‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 166 sur 207 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

que les actes extérieurs, au besoin il nierait le feu qui les alimentait; c'est même ce qui leur a fait trouver grâce devant tant de gens qui ne reconnaissent dans la charité que la partie utilitaire. Certes, la charité doit être la plus naturelle manifestation de la foi; mais enfin l'effet n'est pas plus que la cause, et surtout ne saurait s'en passer... Croire par l'intelligence et se nourrir des motifs qu'on a de croire, c'est rendre un culte à Dieu ; soulager les pauvres, c'est le servir lui-même; l'aimer comme il veut l'être, c'est encore autre chose. Plus l'essor de l'intelligence est rapide, plus la pensée est forte, plus elle s'agrandit, et plus il faut que l'accroissement de la piété Im serve de lest et de contre-poids. Pourquoi tant de sublimes esprits se sont-ils égarés ? C/est qu'avec de la droiture et moins d'orgueil qu'on ne le suppose, ils n'aimaient pas, et l'amour seul les eût guidés. En quittant les régions intellectuelles, si nous en venons à l'action utile, charitable, sainte même dans son but, nous verrons que sans la piété qui marche de front, elle ne conserverait pas longtemps la perfection désirée. Le propre de l'action est de disperser, de diviser l'attention, de la matérialiser pour ainsi dire. Lisez donc, mon clier ami, lisez saint Vincent de Paul, qui toujours, avec ses miraculeuses conquêtes, me paraît être une sorte de Sésostris chrétien; lisez-le pour vous approprier son action et vous conformer en tout à ses exemples ; mais lisez aussi quelques autres livres des grands maîtres de la vie spirituelle, qui vous feront pénétrer dans les adorables mystères de la conduite de Dieu sur les âmes. Auprès des pauvres , des malades, cette instruction pratique vous sera très utile. Vous n'avez pas grand'chose à secouer du vieil homme.

inais c'est le nouveau qu'il s'agit de faire naître et de mener à bien. »

Il n'est que strictement juste de placer la vie tout entière de M"^ Swetchine sous l'inspiration des sentiments qu'elle vient d'exprimer ici. La charité ne vécut point en elle à l'état de pratique indifférente ou banale; elle lui consacrait tout ce qu'elle avait de plus puissant et de plus ingénieux dans ses facultés.

Un serviteur de confiance, qui ne l'a pas quittée durant ses trente dernières années, et dont les touchants services demeurent intimement liés à la mémoire de sa maîtresse, traçait après sa mort les lignes naïves que l'on va lire, et dont la naïveté même augmente l'autorité et le ■ charme :

« J'aurais bien voulu , Monsiem', si mon état de santé n'avait pas été si mauvais, vous donner quelques notes sur les dernières années que j'ai eu l'honneur de la servir; en effet, plus je pense, plus je suis convaincu que celte chère Dame a abrégé ses jours en voulant rendre service à ses semblables de toutes les classes de la société, et en se rendant l'esclave de tous. En voici une preuve :

» Le matin, en revenant de la messe, quand je lui servais son déjeuner, elle me disait : — Je suis très pressée, j'ai beaucoup à écrire et beaucoup de choses en retard à faire ; je défends ma porte pour tout le monde sans exception. Je vous en prie, répétait-elle, ne laissez entrer personne. — Puis, en se levant de table , elle me disait en souriant : — Vous savez, cependant, les personnes qui ont absolument besoin de me parler, et surtout les pauvres gens qui viennent de loin et qui n'ont pas le temps de revenir, vous me les annoncerez. — Fn moment après

être rentrée, au salon, elle revenait me dire : — J'avais oublié que M"^ une telle m'a demandé à venir seule. — Une demi-heure après, arrivait une ou deux lettres demandant un rendez-vous pour la voir seule ; enfin, une personne arrivant de la campagne ou en passant demandait à ne la voir qu'une minute, ce qui se prolongeait jusqu'à l'arrivée d'une autre. Puis, à trois ou quatre heures sa porte était ouverte à tout le monde, et enfin on arrivait en foule pour rester jusqu'à sept heures. Je l'ai vue se mettre à table accablée des fatigues de la journée , et déjà des personnes arrivaient pour lui parler avant que la soirée commençât. Souvent alors elle se levait de table sans avoir fini de dîner. Cela durait ainsi depuis six heures du matin jusqu'à une heure et quelquefois deux heures après minuit. Elle vivait cependant au milieu d'amis qui l'aimaient et la chérissaient; mais ils ne s'apercevaient pas qu'ils usaient ses forces, surtout dans les cinq ou six dernières années. Ah! Monsieur, tout le monde était si heureux de la voir et de l'entendre, car je ne crains pas d'être démenti en disant qu'elle avait une conversation qui charmait. Elle avait le talent qui n'appartient qu'à bien peu de monde, le langage pour chaque classe qu'elle voyait. Elle savait si bien consoler les pauvres dans leur misère et les riches dans leurs chagrins domestiques, remonter le moral des gens affligés, soutenir les mères de famille qui venaient demander des conseils pour leurs enfants! Ceux qui étaient venus chercher des consolations, je les voyais tous sortir de chez elle avec le contentement sur la figure.

» Si ces quelques lignes pouvaient vous être de quelque utilité, Monsieur, que je me trouverais heureux d'à-

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voir témoigné toute ma reconnaissance pour ma bienfaitrice, bien regrettée par moi et par tous les miens !

)) Cloppet. »

Cette bienfaisance pour les pauvres gens dont parle ici le témoin irrécusable des moindres actions de M'"* Swetchine ne se bornait pas à les attendre et à les accueillir ; sa plus grande fête était de les aller chereber chez eux. L'aumône n'était pas seulement pour elle l'accomplissement d'un devoir; elle aimait en outre à faire plaisir à ceux à qui elle faisait du bien ; son cœur ajoutait toujours quelque chose à l'aumône de ses mains. Il n'y a personne pour qui un peu de superflu ne soit aussi du nécessaire. M"'" Swetchine employait à créer à un pauvre une distraction ou une jouissance, le même soin, la même suite que nous l'avons vue déployer dans les plus hautes préoccupations de son intelligence. A ceux-ci elle achetait quelques pots de fleurs, à ceux-là elle faisait encadrer des gravures qui leur rappelaient un sujet favori, des batailles, par exemple, s'il y avait un vieux soldat dans le ménage. Pour les uns elle choisissait des livres, pour les autres un meuble commode, pour les infirmes un bon et large fauteuil. Un premier jour de l'an, se dérobant, sans rien dire, à tous les empressements qui l'entouraient, elle alla passer plusieurs longues heures chez de pauvres parents qui venaient de perdre deux fils coup sur coup.

Elle avait adopté poiu" centre principal de ses charités le quartier du Gros-Caillou, sans avoir jamais expliqué à personne pourquoi elle lui avait donné la préférence. Interrogé à ce sujet, le vénérable curé de Saint-Thomas-

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d'Aqiiin, l'abbé Serres, répondait : — Je l'ignore, mais tout ce que j'ai su d'elle me porte à croire que c'était uniquement parce que là elle avait plus de chance de rester inconnue. Dans notre faubourg Saint-Germain on aurait bientôt su son nom ; des concierges, il aurait passé aux antichambres, des antichambres aux salons; tout le monde s'en serait entretenu ; on lui aurait fait une réputation de charité, et c'est ce qu'elle n'a pas voulu.

Quand une joie vive venait éveiller au fond de son cœur un nouveau sentiment de gratitude envers Dieu, ]\Ime Swetchine courait chez les Soeurs du Gros-Caillou, leur demandait un pauvre de plus, le recevait de leurs mains sans préférence et sans choix personnel, et quelquefois lui donnait un nom qui lui rappelait à elle-même l'origine de cette adoption. Un jour, qu'après une longue inquiétude, elle avait reçu uue lettre de la princesse Gagarin, elle envoya Cloppet chez les Sœurs du Gros-Caillou, et lorsqu'à son retour il lui expliquait le résultat de sa mission charitable, M^ne Swetchine, toute joyeuse, s'écria : — Mon cher Cloppet, celui-là nous l'appellerons ma Sœur. — Elle fit faire le même message le jour où la guerre cessa sur les ruines de Sébastopol entre la France et la Russie, et au pauvre ménage qui lui échut elle donna le nom de la Paix (1).

(1) L'anecdote de ma Sœur et de la Paix a été publiée dans un éloquent article nécrologique, et son auteur me pardonnera de signaler ici une erreur légère, mais qui n'est pas sans intérêt comme trait de caractère. Quelque peu importants que fussent ces actes de charité, ils ne furent point connus, comme le dit l'article nécrologique, parce que Mm« SAvetchine en aurait parlé à l'un de ses amis. Mme Swetchine n'en admettait aucun à ces soites de confidences. Les

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Ce que la charité de M"ie Swetchine pouvait faire à elle seule ne lui suffisait pas, et de tout temps elle eut besoin d'associer son dévouement à la puissance des œuvres collectives. Le couvent de la Madeleine, fondé par l'abbé Desjardins pour l'assistance des jeunes filles pauvres, avait obéré les dernières années du saint prêtre. 31"^ Swetchine vint à son secours et contribua persévéramment après la mort de AI. Desjardins à l'achèvement de cette fondation. Une dame anglaise convertie s'était vouée à l'éducation dans le couvent de Saint-Michel, M"" Swetchine entretint pendant vingt années une liaison intime avec elle, lui prodiguant les encouragements et l'assistance. Elle prit part à plusieurs des œuvres charitables fondées ou développées sous la Restauration. Mais bientôt l'assiduité et la vigilance qu'elle apportait à toutes choses lui inspirèrent le désir de se consacrer plus exclusivement à une seule. M""" Swetchine s'attacha d'une affection toute spéciale au soulagement des sourds-muets. Son âme expansive sentait mieux que toute autre la tristesse et même le danger de l'isolement, suite inévitable de cette cruelle infirmité.

En 1827, le conseil d'administration auquel était alors confié la direction générale de F institution des Sourds- Aluets fonda, sur la proposition de M. de Gérando, deux comités de patronage, l'un d'hommes pour les jeunes garçons, l'autre de femmes pour les jeunes filles. Ces deux comités reçurent pour mission d'assurer des prolecteurs aux élèves à leur sortie des maisons de l'Etat.

faits de ce genre n'ont été divulgues qu'après sa mort par les gens qui la servaient.

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M"* Swetchine fut la première présidente du comité des dames. Son esprit investigateur, si curieux de toute voie nouvelle, devait s'éprendre et s'éprit en etfet de cette merveilleuse communication des âmes entre elles, de ce bienfait de la connaissance de Dieu, sans le secours de la parole jusqu'alors indispensable. Ce miracle de la guérison du sourd-muet, incessamment renouvelé et perpétué, grâce à la charité d'un prêtre de Jésus-Christ, touchait un cœur si profondément sympathique à toute douleur, si heureux de toute consolation pour autrui. M"^ Swetchine fut dès-lors acquise aux sourds-muets. M"^ Méchin, qui sut mériter le titre de mère de ces pauvres enfants, leur fut donnée par M"^ Swetchine, qui se plaisait à en reporter l'honneur au baron Hyde de Neuville, également dévoué à rœu\Te.

La directrice avait cru convenable de réserver une des belles pièces de la maison d'asile pour la salle de réunion des comités. M"" Swetchine, comme présidente, proposa qu'on lit de cette pièce une infirmerie, et transporta les réunions dans la petite chambre de la directrice.

En 1830, M"'^ Swetchine crut devoir se démettre de la présidence pour ne point attirer l'attention sur son nom, au moment où tous ses compatriotes étaient rappelés en Russie ; mais elle n'en conserva pas moins son tendre intérêt à cette nombreuse famille d'adoption.

Attentive à la récréation de ces pauvres enfants , désireuse d'épanouir durant quelques instants leur imagination doublement récluse, elle épuisa d'abord la ressource des déjeuners splendides, et de tous les jeux qui pouvaient s'introduire dans la maison. Un jour elle imagina

de les conduire elle-niènie au Diorama. Le spectacle de leur profond étonnement, de leur candide admiration, fit pour elle-même de cette journée, une des plus douces fêtes qu'elle se fût jamais accordées (1).

En 1829, elle avait recommandé à M""" de Montcalm, une jeune sourde-muette qui soutenait uniquement par son travail, une mère veuve. Les secours de la noble sœur du duc de Richelieu furent abondants ; mais lors- ({u"en 1832, le choléra en eut fait une de ses premières victimes, M""' Swetchine réclama ce qu'elle appelait le legs de M""" de Montcalm. La mère infirme fut placée , et ce fut dans sa propre maison que M""" Swetchine recueillit la jeune tille nommée Parisse. M""' Swetchine prit l'habitude de se faire accompagner par sa jeune muette dans les sorties du matin , et elle y trouvait un charme particulier. Il n'était pas nécessaire de lui parler et elle ne se sentait point humiliée de se taire. — Avec Parisse, je puis me croire seule, disait M"'' Swetchine lorsqu'on s'étonnait de la singulière compagne qu'elle venait de se donner, et au besoin cependant j'ai un bras pour me soutenir et une aide affectueuse qui n'empiète pas sur

(t) 11 est inutile de dire quelle fut la reconnaissance de M^e Swetchine lorsque , déférant à un vœu maintes fois exprimé , Mgr Sibour fonda en faveur de tous les sourds-muets répandus dans Paris un service religieux régulièrement constitué. L'église Saint-Hoch, lieu de sépulture de l'abbé de l'Epée , fut déclarée leur paroisse , et chaque dimanche des instructions données dans le langage des signes y sont offertes à une foule malheureusement innombrable et dont les yeux reflètent avec une singulière ardeur la vivacité d'impression. M'iie Swetchine assista à la première messe d'inauguration qui fut célébrée par Mgr Sibour lui-même.

ma liberté, — C'est ainsi qu'elle cherchait toujours à se poser en obligée plutôt qu'en bienfaitrice.

On connaît les conflits qui ne manquent jamais de naître dans toute domesticité nombreuse. Ces conflits trouvaient encore plus d'occasions de se produire dans les malentendus résultant de la difficulté de se comprendre. M"^ Swetchine était souvent obligée d'interv^enir pour imposer autour d'elle l'indulgence, dont il ne suffisait pas qu'elle donnât l'exemple. — Je vous aime tous, disait-elle à ses gens, mais sachez bien que tout le monde partirait avant Parisse; elle est la plus malheureuse, et l'on doit lui beaucoup passer.

C'est encore ici que M"* Swetchine présente un modèle précieux à étudier. Rarement on sait garder la mesure entre la froide indifférence ou la bonté dégénérant en faiblesse. En M™^ Swetchine, il n'était pas jusqu'à la compassion qui ne revêtît cette hauteur de bon sens et d'équité dont il semble impossible à sa nature de se départir. Parisse avait de solides qualités qui la faisaient estimer et chérir de ses compagnons d'existence ; mais sa vertu même était, comme sa démarche et sa beauté, un peu hautaine. Quand elle avait rendu la sévérité nécessaire, quand elle a"sait pris ce que M^e Swetchine appelait en riant « les grands airs de reine outragée » , sa patiente maîtresse s'adressait alors à l'une des protectrices de Parisse , à M"^ Ferment , professeur à l'institution des Sourds-Muets, et qui possédait le secret de se fah'e aimer aussi bien que l'art de se faire entendre. Cette communauté de sollicitude pour une obscure infortune amena une correspondance dont on va lire quelques fragments, correspondance insignifiante, mais qui cesse de l'être,

iOO MADAME SWETGHINE.

quand on en pénètre la valeur morale, et quand on songe

que ces billets étaient tracés à la dérobée entre tous les

intérêts et toutes les pensées qui se disputaient une telle

vie.

u Paris.

» Chère Mademoiselle Ferment , il m'a été impossible de vous envoyer Parisse à l'heure qui avait été convenue; je ne suis rentrée qu'à onze heures et demie et nous mourons de froid. Je vous en prie, dites à Parisse qu'elle s'en rapporte à moi ; sa nouvelle chambre sera au moins aussi jolie que l'autre ; qu'elle me laisse seulement le temps de l'arranger. Tout ce que je lui demande, c'est encore plus de ne pas s'en attrister que de ne pas laisser voir sa tristesse. Je vous assure que la seule idée de lui faire de la peine, m'en fait beaucoup et me met mal à Taise.

» L'ennui que je vous donne ne me console pas du mien, comme vous pouvez croire, et j'aimerais un autre échange, »

« Ma bien chère, vous êtes mon seul secours ; votre bonté le veut bien, et je suis condamnée à lui en faii'e porter la peine. Je viens donc vous demander de tancer sérieusement Parisse, qui commence à s'oublier tout à fait. A la suite de scènes renouvelées avec ma femme de chambre et probablement sur l'idée, fausse en elle-même, que j'ai pris fait et cause contre elle, comme s'il y avait à choisir entre deux colères, depuis trois jours, c'est jusqu'à la grossièreté qu'elle a exprimé avec moi son humemmal contenue. J'avais d'abord gardé le plus complet silence ; mais à l'occasion dune autre méprise de sa pai't ,

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