrivant, à la mort de sonauiie, la princesse Alexis Galitzin, les lignes suivantes :
« S'il était permis de vous sug-g-érer une pensée, je vous prierais de mettre sur le papier cpielques dates , quelques mots, quelques aperçus, pour conserverie souvenir de cette sainte femme. Je sais bien qu'elle n'en a pas besoin, et ce qui lui importe, à elle, c'est que son nom soit inscrit dans le livre de vie; mais pour nous, pour ceux qui nous suivront, c'est une grande consolation que de savoir quelque chose de nos aînés dans la foi. Tant que nous ne connaissons rien de leur caractère, de leur vocation, des actions de leur vie, ils demeurent pour nous à l'état d'abstraction; or vous savez si ce sont les abstractions qui parlent au cœur. »
Ces lignes auraient été à elles seules la sécurité de ma conscience et l'inspiration de mon travail.