‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 170 sur 207 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

obscure, en l'absence de la lune, pour n'être pas entendus des gens qui veillaient dans l'antichambre. »

Un autre passage emprunté au même correspondant explique ce qui pouvait inspirer ce genre de précautions.

« Pour vous donner un échantillon de la

pensée et du cœur de ces paysans, que l'on se plaît encore à croire enfoncés dans la matière, je vous citerai quelques paroles de l'un des vôtres, de Saratov, lorsqu'ils se présentèrent en foule chez moi à mon arrivée ici. Après la première effusion de leur joie en me voyant, ils me contèrent leurs douleurs, les injustices, les exactions, les corvées pour l'intendant, les mariages forcés. Leurs yeux se remplissaient de larmes. Jeteur demandai s'ils avaient parlé de ces abus à M. X. — Non, M. X. ne nous interroge pas, et nous n'osons prendre la parole. — fut la réponse générale. Un jeune homme d'une taille élevée et d'une expression remarquable, et qui m'avait déjà frappée par l'émotion si vive qu'exprimait son visage, sort du groupe et, s' avançant vers moi les yeux pleins de larmes, me dit : — Mais qui d'entre nous oser-ait dire la vérité? Je suis fils d'Ivan *** qui a passé toute sa vie à souffrir. Il a été vingt-cinq ans en Sibérie, séparé de sa famille, de ses fils, parce que, voulant le bien, il a révélé des choses vraies sur le compte de l'intendant. Il nous en arrivera autant si nous disons la vérité. — Le malheureux jeune homme avait raison, car j'ai moi-même travaillé pendant trois ans et demi à retirer le pauvre Ivan du fond de la Sibérie. Il est revenu depuis quatre ans, mais il n'est plus que l'ombre de bn-raême. »

La crise que subit en ce moment la propriété en Russie, les nobles mesures décrétées par l'empereur Alexan-

dre II, d'accord avec la noblesse de l'Empire, imposent une grande réserve sur cette question. Ce seul fragment suffira pour donner une idée de ce qu'eussent été, si M"" Swetchine eût vécu, sa pensée et ses vœux.

A côté de ces tristesses, la Russie envoyait aussi des consolations à M"'' Swetchine. Presque chaque année d'anciens amis de Moscou et de Saint-Pétersbourg venaient passer un hiver à Paris, et leur assiduité dans le salon de la rue Saint-Dominique attestait assez le charme qui les avait attirés et qui les y captivait. On y vit le vieux comte Romanzof, l'un des courtisans les plus distingués de l'impératrice Catherine, et qui avait entrepris ce voyage déjà entré dans sa quatre-vingt-sixième année ; le comte Xavier de Maistre, le comte et la comtesse Strogonof , fils et belle-fille du baron Strogonof ; la princesse Wittgenstein, fdle du prince Bariatinsky, le prince Nicolas Troubetskoy et le prince Michel Galitzin. De temps à autre, la princesse Gagarin venait jouir près de sa sœur du partage de sa douleur et lui présenter les progrès de ses fils. La comtesse de Nesselrode ne laissait jamais s'écouler plusiem^s années sans avoir revu M"^ Swetchine, au moins durant quelques jours. Lorsque l'état des relations entre la cour des Tuileries et celle de Saint-Pétersbourg laissait craindre que sa présence ostensible à Paris n'entraînât des inconvénients, M^^ de Nesselrode donnait rendez-vous à M"^ Swetchine à Metz ou à Nancy, y passait quelques semaines en possession de son amie, ou bien l'appelait sur la frontière de France, àBaden ou à Francfort. Enfin, la comtesse Edling consentit à suspendre un jour ses agrestes et vastes entreprises, elle vint à Paris, et lorsque sa nièce, Marie Stourdza, eut atteint sa dix-

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