‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 136 sur 207 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

par elles. Ce qui lui manque, comme à tous les enfants, c'est de l'empire sur elle-même, et on ne l'acquiert pas dans un jour; je l'y prépare peu à peu. Des fautes dans lesquelles elle tombait il y a deux mois, ne lui seraient pas possibles aujourd'hui, parce qu'elle les a jugées. Sa confiance en moi croit chaque jour; j'y mets, j'en conviens, tout ce que j'ai d'habileté et même de ruse, et ma ruse, à moi, c'est la vérité, mais la vérité ayant pour séduction un sincère abandon. Ainsi, pour la disposer à m'ouvrir son cœur, j'ouvre le mien à tous ses intérêts, à tous ses souvenirs, à tous ses sentiments. Je ne me lasse pas de la faire parler de ceux qui lui sont chers ; je la mets de moitié dans les choses qui m'intéressent. M'apporte-telle une lettre qu'elle vient de recevoir? Je lui en fais lire une qui est pour moi. Quand je lui parle, je ne descends jamais jusqu'à elle, je parais l'élever jusqu'à moi, et au moyen de ces habitudes que je lui fais prendre, j'obtiens insensiblement ce que de l'insistance et un empire d'autorité ne m'auraient jamais donné. Quoi qu'on en dise, le droit de conquête n'équivaut pas au droit de naissance ; il faut qu'il se fasse agréer et reconnaître au lieu de s'imposer. »

« Janvier 1830.

» Chère amie, votre cœur a besoin de rapporter à moi quelque chose des satisfactions qu'il éprouve, le bonheur ne vous suffit pas, vous voulez en faire un mérite, et je vous reconnais à cette ingénieuse manière de me dire que ma tendresse vous est présente. Ah! oui, elle ne vous manque pas, elle se nourrit de toutes vos sollicitudes, s'identifie à tous vos intérêts; elle me fait vivre fortement

sur tous les points qui VOUS touchent. Par ceux c[ue j'aime, je me sens riche et comme rassasiée de prospérités et despérances. Jamais, jamais je n'aurais cru que cette chère petite Hélène eût pénétré si avant dans mon àme ; elle me remue au fond des entrailles ; j'y sens ces tressaillements maternels si redoutahles et pourtant si doux. » Revenons à notre chère enfant. Mes leçons avec elle vont bien, je les crois très-utiles. Elle saisit d'une manière remarquable les beautés qui sont marquées au coin de la grandeur et de l'élévation, quelles qu'elles soient, \Taies ou fausses. Tout ce qui l'émeut facilement la transporte. ?sous lisons maintenant les tragiques grecs; à chaque sujet traité par les anciens, je fais suivre les imitations des modernes dans les langues qu'elle sait; cela fait une espèce de tout qui captive son attention et aiguillonne sa curiosité. Vous ignorez peut-être encore que je lui ai donné un maître de plus, M. Saigey, qui m'a été vivement recommandé par ^I. Cuvier, et qui fait honneur même à cette recommandation-là. C'est pour un cours de géographie générale que je l'ai demandé, et il entre admirablement bien dans mon intention. Sa science est la plus claire, la plus intéressante, et elle est communiquée si spirituellement que l'ennui ne saurait s'en mêler. Si Hélène y prend goût, on rattachera à la géographie politique , qu'il n'est permis à personne d'ignorer aujourd'hui, toutes les dififérentes notions qui appartiennent à notre globe, sous les différents rapports de sa structure, de ses éléments, et des phénomènes principaux qu'il présente ; ce ne serait pas moins que l'histoire de la terre, des cieux et de l'Océan ; mais en se bornant aux faits les plus généraux, on ne cherchera cjuà

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lui donner connaissance de ce qui journellenienl passe dans la conversation même des salons. Je tente cet essai sans être bien sûre cju'il réussisse, nous étendrons ou nous resserrerons le cercle que nous voulons lui faire parcourir, selon les chances que son goût ou sa docilité nous olïriront. »

« 15 décembre 1830.

» Je laisse à votre cœur à deviner, chère amie, la joie que m'a donnée votre petite lettre du 27 novembre. Le progrès qui vous a frappé dans la lettre d'Hélène est d'autant plus réel, qu'elle n'est provoquée sur rien, que je préfère ne pas lui voir faire bien au danger qu'il y a à l'imposer. Ce n'est pas ce qu'elle fait aujourd'hui qui m'importe \Taiment, c'est ce qu'elle devient, c'est ce que je puis préparer, développer librement, largement pour l'avenir. On oublie trop que l'éducation est le moyen et non le but. (|u'il ne s'agit pas tant de ce qu'on obtient par influence immédiate, que de ce qu'on aura assuré pour le temps où l'influence aura cessé. Personne, certes, ne tient plus que moi à ce qu'elle soit compatissante, charitable, et néanmoins j'évite toute injonction, toutf incitation directe à cet égard; je ne profite même pas, pour les prendre par surprise, de ses velléités de générosité, lorsque j'aperçois qu'elles sont vagues et fugitives. Il doit lui suffire des sentiments qu'elle me connaît. C'est en suivant cette direction que je puis mieux m'assurer des pas qu'elle fait, et jouir vraiment de les voir progressifs. Ainsi l'autre jour elle vint me dire, avec un air de satisfaction qui présageait la mienne, qu'elle me conjurait do lui permettre de payer sur son mois la

moitié de la pension d'une petite tille (|ue j'ai placée dans une maison de travail. Après lui avoir demandé si elle avait bien réfléchi, si elle s'était bien consultée, et reçu de sa part les plus vives assurances, je lui ai dit que j'y consentais et ([ue j'aimerais davantage une bonne œuvre où elle entrait en communauté avec moi.

» n n'est plus question aujourd'hui de difficultés qui se renouvelaient encore quelquefois il y a six mois; avertie par le jugement fin et droit d'Hélène, je n'oublie plus que la seule véritable supériorité est celle de la raison, et que l'autorité s'oblige à l'avoir toujours. »

M"^ de Nesselrode ne quitta M"" Swetchine qu'à la veille de son mariage avec le comte Michel Chreptowitch, et son attachement filial est encore aujourd'hui le vivant témoin de l'affection dont elle n'a jamais cessé d'être l'objet.

M"* Swetchine alla remettre elle-même la jeune Hélène entre les mains de la comtesse de iXesselrode, qui accomgnait aux bains de mer de Brighton, la grande-duchesse Hélène. Ce voyage fut pour M"^ Swetchine l'occasion d'une rapide excursion à Londres et en Angleterre.

Ces jouissances de la vie intérieure, ces fécondes et nobles années de la Restauration furent attristées pour M""" Swetchine par les inquiétudes que lui causa sans cesse la santé de la duchesse de Duras, et enfin par sa mort prématurée. Après le retour d'Italie, M""* Swetchine avait éprouvé le besoin de compenser les privations de l'absence, et elle avait saisi toutes les occasions de passer quelques mois en commun avec son amie, soit à Andilly, soit à Saint-Germain. « Paris, disait-elle, est un lieu où il est plus commode de se haïr que de s'ai-

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